BROUSSOULOUX François, Jean-Baptiste, Nicolas [dit L’Algérien] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Guillaume Davranche

Né le 9 juillet 1863 à Alger ; ajusteur mécanicien, cafetier, docker, ouvrier en voiture ; anarchiste et syndicaliste.

Proche des idées d’Émile Pouget, Broussouloux fut, de 1893 à 1899, un propagandiste particulièrement zélé, à la fois colporteur et conférencier ambulant, constamment pisté par la police. Très représentatif de l’évolution de l’anarchisme sur cette période, il fut tour à tour colporteur du Père Peinard sous divers pseudonymes, propagateur du syndicalisme puis dreyfusiste sans réserve, avant de disparaître du mouvement.

Engagé dans l’armée le 24 avril 1882 à Oran, Louis Broussouloux passa dans la réserve le 30 avril 1883. Il fut déclaré insoumis le 26 novembre 1886 pour ne s’être pas présenté à une période de vingt-huit jours. Il se présenta volontairement le 20 mars 1888 et fut condamné le 27 avril à un mois de prison par le 1er conseil de guerre d’Alger. À sa libération, il fut incorporé au 1er régiment de zouaves.

En 1890, après avoir habité Mustapha, Broussouloux exploitait un café place de Chartres, à Alger. Il vendit le fonds de commerce et, avec sa femme, s’installa 68 (ou 72) cours Gouffé, à Marseille. Après la mort de sa femme, en février 1892, il travailla comme docker et adhéra au mouvement anarchiste.

Trimardeur aux multiples alias

Dans la notice individuelle que la préfecture de la Manche lui consacra le 4 octobre 1894, Broussouloux était présenté comme « un anarchiste des plus dangereux et des plus actifs. Sa vie, des plus accidentées, offre plus d’une péripétie des plus étonnantes : propagandiste par le fait, il a parcouru bien des départements et colporté ses théories jusques à l’étranger. Changeant de nom selon ses besoins, avec une désinvolture déconcertante, il arrive dans une localité et s’éclipse au bon moment avec une agilité qui, maintes fois, a dérouté les recherches de la police. » Broussouloux multiplia en effet les pseudonymes, conduisant la police à ouvrir plusieurs enquêtes sur ses divers avatars. Leur regroupement forme un volumineux dossier aux Archives nationales de Fontainebleau.

En avril 1892, Broussouloux s’installa 68, rue Moncey, à Lyon. En juin, à l’appel du camarade Alphonse Dumas*, il gagna Saint-Étienne, où il s’installa chez le camarade Pist, au 1, rue Notre-Dame. Il devint alors un des militants les plu actifs du groupe anarchiste de Saint-Étienne, se déplaçant beaucoup dans les localités du département et jusqu’à Vienne (Isère). En mai 1892, la police le décrivait alors ainsi : « taille 1,65 mètre, cheveux noirs longs et frisés, teint bronzé, a 4 ou 5 grains de petite vérole sur la figure, est très myope, assez forte corpulence, le majeur de la main gauche coupé à la première phalange ».

Après la condamnation à mort de Ravachol par la cour d’assises de Montbrison, Dumas et Broussouloux, entre autres, collèrent des affiches adressées « aux travailleurs » en faveur du « martyr ». Le 5 juillet, la police essaya de l’arrêter pour vagabondage, mais il put prouver des ressources suffisantes, et fut relâché. Désormais constamment tracassé par la police, il erra du Chambon-Feugerolles à Roanne, de Villefranche à Terrenoire, hébergé par ses camarades, sous les noms d’Amédée Raymond, d’Élie Henno, puis de Ferdinand Amon. En novembre, il était encore à Roanne, où il donna un meeting avec Alexandre Tennevin. Puis, la police ne lâchant pas a trace, il finit par s’exiler en décembre 1892 à Barcelone, où il travailla avec l’équipe d’El Productor.

Il fit sa réapparition pour un meeting début 1893 à La Palisse (Allier), puis poursuivit ses pérégrinations de propagandiste à Tarare et à Grenoble. Dans cette dernière ville, il se déclara à la préfecture sous le nom de Ferdinand Pintelon, sujet belge.

En avril 1893, il quitta la région lyonnaise qu’il avait sillonnée en tous sens, pour s’installer à Cherbourg (Manche). Il s’y déclara comme colporteur du Père Peinard sous le nom d’Henri Rouard, né le 26 novembre 1866 à Doulon (Loire-Inférieure). C’est sous ce nom qu’il écrivit dans Le Falot cherbourgeois de Armand Matha.

