Né le 24 novembre 1875 à Bordeaux (Gironde) ; mort à l’hôpital Lariboisière (Paris) le 12 novembre 1908 ; anarchiste individualiste ; fondateur et animateur du journal l’Anarchie.

Albert Libertad (vers 1899)
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Né à Bordeaux en 1875 de parents inconnus, Albert Joseph fut élevé à l’hospice des enfants assistés de Gironde. Souffrant d’un handicap aux membres inférieurs, il se déplaçait avec des béquilles et n’était pas apte aux travaux manuels. Bon élève, il a pu poursuivre ses études au-delà de l’école primaire. Sa scolarité achevée, il fut placé comme comptable à Mussidan en Dordogne, mais son patron qui le jugeait insubordonné, le renvoya. Il dut alors réintégrer l’hospice jusqu’à l’âge de la majorité.
Il partit pour Paris le 21 juillet 1897 et se rendit au siège du Libertaire car, déjà à Bordeaux, il était connu pour ses opinions anarchistes et surveillé par la police. Selon le rapport d’un indicateur de police, il était à son arrivée à Paris dans un état d’épuisement physique extrême et de grand dénuement, couvert de poussière et brûlé par le soleil. Le 5 septembre 1897, il interrompit l’office qui se déroulait à la basilique du Sacré Cœur. Traîné au commissariat par des fidèles excédés, il se déclara anarchiste, admirateur d’Emile Henry* et de Ravachol. Inculpé de vagabondage et d’entrave au libre exercice du culte, il fut condamné à deux mois de prison. Ce coup d’éclat le rendit populaire dans les milieux anarchistes où son audace, son éloquence, son énergie forcèrent l’admiration. Il trouva à s’employer comme correcteur et commença à collaborer au Libertaire puis, à partir de 1899, au Journal du Peuple, quotidien dreyfusard fondé par Emile Pouget* et Sébastien Faure*.
En décembre 1902, au sortir de l’affaire Dreyfus, il prit part à la fondation de la Ligue antimilitariste aux côtés de H. Beylie*, Paraf-Javal*, Janvion* et Yvetot*. Un congrès antimilitariste international fut organisé à Amsterdam en juin 1904, auquel la Ligue participa. Ne préconisant que la désertion comme moyen d’action, Libertad refusa, ainsi que Paraf-Javal, de se soumettre aux décisions du congrès qui prévoyait la création d’une Association internationale antimilitariste, et tous deux abandonnèrent l’organisation.
À plusieurs reprises, il se présenta comme candidat abstentionniste aux élections, dans le XIe, puis dans le XVIIIe arrondissement de Paris, ce qui l’autorisait à organiser des réunions publiques dans des préaux d’école et à faire de la propagande anarchiste aux frais de l’État. Dans ses discours de campagne, il dénonçait le leurre que constituait le suffrage universel qui ne permettait en aucun cas aux électeurs de remettre en cause la domination et l’exploitation mais seulement d’en définir les modalités, et donc de les légitimer.
En 1902, Libertad et Paraf-Javal fondèrent les Causeries populaires sur le modèle des Universités populaires qu’ils avaient l’un et l’autre fréquentées et animées. Mais, contrairement à ces dernières, les causeries fonctionnaient sans statuts, sans inscription ni cotisation. Un premier lieu de réunion fut ouvert cité d’Angoulême dans le XIe, puis rue Muller dans le XVIIIe arrondissement. Sous l’impulsion de Libertad, et contre le souhait de Paraf-Javal, la discussion prit de plus en plus le pas sur l’intervention didactique, et les thèmes militants l’emportèrent sur les thèmes scientifiques. D’autres causeries se formèrent sur les mêmes bases dans d’autres quartiers parisiens, en banlieue, et même en province.
Devant le succès rencontré par ces initiatives, l’idée de fonder un journal favorisant la circulation des idées et l’échange des expériences s’imposa de plus en plus à Libertad et à ses proches, malgré l’hostilité de Paraf-Javal, qui ne supportait pas que la propagande, au sein des causeries, l’emporte sur l’œuvre éducative. En avril 1905, le premier numéro de L’anarchie sortit des presses et, à partir de cette date, parut régulièrement chaque jeudi, sur quatre pages. On y trouvait des articles d’orientation nettement individualiste, de courts pamphlets, des comptes rendus de lecture, des rubriques scientifiques, des annonces sur les différentes initiatives militantes. « Cette feuille, affirmait le premier éditorial, désire être le point de contact entre tous ceux qui, à travers le monde, vivent en anarchistes sous la seule autorité de l’expérience et du libre examen . »
