MÉTIVIER Lucien, Michel [Dictionnaire des anarchistes]

Par Guillaume Davranche

Né le 5 septembre 1884 à Paris 4e ; ouvrier biscuitier ; anarchiste et agent provocateur.

Lucien Métivier
Lucien Métivier
La Guerre sociale du 26 juillet 1911

Métivier apparut dans les milieux syndicalistes, catalogué comme anarchiste, vers 1906. C’était, selon René de Marmande, un « petit homme, maigre et chafouin, remuant, bourdonnant et bavard, dont la voix craquait comme, sous la dent, les biscuits qu’il fabriquait à ses heures ». En mars 1907, il fut délégué au congrès de la Fédération de l’alimentation ; deux mois plus tard, il était nommé secrétaire de rédaction de son organe L’Alimentation ouvrière, et il le demeura jusqu’à fin janvier 1908. Il devint, cette même année, secrétaire du syndicat des biscuitiers-pain d’épice de la Seine, et siégea au comité confédéral de la CGT, soit au titre de la Fédération de l’alimentation, soit à celui de l’union des syndicats de Chartres.

Aux alentours du 1er mai 1908, Métivier reçut la visite d’un agent de la Sûreté générale, Perrette, qui le soudoya. Métivier accepta de devenir informateur de police mais, ayant une haute idée de sa propre valeur, il exigea de traiter directement avec le ministre de l’Intérieur et président du conseil, Georges Clemenceau. Le 20 mai 1908 il fut reçu personnellement par Clemenceau, qui l’accepta à son service sous le pseudonyme de Luc.

Métivier habitait alors au 6, place Collonge, à Levallois-Perret.

Peu après, bien que mandaté par aucune structure de la CGT, Métivier devint omniprésent dans la grève des carriers de Draveil-Vigneux, où son radicalisme lui attira la sympathie de la base des grévistes, en particulier après la tuerie du 2 juin. Alors que les dirigeants de la CGT commençaient à le tenir en suspicion, Métivier était en revanche constamment mis en avant par La Guerre sociale de Gustave Hervé. Le 27 juillet, il fut arrêté par la police avec Ricordeau* en marge d’une altercation avec des grévistes, pour « provocation de militaires à la désobéissance ». Son arrestation fut l’étincelle qui obligea la fédération du Bâtiment à appeler à la grève générale dont elle menaçait le patronat depuis plusieurs semaines. Puis ce fut l’enchaînement des événements qui devaient conduire à la fusillade Villeneuve-Saint-Georges et à l’arrestation de la direction de la CGT. Métivier, emprisonné à Corbeil, fut condamné, le 4 novembre 1908, par la cour d’assises de Seine-et-Oise, à six mois de prison et relâché le 13 décembre.

Les 11 février et 25 juin 1909, à l’Assemblée, Clemenceau le désigna comme un « anarchiste très violent » et un syndicaliste des plus dangereux, ce qui rehaussa son prestige.

Les 1er, 2 et 3 juin 1909, il assista à la conférence extraordinaire de la CGT, où il représentait l’union des syndicats de Chartres. Métivier était alors très lié avec le mouvement anarchiste. Le 2 octobre 1909, il figurait parmi les orateurs d’un meeting antimilitariste de la Fédération révolutionnaire, salle Feuillade, avec Almeyreda, François Marie et Delpech. Le même mois, selon de Marmande, qui lui attribuait un véritable « délire de la provocation », Métivier tenta de façon ostentatoire de lui mettre un revolver entre les mains, en pleine manifestation des chauffeurs de taxi. De Marmande refusa.

En novembre 1909, Métivier « parraina » la naissance du syndicat des ouvriers coloristes de Paris, dont Albert Togny fut le secrétaire.Il se mêla ensuite de la grève des coloristes de la maison Katz-Dreyfus, en mars 1910. Le 18 mars, lors d’une manifestation des grévistes, il fit feu en direction de la police avec sa maîtresse, Marie-Louise Botcazou, et provoqua, avec la sienne, l’arrestation d’une douzaine de grévistes (voir Togny).

Du 3 au 10 octobre 1910, il assista au congrès CGT de Toulouse, où il représenta les Biscuitiers-pain d’épice de la Seine, et les Cuisiniers-pâtissiers d’Orléans, ainsi qu’à la conférence des bourses du travail, où il représenta l’union des syndicats de Chartres.