En août 1893, il fut candidat abstentionniste aux élections législatives sous le nom d’Henri Rouard. Cela devait lui valoir par la suite une condamnation pour faux en écriture. Sa campagne ne passa pas inaperçue : 2 000 personnes vinrent l’écouter en meeting à Granville. Il s’y déclara hostile aux attentats à la bombe, mais antiparlementaire et partisan de la révolution sociale. Alexandre Millerand tenta sans succès de lui porter la contradiction. Au scrutin du 20 août, Rouard obtint 103 voix.

Convoqué au tribunal correctionnel pour « complicité d’injure publique », sans doute pour avoir colporté Le Père Peinard, il quitta Cherbourg précipitamment le 4 septembre 1893. Le 9 septembre, il fut condamné par défaut à trois mois de prison et 1 000 francs d’amende.

Le 14 septembre 1893, il était à Paris, où il se fit délivrer un permis de colportage sous le nom de Paul, Maximilien Viochot, né le 3 octobre 1860 à Paris. Il devait signer sous ce nom quelques articles dans le Peinard, ainsi que dans La Revue anarchiste de Charles Chatel*.

Il se rendit alors à Besançon pour y crier Le Père Peinard dans les rues. Le 23 septembre 1893, « Viochot, de Paris », y donna un meeting ayant pour thème « La patrie ou les troubles d’Aigues-Mortes. Les étrangers devant la question sociale », en réaction aux lynchages d’Italiens dans le Gard durant l’été.

Le 24 octobre 1893, Viochot arriva à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), puis alla vendre son journal à Mâcon, à Montchanin-les-Mines, à Chalon-sur-Saône et dans d’autres villes du département. Le 11 novembre, il donna une conférence devant 100 personnes à Tournus.

Le10 février 1894, il fut repéré à Grenoble où il était revenu sous le nom de Ferdinand Pintelon, belge. La préfecture voulut prendre contre lui un arrêté d’expulsion vers la Belgique, mais entre-temps il gagna Bourges. Là, il fut arrêté et placé en détention pour faux en écritures à cause de sa candidature de 1893.

De sa cellule, Broussouloux fit opposition au jugement du 9 septembre 1893. Il fut alors transféré à Caen où, le 26 décembre 1894, la cour d’appel ramena sa peine à six mois de prison et à 100 francs d’amende. Il fut ensuite transféré à la prison de Coutances où, le 28 mars, la cour d’assises de la Manche le condamna à deux ans de prison pour faux en écriture, à cause de sa candidature d’août 1893 sous le nom de Rouard.

La peine de prison que Broussouloux purgea à Saint-Lô marqua la fin de sa période de trimardeur-colporteur du Père Peinard.

Propagateur du syndicalisme

À sa libération, Broussouloux gagna Paris le 28 mars 1896 et s’installa au 43, rue Berthe, à Montmartre, à moins de 200 mètres des locaux de La Sociale, le nouveau journal d’Émile Pouget dont il était très proche. Il travailla comme ouvrier carrossier, et reprit le militantisme.

Cette année-là, s’inscrivant dans la stratégie conduite par Fernand Pelloutier et Émile Pouget, Broussouloux reprit son bâton de pèlerin pour une grande tournée de conférences de près de six mois. Il s’agissait d’appeler les ouvriers à entrer dans les syndicats et à les émanciper de la tutelle politicienne pour préparer la grève générale, mais aussi de récolter des bons d’abonnements pour le quotidien La Clameur, que Bernard Lazare, Pouget et Pelloutier ambitionnaient de lancer. Comme en 1892-1894, la police suivit l’orateur à la trace.

Dans ses conférences, l’argumentation de Broussouloux s’appuyait essentiellement sur la brochure Qu’est-ce que la grève générale ? de Pelloutier et Henri Girard. Après être passé en juin par Angers-Trélazé à l’invitation d’Émile Hamelin*, il discourut dans un meeting organisé le 27 juillet à Brest par André Bizien*. En août, recommandé par Pelloutier, il s’exprima devant les ouvriers de Nantes puis de Saint-Nazaire, et détailla les résultats du congrès international de Londres (voir Émile Pouget).En septembre, il poursuivit sa tournée par Saumur, Vierzon, Bourges, Nevers, Fourchambault, Orléans. Dans certains endroits, les syndicats ouvriers, convaincus, lui remettaient des mandats pour le prochain congrès de la CGT.

