GUYARD Félix, Joseph [dit Félo, dit Lapin] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Guillaume Davranche

Né le 30 octobre 1901 à Paris 13e, décédé à Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis) le 1er janvier 1980 ; tourneur-mécanicien ; communiste libertaire et syndicaliste.

Félix Guyard (1947)
Félix Guyard (1947)
Arch. Phil Casoar

Fils de Léon Guyard et Georgette Baron, Félix Guyard épousa en novembre 1919 Georgette Barois, dont il eut deux enfants. Il commença à militer activement en 1930 en adhérant au groupe de Paris 17e-18e de l’Union anarchiste communiste révolutionnaire (UACR).

Bientôt il fit partie d’un groupe d’amis anarchistes qui se baptisaient eux-mêmes les « moules à gaufre », avec Lucien Feuillade, Charles Ridel, Charles Carpentier ou Robert Léger. Les 14 et 15 juillet 1933, il fut délégué de Paris 19e au congrès d’Orléans de l’UACR. Il semble avoir siégé à la commission administrative de l’UACR dès cette époque.

Le 14 janvier 1934, il assista au congrès des Groupes d’action libertaire tenu à Paris. Les 20 et 21 mai 1934, il fut délégué de Pantin-Aubervilliers au congrès d’« unité » de l’UACR, à Paris. Ce congrès vit la réunification, sous les auspices de l’antifascisme, de l’Association des fédéralistes anarchistes (AFA) et de l’UACR, rebaptisée simplement Union anarchiste (UA).

Félix Guyard fut de la minorité qui refusa cette évolution qui, selon lui, conduisait à un abandon du programme révolutionnaire et communiste. Avec Charles Patat, Louis Le Bot, Ridel, Carpentier et Léger, il fonda alors la Fédération communiste libertaire (FCL). La FCL critiquait la conception antifasciste « frontiste » de l’UA, qui selon elle conduisait à un abandon des positions de classe.

Cette FCL, qui n’eut qu’une existence éphémère, resta dans les eaux de l’UA. Le 11 octobre 1934, Guyard en fut délégué à l’AG de la fédération parisienne de l’UA. La FCL devait réintégrer l’UA au congrès des 12-13 avril 1936.

Le 28 juillet 1934, aux obsèques de Makhno, Guyard fut arrêté alors qu’il vendait La Patrie humaine, puis relâché après contrôle d’identité. Le 26 décembre 1934 il fut nommé secrétaire du Comité international de défense anarchiste qui soutenait les révolutionnaires menacés d’extradition.

En avril 1935 Félix Guyard fut embauché comme tourneur-mécanicien aux établissements Sautter-Harlé, au 26, avenue de Suffren, Paris 15e, une usine fabriquant en partie du matériel militaire pour le compte du ministère de la Marine. Sa femme Georgette travaillait alors à la manufacture d’allumettes d’Aubervilliers. À cette époque, le couple habitait 28, rue du Vivier, à Aubervilliers.

En septembre 1935, il fut inscrit sur la liste des anarchistes dont le domicile était surveillé par la police.

Aux élections législatives d’avril 1936 il fut, pour l’UA, candidat « abstentionniste » dans la 3e circonscription de Saint-Denis.

Juin 1936 allait faire de Félix Guyard un des animateurs importants du mouvement gréviste. Dès le 26 mai, Sautter-Harlé, dont le comité de grève était coanimé par Félix Guyard et un socialiste, Louis Mersch, fut une des premières usines occupées en région parisienne. Durant la grève il s’opposa violemment au patron qui avait tenté de s’adresser au personnel, en lui signifiant que les ouvriers n’étaient pas « ses » ouvriers, et le fit déguerpir sous les huées.

En août, le ministère de la Marine demanda au ministère de l’Intérieur d’effectuer une enquête au sujet de Félix Guyard, qui aboutit à son inscription au carnet B, fichant les militants antimilitaristes et pacifistes à interner en cas de guerre.

Du 15 septembre au 18 octobre 1936, une nouvelle grève secoua Sautter-Harlé, cette fois contre des licenciements, et Guyard fut de nouveau à la tête du comité de grève. Charles Carpentier rapporte que, lorsque les policiers pénétrèrent dans l’usine pour la faire évacuer, Félix Guyard les menaça d’une bonbonne de gaz, en criant : « Attention, M. le commissaire, ça ce n’est pas du chocolat ! » (quelques jours auparavant, une chocolaterie occupée avait été évacuée).

Il était à ce moment membre de la commission exécutive du syndicat CGT des Métaux.

