Né le 14 juin 1865 à Nîmes (Gard), mort le 1er décembre 1903 à Paris ; homme de Lettres, journaliste ; anarchiste, puis sioniste socialiste ; pionnier de l’Affaire Dreyfus.

Bernard Lazare
DR
Bernard Lazare est surtout connu pour son rôle dans l’Affaire Dreyfus. Il avait auparavant joué un rôle dans la radicalisation révolutionnaire de la bohème littéraire parisienne, et dans le rapprochement entre l’anarchisme et la gauche antiparlementaire du socialisme européen. Après s’être éloigné de l’anarchisme, il évolua vers une forme socialiste de sionisme.

Figure de la bohème littéraire

Fils de la bourgeoisie israélite de province, Lazare Bernard passa sa jeunesse à Nîmes, dans une famille imprégnée d’esprit religieux mais attachée aux valeurs laïques et des droits de l’homme inspirées par la Révolution française. Cosmopolite, marqué par la culture judéo-occitane, passionné de littérature, le jeune Lazare entra en 1883 à la Société littéraire et artistique de Nîmes. Mais son désir d’écrire le poussa à gagner Paris, en octobre 1886.
À Paris, il inversa son prénom et son patronyme pour devenir journaliste et critique littéraire. Sous le nom de Bernard Lazare — sous lequel il devait également être connu en politique, il collabora notamment à L’Événement, au Journal, au Nouveau Siècle, au Figaro, à L’Écho de Paris, au Voltaire et à Paris.
Il fréquenta aussi la bohème littéraire qui, en 1890-1891, flirtait volontiers avec l’anarchisme. Il participa à plusieurs revues culturelles d’avant-garde, comme La Revue Blanche et cofonda en avril 1890, avec Viélé-Griffin, Les Entretiens politiques et littéraires apparentés au symbolisme. Cependant son anarchisme littéraire devint bientôt un anarchisme militant.

Nœud de réseau anarchiste

Abonné au Révolté de Jean Grave et au Parti ouvrier de Jean Allemane, il donna à partir de 1891 de nombreux articles à la presse anarchiste : Le Révolté, L’En dehors de Zo d’Axa, La Revue anarchiste, La Clameur amiénoise, La Grève générale... À la même époque, il se fit théoricien de l’« art social » et exhorta les littérateurs se disant « anarchistes » à quitter la bohème pour rejoindre pleinement le combat révolutionnaire.
Extrêmement prolixe, il avait des amis et des correspondants dans l’Europe entière : Sébastien Faure, Émile Pouget, Malato, les frères Reclus*, Kropotkine, Max Nettlau, Augustin Hamon, Fernand Pelloutier, les Italiens Merlino, Malatesta et Amilcare Cipriani*, les Néerlandais Alexandre Cohen*, Cornelissen et Domela Nieuwenhuis, les Indépendants allemands Landauer, Gumplovicz et Kampfmeyer, les militants du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR) Jean Allemane et Maurice Charnay... « Nœud de réseau » à l’extrême gauche, Lazare s’efforça de rapprocher anarchistes et socialistes antiparlementaires. En 1893, quelques jours après la clôture du congrès socialiste international de Zurich, il appela, dans la Revue anarchiste (n° 1, 15-31 août 1893), à la constitution d’un « grand parti révolutionnaire international antiparlementaire et anti-étatiste » qui aurait regroupé ces deux courants. Toujours dans cette idée, en novembre 1893, il rédigea avec Malatesta et Merlino un appel à la formation d’un « grand parti international » auquel il espérait rallier les Néerlandais Nieuwenhuis et Cornelissen, les Allemands Werner, Landauer et Gumplowicz, le Français Jean Allemane et l’Italien Luigi Molinari. Cette démarche fut interrompue par la répression du « terrorisme anarchiste ».
Le 24 février 1894, Bernard Lazare témoigna en faveur de Jean Grave, poursuivi pour son livre La Société mourante et l’anarchie. Le 28 juillet, il dut lui-même s’exiler en Belgique pour échapper à la répression. Là, il fut pressenti pour donner des conférences à la future Université libre de Bruxelles, mais cela ne se fit pas.
En 1895, il participa à la première édition des œuvres de Bakounine chez Stock.
Poursuivant son combat pour une littérature réellement engagée, Bernard Lazare cofonda en 1896 le Groupe d’art social avec Achille Steens* et Laurence Jerrold*. Dans une conférence faite le 4 avril 1896 au nom du groupe, il opposa l’art social, art universel, à l’art particulier, art de classe. Par la suite, il collabora à la rue L’Art social de Gabriel de la Salle et Augustin Hamon*.
L’année 1896 marque l’apogée de son action au cœur du mouvement anarchiste. Le 1er février 1896, il fit paraître L’Action, qui devint dès le n°2 L’Action sociale, et à laquelle collabora Pelloutier. L’hebdomadaire s’arrêta dès le n° 5. Avec Pelloutier et Pouget, il tenta alors de lancer un quotidien, La Clameur, et avec Hamon, Le Monde nouveau, sans succès.
Durant l’année, Bernard Lazare participa activement, avec Hamon, Pouget et Pelloutier, à la mise sur pied de l’opération antisocial-démocrate au congrès socialiste international de Londres, qui se tint en juillet. Il ne fut cependant pas délégué au congrès, qu’il couvrait pour le quotidien L’Écho de Paris. Le 28 juillet, il prit la parole devant 3 000 auditeurs au meeting antiparlementaire du Holborn Town Hall, avec les plus éminents représentants européens de l’anarchisme et du socialisme antiparlementaire.
Le rapprochement entre anarchistes et socialistes antiparlementaires auquel Bernard Lazare travaillait depuis 1893 semblait en bonne voie. Pourtant, quelques mois après le congrès de Londres, il se mit en dissidence du mouvement en prenant fait et cause pour Merlino qui, en janvier 1897, venait de prôner le vote barrage contre les réactionnaires. Lazare se fâcha alors avec les leaders anarchistes, mais son biographe Philippe Oriol estime que malgré tout « il ne remettait nullement en question ni l’anarchisme, ni son adhésion à l’anarchisme », contrairement à Merlino qui, lui, devait évoluer rapidement vers le socialisme parlementaire.