Il fit donc halte à Tours où, du 14 au 19 septembre 1896, se tenait le IIe congrès confédéral de la CGT. Il y représenta 5 syndicats de Saumur, le syndicat des Ardoisiers d’Angers-Trélazé et celui des Galochiers de La Flèche, et s’y fit remarquer par ses interventions à forte tonalité libertaire. Il proposa que la future Clameur soit l’organe de la CGT, mais le congrès refusa. Au terme des débats, il fut élu au Comité de la grève générale, et fut un des orateurs du meeting de clôture du congrès, avec Eugène Guérard, Riom, Faberot et Rozier.

En octobre 1896, il poursuivit sa tournée de conférences dans la Loire, désormais sous le titre de « membre du Comité de la grève générale ». Le 4 octobre, devant l’Union syndicale des tisseurs de Roanne, il exposa la doctrine anarchiste et affirma qu’il fallait que les syndicats soient des groupements purement prolétariens : « Tout ouvrier, qu’il soit socialiste révolutionnaire, socialiste chrétien ou anarchiste doit y être admis. » Le 17 octobre, c’est à Saint-Chamond qu’il vantait la puissance du Syndicat national des chemins de fer où l’organisation corporative des ardoisiers de Trélazé. Le 26 octobre, à Saint-Étienne, un public de mineurs assistait à son meeting « La grève générale — la question sociale ».

En novembre, il tournait dans le Rhône et l’Isère. Le 14 novembre, devant la fédération des syndicats de Vienne, il brossa le tableau de ce que pourrait être la grève générale révolutionnaire.

En décembre 1896 et janvier 1897, il séjourna dans la Drôme où il fut malade, et dut être soigné à l’hospice de Romans.

Fin janvier 1897, enfin, il regagna Paris.

Dès le 20 mars cependant, il reprit le train pour Limoges, première étape d’une nouvelle tournée, avec 500 affiches annonçant des conférences antireligieuses et anticapitalistes. Il se présentait cette fois comme « rédacteur au journal Le Libertaire ». Il passa par Nevers, puis Angers-Trélazé et Le Mans. Le 1er mai, il était à Brest. Le 27 mai, il était à la bourse du travail de Saumur pour rendre compte de son mandat au congrès CGT de Tours l’année précédente. Satisfaits, les syndiqués le désignèrent délégué de Saumur au comité de la Fédération des bourses du travail.

Il retourna ensuite à Saint-Nazaire et Nantes en juin, Brest en juillet, où plus d’un millier de personnes vinrent l’écouter.

Dreyfusiste sans réserve

Broussouloux s’engagea très tôt dans l’Affaire Dreyfus au côté de Sébastien Faure. Dès le 9 décembre, il anima un meeting à Reims sur cette question, puis le lendemain à Laon et le surlendemain à Saint-Quentin (Aisne). Le 15 janvier 1898, il figurait parmi les orateurs au meeting dreyfusard à l’appel du Libertaire, avec Sébastien Faure, Henri Dhorr* et Louise Michel. Il prit encore la parole dans de nombreux meetings dénonçant le scandale.

En avril de la même année, il fit partie de l’équipe de cinq militants partie à Alger combattre la candidature Drumont (voir Eugène Renard). Arrêté en marge du procès Zola le 18 juillet 1898, il fut arrêté et condamné à huit jours de prison pour cris séditieux.

Le 7 octobre, avec Ernest Girault*, il anima à Melun un meeting intitulé « L’Affaire Dreyfus et la république en danger. La grève générale ». Au début, les anarchistes avaient surtout cherché à politiser une affaire susceptible de discréditer l’armée, l’État et l’Église. Mais quand l’extrême droite menaça d’un coup de force, la plupart se retrouvèrent engagés dans la défense de la république.

En octobre 1898, fut formée une Coalition révolutionnaire pour unir les « républicains, démocrates, libres-penseurs, socialistes, révolutionnaires, libertaires » contre « les partis de réaction [...] : cléricaux, royalistes, césariens, antisémites, nationalistes » et défendre « la liberté ». Son manifeste fut cosigné de Jean Allemane, Charles-Albert, Pierre Bertrand*, Aristide Briand, Broussouloux, Cyvoct, Faberot, Sébastien Faure, Émile Janvion, Joindy, Henri Leyret, Charles Malato, Armand Matha, Octave Mirbeau*, Pellerin, Fernand Pelloutier, Émile Pouget, Valéry.

