Né le 26 mars 1872 à Paris (XIe arr.), mort à Rouen (Seine-Maritime) le 19 février 1962 ; anarchiste individualiste.

E. Armand
DR
Fils d’un communard libre-penseur, Ernest-Lucien Juin, dit Armand, ne fréquenta jamais l’école. Il reçut de son frère aîné une excellente formation générale et se passionna pour l’étude des langues. Mais, tenu à l’écart des jeunes de sa génération, il était très ignorant du monde quand, à l’âge de dix-sept ans, il commença à travailler comme employé de bureau. C’est à cette période qu’il commença à fréquenter les réunions de l’Armée du Salut dont il devint dès 1889 un membre actif. Du fait de ses compétences linguistiques, il exerça les fonctions de secrétaire auprès de différents responsables de l’organisation. Il épousa une salutiste, dont il se sépara définitivement en février 1902. Les quatre enfants issus de leur union restèrent avec leur mère qui ne reçut jamais aucun soutien de son ex-époux.
Progressivement, Armand évolua vers un anarchisme « tolstoïen » empreint de christianisme. En mai 1901, il fonda avec sa nouvelle compagne Marie Diemer dite Kugel*, qui mourut en 1906, le journal L’Ere Nouvelle qui porta dès 1903, en sous-titre la mention « Revue d’émancipation intégrale et de communisme pratique ». Armand et sa compagne portaient en effet un intérêt très vif aux expérience communautaires ou milieux libres fondés par les anarchistes. En 1902, ils adhérèrent au projet visant à instituer une société « pour le développement d’un Milieu libre en France ».
Peu à peu, Armand abandonna toute référence religieuse, considérant qu’il ne pouvait y avoir de conciliation possible entre son anti-autoritarisme, sa haine de la domination et une conception quelconque de la divinité. L’anarchiste devait, selon lui, travailler à « développer jusqu’à l’extrême toutes ses aptitudes dans tous les domaines et se révéler à soi-même. » Armand fréquenta les Causeries populaires créées par Libertad* et Paraf Javal* en 1902 et devint, dès novembre 1905, collaborateur du journal individualiste l’anarchie. En 1904, il participa au Congrès antimilitariste international d’Amsterdam.
Armand considérait le « réfractaire économique » comme un ferment de dissolution de la société capitaliste et admettait le recours à l’illégalisme (fausse monnaie et cambriolage) pour échapper à la servitude du salariat. Dénoncé par Laxenaire, un faux monnayeur notoire qui prétendit qu’Armand lui fournissait les pièces, il fut arrêté le 6 août 1907 et condamné, le 9 mai 1908, à cinq ans de prison pour complicité d’émission de fausse monnaie. Libéré le 24 septembre 1909, il fut assigné en résidence surveillée à Orléans où il monta un atelier d’impression « Les Imprimeries ouvrières ». Il y connut Denise Rougeault, institutrice à Donnery, qu’il épousa le 4 avril 1911 et auprès de laquelle il vécut jusqu’à sa mort.
Il interrompit sa participation à l’anarchie, au début de l’année 1911, au moment où le journal, placé sous la direction de Lorulot*, était dominé par la tendance dite « scientifique ». À partir de juillet 1911, il rédigea à nouveau des contributions pour le journal, à la demande de Victor Kibaltchiche (Serge*) qui avait repris la direction du journal avec Rirette Maîtrejean*. Après l’arrestation de ces derniers dans le cadre de l’affaire Bonnot*, Armand les remplaça à la tête de l’anarchie, à partir du numéro 364 bis (4 avril 1912) jusqu’au numéro 389 (19 septembre 1912). Un conflit l’opposait alors aux collaborateurs tels que Lanoff* qui exaltaient l’illégalisme alors que, selon lui, la fin tragique de Garnier*, Valet*, Bonnot et Dubois*, en avait montré les dangers et les limites.
À partir du mois de décembre 1912, Armand publia la revue Les Réfractaires, sous-titrée « ex Ère nouvelle » (13 numéros entre décembre 1912 et mai 1914). Réformé, il ne fut pas mobilisé pendant la première guerre mondiale. Il fut soupçonné en septembre 1915 d’être l’auteur d’un manifeste antimilitariste intitulé « L’authentique embusqué » qui circula dans les milieux individualistes anarchistes et qui était une réponse cinglante à un article de La Guerre sociale critiquant les embusqués. Le 15 novembre 1915, il participa à la création d’un nouvel organe individualiste, Pendant la mêlée, qui devint après le numéro 4 Par delà la mêlée (janvier 1916-février 1918) dont il assura la direction. Il fut arrêté le 16 octobre 1917 pour complicité de désertion et condamné le 5 janvier 1918 à cinq années de prison par le conseil de guerre de Grenoble. Ce fut Pierre Chardon* qui assura dès lors la publication de Par delà la mêlée devenue La Mêlée en mars 1918.