Rédacteur occasionnel du Libertaire, il titra dans le numéro du 4 septembre 1936, « Ouvrier communiste, nous te tendons la main ». Le 9 octobre, il y répondait à un journaliste du Jour, qui l’avait désigné comme le « meneur » de la grève : « Monsieur Bailby, si je n’avais pas peur de salir mon soulier, quel bon coup de pied au cul vous mériteriez. Anarchiste je suis, meneur non, il n’y a chez Sautter-Harlé ni meneurs ni menés ; il y a des ouvriers qui comprennent que les manœuvres du Comité des forges doivent prendre fin. [...] Quant à vous je tiens à vous avertir que si vous continuez à m’attaquer, une visite à votre journal s’imposera. » Charles Carpentier témoignera cependant que, dans l’usine, les ouvriers le surnommaient « Napoléon ».

En 1937, Guyard et Charles Ridel impulsèrent, dans le cadre de l’UA, une Entente des groupes anarchistes d’usines, dont Guyard fut nommé secrétaire-trésorier. Mais la majorité du secrétariat de l’UA, considérant le caractère non statutaire de ces groupes, leur refusa le droit de vote au congrès d’octobre 1937. Ce revers conduisit Félix Guyard et une partie de la frange ouvriériste de l’UA à s’en retirer pour se consacrer au Cercle syndicaliste Lutte de classe.

Constitué en mars 1937 par des anarchistes, des trotskistes, des pivertistes et d’ex-syndicalistes unitaires antistaliniens, le Cercle syndicaliste LDC avait son siège au Café de l’homme armé, 44 rue des Archives, à Paris 4e. Il regroupera jusqu’à 1 000 adhérents notamment dans l’enseignement, la métallurgie, le bâtiment, et dans la fédération des Techniciens. Parmi les animateurs du Cercle, on comptait Léon Duvernet (secrétaire), Paul Wacfisz (trésorier), Jean Pons (gérant du Bulletin du Cercle syndicaliste Lutte de classe), Colette Aubry, Michel Collinet, Raymond Guilloré, Constant Pinçon, Gustave Galopin, Félix Guyard, Nicolas Lazarévitch.

Du 31 juillet 1940 au 18 août 1941, Félix Guyard fut interné par le régime de Vichy, d’abord au fort Barraux (Isère), puis dans les « camps de séjour surveillés » d’Oraison et de Chaffaut (Alpes-de-Haute-Provence). Après sa libération il fut arrêté de nouveau en 1942, puis relâché quelques jours plus tard.

Un camarade de l’UA, Charles Patat, le fit ensuite embaucher par le Comité ouvrier de secours immédiat (Cosi), une officine de « bienfaisance » pétainiste.

Après le débarquement en Normandie, il fut arrêté par la gestapo le 12 juin 1944 à Aubervilliers comme « personnalité otage ». Il fut transféré au camp de transit Compiègne-Royallieu le jour même et enregistré sous le matricule 40630. Par une lettre du 21 juin 1944, Pierre Laval intervint pour demander sa libération mais, le 15 juillet, il fut déporté au camp de Neuengamme. À Neuengamme, ceux qu’on appelait « les déportés d’honneur » comme Félix Guyard étaient isolés dans deux blocks au sein du camp avec leurs vêtements et leurs objets personnels. Exemptés de travail, ils pouvaient se réunir librement.

D’après les listings de la Fondation pour la mémoire de la déportation Félix Guyard fut libéré le 8 mai 1945 du camp de Breschan. En réalité, il avait été libéré dès la mi-août 1944, pour une raison inconnue, comme le prouvent les lettres qu’il adressa aux épouses de ses anciens codétenus pour les rassurer.

À son retour en France, il travailla pour un centre de rapatriement des déportés. Après guerre, il cessa de militer, mais lui arrivait encore de passer de temps en temps rendre une visite au 145, quai de Valmy, siège de la Fédération anarchiste.

Les services de police le radièrent des listes anarchistes en 1947.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article154446, notice GUYARD Félix, Joseph [dit Félo, dit Lapin] [Dictionnaire des anarchistes] par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 10 mars 2014, dernière modification le 25 mars 2019.

Par Guillaume Davranche

Félix Guyard (1947)
Félix Guyard (1947)
Arch. Phil Casoar

SOURCES : Arch. PPo.49, 50 et 301 — CAC Fontainebleau 0019940448 art 505 et 20010216 art 170 et 171 — Georges Lefranc, Juin 36, Julliard, 1966 — Témoignage de Charles Carpentier recueilli par Phil Casoar — Témoignage de Georges Fontenis — La Commune, 5 février 1937 — Le Mouvement social, janvier-mars 1966 (Pierre Broué-N. Dorey) — La Lutte ouvrière, 13janvier 1939 —Fondation pour la mémoire de la déportation — Benoît Luc, Otages d’Hitler, 1942-1945, Vendémiaire, 2011 — notes de Dominique Petit.

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