Pionnier de l’Affaire Dreyfus

Dans sa jeunesse, Bernard Lazare ne fut pas toujours tendre avec ses coreligionnaires venus d’Europe orientale qu’il qualifiait de « Tatars sans éducation ». Il ne dérogeait pas, à cette époque, à la mentalité antisémite, présente y compris dans les courants progressistes. Mais il prit bientôt conscience du danger, et publia en 1894 L’antisémitisme, son histoire et ses causes.
En 1895-1896, Bernard Lazare soutint une virulente polémique dans la presse avec le chef de file des antisémites et directeur de La Libre Parole, Édouard Drumont. La polémique alla jusqu’à la provocation en duel de Drumont par Lazare. Le 17 juin 1896, à 20 mètres et devant témoins, ils échangèrent deux coups de feu, « sans résultat ».
C’est cette réputation de pourfendeur de l’antisémitisme qui incita la famille du capitaine Alfred Dreyfus à prendre contact avec lui pour lancer une campagne en faveur de la révision du procès. Dès le printemps 1895, avec les informations qu’elle lui avait communiquées, il rédigea un mémoire dont la famille préféra, pour des raisons tactiques, ajourner la publication. Ce n’est en novembre 1896 que Bernard Lazare publia Une erreur judiciaire, la vérité sur l’affaire Dreyfus, deux ans avant l’appel de Zola. La campagne cependant démarra lentement, et les anarchistes ne furent pas plus enthousiastes que les autres. Début 1898 cependant, le mouvement anarchiste, entraîné par Le Libertaire et Sébastien Faure basculait dans la lutte pour la révision du procès, et contre les antisémites.
Pionnier du combat pour la révision, Bernard Lazare fut, tout au long de l’Affaire, une de ses figures majeures. Il fut un artisan de la rupture qui marqua définitivement l’antisémitisme à droite.