Armand, qui fut libéré le 8 juin 1922 de la maison centrale de Nîmes, fonda alors un bi-mensuel individualiste tirant jusqu’à 6000 exemplaires L’En-dehors (335 numéros de 1922 à 1939 assortis de suppléments). Le journal se fit l’écho de toutes les tentatives de « colonies » libertaires et permit aux colons dispersés sur plusieurs continents de correspondre entre eux. Les éditions de l’En-dehors publièrent une cinquantaine de brochures, dont la moitié furent rédigées par Armand lui-même, et autant de cartes postales de propagande. Parallèlement, Armand collabora durant cette période à de nombreux titres de la presse libertaire et poursuivit ses activités de conférencier en France comme à l’étranger. Son but était alors de favoriser toute forme d’association volontaire, aussi bien économique qu’éthique, susceptible de protéger l’individu contre les aléas d’un milieu hostile.
Il prit fermement position contre le ralliement d’une partie des anarchistes français à la révolution bolchevique. Il écrivait dans le numéro 22/23 de l’En-dehors paru en novembre 1923 : « Le commencement et la fin de la politique bolcheviste, c’est la réalisation d’un état knouto-bismarckien permettant au gouvernement de Moscou d’exercer l’hégémonie sur le continent (…) Il va sans dire qu’en ce qui nous concerne, individualistes anarchistes, nous ne nous sentons aucune espèce d’affinités avec les anarchistes collaborationnistes russes. Pas plus qu’avec les soi-disant individualistes libertaires français qui “ encaissent”, parce qu’il est à la solde du gouvernement bolcheviste ou qu’il en porte l’uniforme, le légiste, le bourreau, le juge, le procureur. »
La parution de l’En-dehors fut suspendue dès la déclaration de guerre en octobre 1939. Armand fut arrêté le 27 janvier 1940. On trouva dans sa mallette la traduction d’un manifeste contre la guerre paru dans l’Adunata dei Refrattari, périodique anarchiste italien paraissant à New York. Inculpé de détention d’un tract d’origine étrangère dans un but de propagande, il fut condamné le 16 avril 1940 à trois mois de prison ferme et à cent francs d’amende. À sa libération, il fut assigné à résidence, puis interné dans différents camps durant seize mois au total, du 16 mai 1940 au 3 septembre 1941. C’est le syndicat des correcteurs qui intervint, avec succès, pour le faire libérer.
Après la guerre, il publia le périodique l’Unique (110 numéros entre juin 1945 et août 1956). De septembre 1956 à septembre 1962, l’Unique parut sous forme de supplément mensuel de la revue Défense de l’homme de Louis Dorlet*. Pendant toute cette période, Armand anima des Causeries régulières dans des cafés parisiens. Il sillonnait également la France, pour rendre visite aux camarades et aux petits cercles individualistes et pour poursuivre son œuvre de propagande.
Armand a toujours défendu dans ses textes comme dans ses interventions orales les positions anarchistes individualistes. Plus qu’une doctrine philosophique, l’anarchisme était pour lui une manière de vivre au jour le jour, hors de l’autorité et de l’exploitation. L’avènement d’une société libertaire dépendait de la formation d’individualités conscientes et non d’une révolution, ces individualités conscientes pouvant déjà montrer, à l’intérieur du cadre social actuel, ce que pouvait accomplir le travail libre et l’entente en commun. Dans L’Initiation individualiste anarchiste (Orléans, 1923), il se prononçait pour le « garantisme », c’est-à-dire pour la constitution d’associations volontaires de toutes sortes permettant aux individus qui le souhaitaient de « jouir de la vie aussi consciemment et intensément que possible » et d’éliminer « toute souffrance inutile et évitable. » Partisan comme tous les individualistes de « l’amour libre », Armand accorda une importance croissante à la « question sexuelle », indissociable selon lui de la « question sociale ». Il développa, à partir de 1924, la théorie de la « camaraderie amoureuse », c’est à dire l’application du « garantisme » au domaine des relations sexuelles. L’association de camaraderie amoureuse étant une coopérative de consommation amoureuse régie par le principe : « Toutes à tous et tous à toutes ! ». Il consacra plusieurs brochures à ces thèmes qu’il rassembla en 1934 dans un ouvrage : La révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse (Critique et raison, Paris, 1934).

ŒUVRE : Périodiques : L’Ere Nouvelle, 1901-1911. — Pendant la Mêlée (15 novembre 1915-15 janvier 1916) suivi de Par-delà la Mêlée (janvier 1916-février 1918) — L’En-Dehors 1922-1939. — L’Unique, 1945-1956.
Ouvrages : L’Initiation individualiste anarchiste, 1923, 344 p. — La Révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse [1934], 342 p. (rééd. avec une préface de Gaetano Manfredonia, La Découverte/Zones, 2009).

SOURCES : E. Armand, Sa vie, sa pensée, son œuvre, La Ruche ouvrière, Paris, 1964 — Fonds Armand de l’IFHS, 14AS209 à 14AS211 ; 14AS136. — René Bianco, Un siècle de presse… op. cit. — Lauréline Chrétien, Penser la libération sexuelle de l’individu. L’éthique de l’amour libre chez E. Armand, Mémoire de recherche, Sciences Po Lille, 2017-2018.

Anne Steiner

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