RENARD Eugène, Victor [dit « Georges »] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Guillaume Davranche

Né le 21 janvier 1870 à Paris, suicidé le 5 novembre 1934 à Paris ; sculpteur sur bois ; leader individualiste et indicateur de police.

Fils d’un cordonnier, Eugène Renard vint très jeune aux idées anarchistes. Dès 1887 il créa un groupe libertaire nommé La Cloche et commença à militer sous divers pseudonymes : Max, Pinel, Blondel, Paridaen, Roussel puis finalement « Georges », qu’il conserva jusqu’au bout. Il était « illégaliste » et, selon la police, il semblait ne vivre que de vols et de petites escroqueries, se promenant toujours avec un revolver et un poignard.

En 1890-1892, Georges fréquenta le Cercle anarchiste international qui, fondé en 1888, était le plus important lieu de rencontre et d’échanges entre militants à l’époque (voir Alexandre Tennevin). Il s’y classa dans la fraction « individualiste » emmenée par Pierre Martinet.

En 1892-1894 il se distinguait par sa condamnation du syndicalisme et son apologie de l’individualisme, du vol et de la violence. Il organisa des conférences aux titres explicites comme « Travail et vol » ou « La prostitution et le vol dans la société capitaliste ». Dès cette époque, son attitude équivoque attira sur lui les soupçons. On l’accusa notamment d’être un agent du marquis de Morès, un leader antisémite.

Brièvement interpellé en janvier et en juillet 1893, il fut condamné le 16 novembre de la même année à six mois de prison pour provocation au meurtre et au pillage. Libéré en avril 1894, il fut de nouveau arrêté le 1er mai et le 31 juillet de cette année.

À la fin de 1894, il était en exil à Londres, domicilié au 97, Charlotte Street. C’est durant cet exil qu’il devint le principal protagoniste d’une scission dans le mouvement anarchiste. Dénonçant le tournant syndicaliste prôné par l’équipe de The Torch (voir Émile Pouget), Georges appela à la scission, et LeJournal des débats du 18 octobre 1894 lui prêta ces paroles : « Si les compagnons de Londres tiennent à l’épithète d’anarchistes, dont on a trop abusé, qu’ils la gardent. Nous autres, nous n’avons pas besoin de qualificatifs, nous sommes uniquement des libertaires, des individualistes absolus. » Georges prenait également ses distances avec les attentats, déclarant « ce mode d’action inutile », bien qu’il pensât qu’il continuerait à y avoir « des fous, des fanatiques et des malheureux qui se suicideront sans résultat pour la cause de l’émancipation humaine ». Il dénigrait même la révolution, estimant que si elle advenait, « elle ne profiterait qu’aux socialistes, qui instaureraient un gouvernement plus tyrannique encore ».

Le 12 novembre, lors d’un meeting à Grefton, il annonça que le communisme anarchiste serait bientôt relégué au « musée des religions préhistoriques pour faire place à la jeune anarchie, à l’anarchie individualiste. » (lettre à un correspondant).

Rentré à Paris en février 1895, Georges poursuivit sa propagande anticommuniste. Avec Deherme et Carteron, il fut parmi les animateurs du groupe L’Individu libre. C’est sans doute à cette époque qu’il commença à donner des renseignements à la police. Son premier rapport, sous le nom de code « Finot », fut enregistré le 16 mars 1895. Il habitait alors au 11, rue d’Orchampt, à Paris 18e.

Après l’effacement de Martinet en 1896, Georges devint le militant le plus en vue du « parti individualiste ». Une de ses activités de prédilection consistait à aller perturber les réunions socialistes. Le 1er mai 1895 il fit ainsi quelque scandale dans une réunion du POSR, avant que la police n’intervienne pour évacuer la salle.

Dans ses rapports, « Finot » ne cessait de mettre en valeur le rôle de « Georges », qu’il comparait aux autres grands noms de l’anarchisme (Malatesta, Merlino, Pouget...). Il se présentait volontiers comme « le théoricien », « l’homme » du courant individualiste, tandis qu’il minorait le rôle des autres.

Durant l’Affaire Dreyfus, il milita dans les rangs dreyfusards. En avril 1898, il fit partie, avec Émile Janvion et Louis Broussouloux, du groupe de 5 militants partis combattre la campagne électorale de Drumont à Alger. L’équipée fut un échec. Dès leur arrivée à Marseille, une bande de ligueurs antisémites de Jules Guérin les repéra et embarqua avec eux sur le bateau. Dès leur débarquement à Alger le 19 avril, une affiche fut placardée dans la ville, mettant les habitants en garde contre « les anarchistes » lanceurs de bombes à la solde des Juifs. Les cinq militants, en terrain fortement hostile, furent contraints de repartir.

Le 20 août 1899, Georges prit part à la manifestation appelée par Le Journal du peuple place de la République, aux abords du « fort Chabrol » des antisémites. Au cours d’une bagarre avec des contre-manifestants nationalistes, il dégaina son revolver et blessa grièvement deux personnes. Suite à cela il ne fut condamné qu’à 200 francs d’amende. Le quotidien antidreyfusard L’Intransigeant y vit la preuve définitive qu’il était un mouchard et écrivit : « Georges la casserole a été brûlé par ses patrons ». Le même mois, il fut condamné à six mois de prison pour complicité de vol avec deux autres compagnons.

En février 1900, il fut le premier parmi les individualistes à donner une lecture publique de L’Unique et sa propriété de Max Stirner, qui venait d’être traduit en français. En avril 1901, il lança le mensuel individualiste L’Homme, qui eut 7 numéros.

En avril 1902, il perdit un œil au cours d’une bagarre (avec des guesdistes selon Armand, avec des étudiants selon Jean Grave). Il s’éclipsa alors du mouvement anarchiste, ne réapparaissant qu’épisodiquement autour des groupes individualistes se formant dans la capitale, dans les réunions de L’Anarchie — il y écrivit en juillet 1905 un article intitulé « Qu’est-ce que l’individualisme ? » — et après l’affaire Bonnot. Il anima ainsi le cercle des Libres Entretiens en 1913-1914, où il défendait la pureté de la doctrine individualiste et un anticommunisme sourcilleux. En parallèle, il continuait à travailler pour la préfecture de police. On trouve notamment des rapports signés Finot sur les activités d’Émile Janvion jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale.

Réformé en raison de la perte de son œil, il ne fut pas mobilisé en 1914. Après guerre il adhéra au groupement La Ghilde Les Forgerons et participa à la fondation d’un journal, L’Individualiste.

Armand et Mauricius, qui n’avaient jamais perdu le contact avec lui, l’aidèrent financièrement dans les derniers temps. Il était alors, selon Mauricius, « un homme isolé, perdu, frappé par la maladie et le malheur » (lettre à Armand). Le matin du 5 novembre 1934, il se tira une balle dans la tête.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article154511, notice RENARD Eugène, Victor [dit « Georges »] [Dictionnaire des anarchistes] par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 18 mars 2014, dernière modification le 25 janvier 2019.

Par Guillaume Davranche

SOURCES : Arch. Nat. F7/13053 ― Arch. PPo BA/1342, 1602 et 1342 ― Gaetano, Manfredonia, L’Individualisme anarchiste en France (1880-1914), thèse de 3e cycle, IEP de Paris, 1984 ― Jean Grave, Quarante ans de propagande anarchiste, Flammarion, 1973 ― Armand, L’Unique, 1er février-10 mars 1952 ― Constance Bantman, « Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne, 1880-1914 : Échanges, représentations, transferts », thèse en langues et littératures anglaises et anglo-saxonnes, Paris-XIII, 2007.

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