Sioniste socialiste

Comme chez d’autres, l’Affaire Dreyfus amena Bernard Lazare à douter de la disparition de l’antisémitisme dans les sociétés modernes. Il adhéra au sionisme en 1897. Dans le n° 5 de la revue Zion (31 mai 1897), il écrivait : « Un peuple sait se défendre quand il a conscience de lui-même et il sait défendre ceux des siens qui ont besoin d’être défendus. Que la nation juive se ressaisisse et en elle-même elle trouvera les forces nécessaires pour vaincre ses ennemis et conquérir ses droits. »
Il fit découvrir au public les prolétaires juifs immigrés d’Europe orientale ou ceux d’Algérie, ainsi que la misère des juifs roumains dans des reportages publiés dans L’Aurore en juillet et août 1900. Il donna des conférences sur le rôle potentiel du judaïsme comme force de progrès social et, par là, se situa tout à fait dans le courant d’idées du messianisme révolutionnaire juif.
Il participa en 1898 au IIe congrès sioniste de Bâle, mais se sentait mal à l’aise au sein du mouvement sioniste, jugé « autocratique » et bourgeois. C’est pourquoi, en janvier 1899, il cofonda le mensuel Le Flambeau, « organe du judaïsme sioniste et social ». Enfin, en mars, il rompit avec le mouvement sioniste officiel. Le 24 mars 1899, il écrivait à Hertzl : « Si je me sépare de vous, je ne me sépare pas du peuple juif, de mon peuple de prolétaires et de gueux, et c’est à sa libération que je continuerai à travailler quoique par des voies qui ne sont pas les vôtres. »
Bernard Lazare était un homme très indépendant, parfois même solitaire, à l’avant-garde de l’agitation. Il mourut le 1er décembre 1903, à Paris, d’un cancer des voies digestives, dans une période de fort désenchantement à l’extrême gauche pour l’Affaire Dreyfus. Sans doute est-ce pour cette raison — et en raison de son éloignement de l’anarchisme après 1897 — que ses anciens camarades anarchistes ne lui rendirent guère hommage. Jean Grave ne lui consacra que quelques lignes laconiques en guise d’oraison funèbre dans Les Temps nouveaux.
Pourtant, au regard des écrits qu’il nous a laissé et des témoignages recueillis, les deux pivots fondamentaux de sa vie furent bien l’anarchisme et le judaïsme.
Quelques années plus tard, en 1910, l’écrivain Charles Péguy lui rendit un vibrant hommage dans Notre Jeunesse, évoquant un « prophète » et un « saint ».
Pour l’extrême droite, Bernard Lazare était la représentation de l’anarchie juive. Barrès, Drumont et Maurras avaient fixé leur haine sur lui. Certains de ces écrivains détournèrent avec une grande perversité quelques-uns de ses écrits, comme Maurras, piochant des passages sur l’insociabilité des Juifs dans L’Antisémitisme, son histoire et ses causes. L’extrême droite s’acharna sur lui après sa mort. Les Camelots du roi mutilèrent le nez de la statue qu’on lui avait érigé à Nîmes. En 1940, elle fut descellée par le gouvernement de Vichy, et ne fut pas remise en place à la Libération.

ŒUVRE : Les Quatre faces, Lib. de l’art indépendant, Bruxelles, 1891 ― Léon XIII et la propriété individuelle, Blondiau, coll. Publ. de la Jeune Garde socialiste, n° 1, Bruxelles, 1891 ― Le Miroir des légendes, Alphonse Lemerre, Paris, 1892 ― La Télépathie et le néo-spiritualisme,Lib. de l’art indépendant, 1893 ― L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, Léon Chailley, 1894 ― Antisémitisme et Révolution, brochure de la collection Les Lettres prolétariennes n° 1, 1895 ― Figures contemporaines. Ceux d’aujourd’hui, ceux de demain, Librairie académique Didier, Perrin et Cie, Paris, 1895 ― Contre l’antisémitisme (Histoire d’une polémique), P.-V. Stock, 1896 ― L’Écrivain et l’art social, publication du Groupe d’art social, 1896 ― Histoire des doctrines révolutionnaires, V. Giard et E. Brière, Paris, 1896 ― Une erreur judiciaire. La vérité sur l’affaire Dreyfus, Impr. Veuve Monnom, Bruxelles, 1896 ― La Porte d’ivoire, Armand Colin, 1897― Les Porteurs de torches, Armand Colin et Cie, 1897 ― Le Nationalisme juif, Stock, Paris, 1898 ― Comment on condamne un innocent, P.-V. Stock, Paris, 1898 ― Les Juifs en Roumanie, Ed. des Cahiers, 1902 ― Le Fumier de Job, éd. Rieder, 1928 (publication posthume).

SOURCES : Philippe Oriol, Bernard Lazare, Stock, 2003 — Jean-Marc Izrine, Les Anarchistes dans l’affaire Dreyfus, Alternative libertaire, 2004 — Jacques Julliard, Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d’action directe, Seuil 1971 — Nelly Wilson, Bernard Lazare, Albin Michel, 1986 — Guillaume Davranche, « Pelloutier, Pouget, Hamon, Lazare et le retour de l’anarchisme au socialisme (1893-1900) », Cahiers d’histoire n°110, octobre-décembre 2009.

Jean-Marc Izrine, Guillaume Davranche

Version imprimable de cet article Version imprimable