Avec un tirage de quatre mille à six mille exemplaires, L’anarchie connaissait une bonne diffusion à Paris et en Province où résidaient de nombreux abonnés qui firent circuler la feuille autour d’eux. Libertad et Anna Mahé*, sa compagne dont il eut un enfant, en assurèrent la direction. Anna qui défendait la réforme de l’orthographe imposa le a minuscule au titre. Autour d’eux se groupèrent des collaborateurs dont quelques-uns prirent par la suite la direction du journal : Roulot dit Lorulot*, Juin dit E. Armand*, Vandamme dit Mauricius*, Rirette Maîtrejean*, Armandine Mahé*, De Bläsus*, Jeanne Morand* et sa sœur Alice.
Bientôt le journal fut installé dans une grande maison de deux étages, située 220, rue du Chevalier de la Barre, à Montmartre. L’imprimerie était au sous-sol, le rez-de-chaussée abritait des pièce de vie commune et la salle de rédaction du journal où se déroulaient désormais deux fois par semaine les Causeries. A l’étage, les chambres permettaient d’accueillir une dizaine de personnes dont un certain nombre vivaient là à plein temps, "dans une grande liberté de mœurs" selon les rapports de police. L’été, tables et bancs étaient installés dans la rue : débats, banquets et bals y étaient organisés, ce qui donnait au lieu un certain rayonnement dans le quartier où la figure de Libertad était populaire. " Danser et faire les fous, c’est une excellente propagande", affirmait ce dernier. Un rapport de police le qualifie de "roi de Montmartre". Le local, baptisé "nid rouge" par les policiers était surveillé de près comme en attestent les rapports presque quotidiens d’informateurs appointés par la préfecture.
Assez vite cependant des tensions internes apparurent au sein du journal. Une partie des collaborateurs dont Armandine Mahé, sœur d’Anna et comme elle ancienne compagne de Libertad, accusaient celui-ci de se décharger complétement sur eux des tâches matérielles liées à la fabrication du journal. Ils mettaient également en cause le manque de transparence dans la gestion des comptes. Anna Mahé, sans se joindre à ces attaques, reprochait à Libertad son goût pour la provocation qui lui valait des ennuis constants avec la police et les mettait tous en difficulté pour des enjeux dérisoires. En effet, bien qu’infirme, Libertad était prompt à se lancer dans la bagarre et n’hésitait pas à se servir de ses cannes contre ses adversaires, ce qui lui valut plusieurs condamnations pour refus de circuler, rébellion, outrage à agents, voies de fait : quinze jours le 26 mai 1899, huit jours le 21 novembre, un mois le 22 septembre 1900, trois mois le 8 novembre 1901, un mois le 30 juin 1907. Ce goût prononcé pour la bagarre et la harangue attirèrent sur lui des soupçons.
Jean Grave*, Paraf-Javal, devenu son pire ennemi, des militants socialistes de premier plan l’accusèrent d’être un indicateur sans jamais cependant en apporter la preuve, et la consultation des archives de police semble leur donner aujourd’hui définitivement tort. Le socialiste Adrien Meslier, député de la Seine, prit sa défense dans un texte refusé par L’Humanité et publié en janvier 1908 dans La Guerre sociale : « Depuis bien longtemps, je connais Libertad et puisqu’il est traqué par l’immonde police des mouchards politiques, je tiens à proclamer ici bien haut, à la veille peut-être de sa condamnation, toute mon estime et toute mon affection pour lui. Sans doute la méthode que nous suivons pour l’œuvre de révolution est différente ; sans doute bien souvent sur mon modeste chemin de propagandiste, je l’ai rencontré comme antagoniste, qu’importe ! Après tout notre but est le même ».