Peu après, il s’efforça d’apporter son « soutien » à la grève des cheminots. Il proposa aux syndicalistes Bidamant et Communay de commettre avec eux un acte de sabotage dans la région de Chartres. L’offre fut repoussée par les deux militants qui tenaient Métivier en suspicion. Mais ce dernier aurait participé à l’attentat commis à l’occasion de cette grève chez Émile Massard, ancien socialiste devenu conseiller municipal nationaliste de Paris et rédacteur à La Patrie, où il avait l’habitude d’attaquer Gustave Hervé.

En décembre 1910 Métivier fut condamné à deux ans de prison — peine ramenée en appel à huit mois — après des incidents dans la grève de la biscuiterie Hamin, à Paris. Il entra à la prison de la Santé le 3 avril 1911. Le 14 juillet, alors quelle lui rendait visite, sa femme enceinte fut prise de convulsions. Métivier fut autorisé à sortir de prison pour l’accompagner dans une maison d’accouchement. Le lendemain, il était placé en libération conditionnelle.

C’est quelques jours après cette libération que Métivier fut démasqué par le « Service de sûreté général », comme s’étaient auto-intitulés, pour cette besogne particulière, Miguel Almereyda et ses amis de La Guerre sociale. Almereyda avait réussi à se procurer des lettres échangées en mai 1908 entre Métivier et M. Bonifas, chef de cabinet de Clemenceau, prouvant la duplicité du biscuitier.

Le 20 juillet 1911, Métivier fut attiré dans les bureaux de La Guerre sociale par Dulac* sous prétexte de commettre une action illégale. Là, il fut séquestré et, les preuves mises sous le nez, reconnut être depuis trois ans au service des Renseignements généraux. Il réitéra ses aveux devant les dirigeants de la CGT Savoie, Griffuelhes, Jouhaux, Marck et François Marie, convoqués à La Guerre sociale pour l’occasion. L’hebdomadaire et L’Humanité rendirent aussitôt l’affaire publique.

Relâché, Métivier se terra chez lui pendant un mois, le temps de liquider ses meubles et de porter plainte contre les militants de La Guerre sociale pour séquestration. Le 2 septembre, il quitta Paris pour le Maroc, où sa sœur l’hébergea. Il n’assista donc pas au procès des militants de La Guerre sociale, en octobre — dont il fut pourtant la vedette — et qui se solda par un acquittement. Une instruction fut en revanche ouverte au sujet de l’attentat Massard de 1910, et Métivier fut cité à comparaître. Le 19 novembre, revenu en France, il se constitua prisonnier. Après avoir été auditionné, il bénéficia d’un non-lieu.

Lucien Métivier se retira ensuite à Nice où il aurait été représentant de commerce pour la maison des Dames de France, puis s’établit à Vence (Alpes-Maritimes) où, selon René de Marmande, il ouvrit une épicerie.

Jusqu’en 1911, il avait cumulé les fonctions syndicales : en plus d’être secrétaire du syndicat des biscuitiers, il était secrétaire à la commission de propagande et d’enquête des travailleurs des transports en commun, membre de la CE de l’union des syndicats de la Seine, du Comité confédéral (section des bourses) pour l’union des syndicats de Chartres, du comité fédéral de la Fédération de l’alimentation. Il avait en outre été membre du CDS et secrétaire de la Ligue antialcoolique.

Dans La Révolution prolétarienne du 5 juin 1931, Pierre Monatte écrivit : « Un mouchard n’est pas forcément un type intelligent. Je n’ai connu personne de plus bête que Métivier. »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article154630, notice MÉTIVIER Lucien, Michel [Dictionnaire des anarchistes] par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 12 avril 2014, dernière modification le 19 janvier 2019.

Par Guillaume Davranche

Lucien Métivier
Lucien Métivier
La Guerre sociale du 26 juillet 1911

SOURCES : Arch PPo BA/1514 — René de Marmande, L’Intrigue florentine, La Sirène, 1922 — Jacques Julliard, Clemenceau briseur de grèves, Julliard, 1965 — La Guerre sociale, 26 juillet 1911 — L’Humanité du 15 et du 21 juillet 1911 et des 8, 9 et 10 octobre 1911 — Le Petit Parisien du 8 octobre 1911 — Le Temps, 26 novembre 1911 — Guillaume Davranche, Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914), L’Insomniaque/Libertalia, 2014. — Note de Julien Chuzeville.

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