Le manifeste de la Coalition révolutionnaire fixait les contours de l’extrême gauche dreyfusarde, autour d’un axe allemano-libertaire. Cet axe devait cependant se désagréger, d’abord avec l’éloignement du parti allemaniste désireux de s’insérer dans le Comité de vigilance socialiste animé par Jaurès, ensuite avec la rupture des anarchistes intransigeants (voir Émile Janvion) qui, hostiles au front républicain, fondèrent en juin 1899 L’Homme libre.

Pour sa part Broussouloux resta fidèle au dreyfusisme incarné par Sébastien Faure, et collabora à son quotidien, LeJournal du peuple.

Durant le premier trimestre 1899, il séjourna dans la Drôme puis à Marseille, et multiplia les conférences dans la région (Salon, Nîmes, Avignon, Aix...), toujours sur l’Affaire Dreyfus, mais sans rencontrer le succès escompté semble-t-il. Il retourna à Paris en avril.

En juin 1899, Broussouloux alla épauler l’agitation anarchiste à Brest, où le capitaine Dreyfus, ramené de Guyane, devait débarquer en vue du procès de Rennes. Lors de la manifestation du 26 juin (voir André Bizien), il s’esquiva avant d’être arrêté par la police.

L’été venu, il choisit de nouvelles terres de mission : en juillet la Saône-et-Loire ; en août le Pas-de-Calais : Billy-Montigny, Arras...

Quand Émile Janvion publia son manifeste hostile à la politique du Journal du peuple, Broussouloux déclara au Matin du 17 octobre 1899 que si les anarchistes défendaient temporairement la république, c’était « non par amour du présent, mais par haine du passé ».

Comme Sébastien Faure, il semble que Broussouloux ait pâti du désenchantement consécutif à l’Affaire Dreyfus dans laquelle il s’était tant engagé. Dès 1900, il se fit beaucoup plus rare, et les rapports de police sur son compte cessèrent brutalement.

En 1904, il exerçait le métier de représentant de commerce et militait à la Ligue des droits de l’homme. Il n’avait plus que des relations épisodiques avec le mouvement libertaire. En octobre 1908, il quitta son domicile du 3, rue Ganneron, à Paris 18e, et la police perdit tout à fait sa trace.

Il fut rayé du Carnet B le 15 février 1912, alors qu’il ne faisait plus l’objet d’aucune surveillance depuis plusieurs années.

En avril 1914, alors inscrit au PS, il fut candidat aux législatives dans la Manche pour attirer l’attention sur « l’erreur judiciaire » qu’avait constitué, selon lui, sa condamnation en 1895. Un Comité permanent de révision pour le procès Broussouloux de 1895 fut constitué sous la présidence du député maire de Cherbourg, Mathieu. Broussouloux reniait alors son engagement passé, affirmant même qu’il n’était pas anarchiste mais ayant seulement professé des « idées d’avant-garde ». En août 1914, il se rallia à la défense nationale. Il reversa le fruit de la souscription de soutien pour son procès au maire de Cherbourg, pour qu’il la redistribue aux familles nécessiteuses. « Au moment où tous font leur devoir, il doit m’être permis de faire le mien », écrivit-il le 11 août à Miguel Almereyda. Son fils aîné était sous les drapeaux.

En 1928, il fut candidat du Parti socialiste communiste aux législatives à Cherbourg, sans succès.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article154411, notice BROUSSOULOUX François, Jean-Baptiste, Nicolas [dit L'Algérien] [Dictionnaire des anarchistes] par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 7 mars 2014, dernière modification le 4 avril 2014.

Par Guillaume Davranche

SOURCE : Arch. Nat. F7/13933 — CAC Fontainbleau 199404340628 — compte-rendu du congrès CGT de Tours (1896)— La Protestation algérienne du 5 mai 1898 — Le Gaulois du 22 juillet 1898— Le Matin du 13 juillet et du 17 octobre 1899 — Louise Michel, Histoire de ma vie (seconde et troisième partie), Presses universitaires de Lyon, 2000 — Jean Maitron, Histoire du mouvement anarchiste... — Jacques Julliard, « Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d’action directe », Le Mouvement social d’avril-juin 1971 — Jean Quellien, « Un milieu ouvrier réformiste : syndicalisme et réformisme à Cherbourg à la Belle Epoque », Le Mouvement social d’avril-juin 1984— Patrick Gouedic, « L’apparition de l’anarchisme à Brest (1889-1903) », mémoire de maîtrise, université de Bretagne-Occidentale, 1980 — Philippe Oriol, préface à Sébastien Faure, Les Anarchistes et l’Affaire Dreyfus, CNT-RP, 2002 — notes de Rolf Dupuy.

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