En octobre 1908, à la suite de coups reçus lors d’une bagarre devant les locaux du journal suivie d’une descente de police, Libertad resta étendu au sol sans qu’aucun habitant de la maison commune ne veuille recevoir son corps. Un mois plus tard, le 12 novembre1908, il décéda à Lariboisière, d’une infection due à un phlegmon selon le médecin légiste. Seul Mauricius et Jeanne Morand, sa dernière compagne, lui rendirent visite à l’hôpital, ce qui peut-être en dit long sur l’isolement dans lequel il se trouvait. Personne n’assista aux obsèques par respect pour les convictions professées par le pourfendeur du Culte de la Charogne. L’anarchie rendit compte en ces termes de sa disparition : " La fin imprévue de notre camarade Libertad a fait un trou dans nos rangs. Le pionnier a succombé devant la tâche inachevée, en pleine lutte contre l’autorité, contre les résignés. L’œuvre reste. Continuons-la."
Armandine Mahé et Jeanne Morand assurèrent dans un premier temps la direction du journal, avant que Mauricius et Rirette Maîtrejean ne prennent la relève à partir de mars 1909. En 1974, Mauricius dans ses mémoires recueillis par Pierre-Valentin Berthier*, analysait ainsi le pouvoir de séduction exercé par Libertad et son mouvement sur des jeunes gens tels que lui ou sur des libertaires plus aguerris comme Armand : « En attendant que la société change, jusqu’alors, l’anarchiste vivait comme tout le monde, de façon assez conformiste. Insurgé dans sa pensée, il pouvait se trouver fort soumis dans ses actes : être bon ouvrier, bon citoyen, légaliste et régulier, anticlérical et fabriquant de chapelets. Avec Libertad, le point de vue avait changé, l’anarchiste devait dès aujourd’hui mettre ses actes en accord avec ses idées . » La célèbre formule de Libertad : "Ce n’est pas dans cent ans qu’il faut vivre en anarchiste" était bien le credo des individualistes qui se donnaient pour objectif premier leur propre transformation, leur propre perfectionnement physique et moral. Ce qui les conduisait à se méfier du syndicalisme comme de l’insurrectionnalisme pour privilégier d’abord la lutte contre les tyrans intérieurs, et l’émergence individualités conscientes. Mais cela ne les a pas empêchés lors de certains conflits ouvriers de se trouver aux premiers rangs, prêts à en découdre avec les forces de l’ordre, comme ce fut le cas à Draveil en juillet 1908.
Le libertaire André Colomer* a décrit Libertad comme un prophète moderne, porteur d’un fort charisme, et ce portrait correspond bien aux quelques photos qui sont restées de lui : « C’était un étrange cynique. Il venait on ne savait d’où, avec ses pieds nus dans des sandales et ses pauvres jambes brisées qu’il lançait en avant d’un superbe élan de ses béquilles de pauvre. Il portait une longue blouse noire aux manches larges, et, tout en haut de ce corps misérable, la tête flambait orgueilleusement ! Il allait toujours tête nue, avec un front comme Socrate, crâne chauve et cabossé de la sagesse autour duquel pendaient quelques longs cheveux rétifs comme des épines. Mais ses yeux brûlaient de révolte, férocement, et sa bouche se tordait en sarcasmes d’amertume. » (La Revue anarchiste, n° 12, décembre 1922).

ŒUVRE : Le Culte de la charogne, Paris, 1909, 8 p. — Le Travail antisocial et les mouvements utiles, Paris, 1909, 40 p. — La Joie de vivre. Le culte de la charogne, anarchisme, un état de révolution permanente (1897-1908), Agone 2006 (recueil d’articles écrits par Libertad entre 1897 et 1908) — Collaboration au Libertaire et au Journal du Peuple.

SOURCES : Arch. PPo. B a/928. — J. Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste..., op. cit. — Lorulot, Albert, Libertad. Son tempérament. Ses idées. Son œuvre (brochure). — Rirette Maîtrejean, Souvenirs d’anarchie, La Digitale 2005 — Mémoires de Mauricius recueillies en 1974 par Pierre Valentin Bertier.

Anne Steiner

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