MARMANDE (de) René [Dictionnaire des anarchistes]

Par Guillaume Davranche

Marie Constant Emmanuel Gilbert, vicomte de Rorthays de Saint-Hilaire, né à Vannes (Morbihan) le 1er janvier 1875, mort le 22 octobre 1949 à La Chapelle-Forainvilliers (Eure-et-Loire) ; publiciste. Militant sous le nom de René de Marmande.

René de Marmande (1909)
René de Marmande (1909)
Arch. Dép. de l’Oise.

Fils d’Emmanuel de Rorthays de Saint-Hilaire, qui était préfet du Morbihan à l’époque de sa naissance, Gilbert de Rorthays de Saint-Hilaire était issu d’une famille de petite noblesse vendéenne avec laquelle il semble avoir rompu. Son pseudonyme vient lui-même du titre de comte de Marmande revendiqué par une branche de sa famille.

René de Marmande fit son apparition dans le mouvement anarchiste au début de 1906, quand il fut nommé trésorier de La Liberté d’opinion, un comité d’aide aux familles de détenus politiques. Les autres membres du bureau étaient Paul Delesalle, Allibert, Pierre Dormoy, Jules Bled, Latapie, Félicie Numietska et Alexandre Luquet. René de Marmande habitait alors au 3, rue d’Alençon, à Paris 15e et collaborait assez régulièrement au Courrier européen et aux Temps nouveaux, qui lui donnaient du « notre camarade ».

En mai 1907, La Liberté d’opinion existait toujours, et comptait à son bureau René de Marmande, Luquet, Charles Desplanques*, Jules Nicolet, Alphonse Merrheim, Émile Janvion, Paul Delesalle, Auguste Garnery*. René de Marmande apparaissait alors comme orateur dans divers meetings.

En juillet 1907, il publia dans La Revue une enquête réalisée auprès des militants ouvriers, sur ce qu’ils pensaient de la participation des intellectuels au mouvement syndical. La réponse était défavorable, à la quasi unanimité.

En août 1907, il fut, avec Benoît Broutchoux, Henri Beylie, Amédée Dunois* et Pierre Monatte, un des principaux participants français au congrès anarchiste international qui se tint à Amsterdam.

Emma Goldman en brossa alors un portrait coloré : « René de Marmande, révolutionnaire et véritable bohème, jovial, plein d’esprit, avec un sens aigu de l’humour. Il refusait de voir dans la Mère de la Liberté — La Révolution — une nonne en robe noire, errant en pénitence et se désespérant sur les pêchés de l’humanité. La Révolution, pour lui, est le grand libérateur, le porteur de joie. »

En octobre 1907, il cofonda avec Jean Grave, Marc Pierrot, Charles Benoît et Christiaan Cornelissen un groupe anarchiste, basé dans les locaux des Temps nouveaux, et affilié à l’Internationale anarchiste qui avait vu le jour à Amsterdam.

Dans Les Temps nouveaux du 16 novembre 1907, il écrivit un violent article contre le PS, « La crise de l’Eglise socialiste », qui griffait au passage La Guerre sociale et les « jeunes prêtres du socialisme syndicaliste ». Cela le brouilla avec Miguel Almereyda d’un côté, et avec Pierre Monatte de l’autre.

Le 30 janvier 1908, René de Marmande rendit compte du bilan de La Liberté d’opinion pour l’année 1907 : 7 571,65 francs de recettes pour 6 779,25 francs de dépenses. Les autres membres du bureau étaient alors Amonot, Allibert, Jules Bled, Castagné, Delesalle, Desplanques, Garnery, Luquet, Merrheim et Nicolet. La Liberté d’Opinion semble avoir cessé ses activités par la suite.

En mai 1908, René de Marmande participa à la création de la Fédération anarchiste, où il représenta le courant prosyndicaliste opposé à celui de Marceau Rimbault*. La FA se décomposa dès septembre 1908.

Après les événements de Villeneuve-Saint-Georges et la vague d’arrestations qui s’ensuivit, René de Marmande cofonda le Comité de défense sociale (CDS), pour soutenir les inculpés, avec entre autres Auguste Delalé*, Clergeot, Émile Janvion, Aristide Jobert, Francis Jourdain*, Hermann-Paul, Jules Lermina, Alfred Naquet, Tissier* et Jules Ardouin*, son trésorier. Le CDS fut domicilié chez ce dernier. Quelques mois plus tard, René de Marmande et le CDS pilotèrent la campagne dans l’affaire Girard-Jacquart (voir Maurice Girard).

En avril 1909, René de Marmande, qui collaborait à La Guerre sociale et militait au groupe anarchiste de Paris-Ternes, figura parmi les cofondateurs de la Fédération révolutionnaire (FR) avec Violette*, Gaston Delpech*, Lucien Belin* et François Cuisse*. Le congrès se tint en trois séances (les 4, 11 et 19 avril 1909) dans les locaux de la CGT, au 33, rue de la Grange-aux-Belles. Il appartint au comité fédéral de cette organisation.

Avant l’ultime séance du congrès, Marmande, Violette et Delpech se portèrent à Méru (Oise) où la grève des boutonniers battait son plein. Le 18 avril, ils donnèrent un meeting antimilitariste sur la place du Jeu-de-Paume avec Jean-Baptiste Platel, secrétaire de l’union des syndicats de l’Oise. Violette prit la parole au nom de la Fédération révolutionnaire, Delpech de la Jeunesse syndicaliste révolutionnaire, et De Marmande au nom du CDS. Le meeting fut interrompu par l’assaut de la gendarmerie.

À l’aube du 11 juin 1909, le domicile de René de Marmande fut perquisitionné dans le cadre de l’enquête sur la vague de sabotage contre les lignes télégraphiques et téléphoniques. Il habitait alors 83, bd de Port-Royal, à Paris 13e.

Le 30 juillet 1909, il coorganisa, avec la FR, une protestation contre la venue de Nicolas II à Paris. Il prit alors la parole devant 2000 personnes à un meeting au Tivoli-Vauxhall.

En octobre 1909, il fut, pour le CDS, un des principaux organisateurs de la campagne pour la libération de Francisco Ferrer. Il prit part aux deux manifestations Ferrer les 13 et 17 octobre, et fit partie du service d’ordre pour la deuxième.

De février à mai 1910, il fut membre du Comité révolutionnaire antiparlementaire qui coordonnait la campagne abstentionniste durant les législatives (voir Jules Grandjouan).

René de Marmande fut un des principaux acteurs de l’affaire Aernoult-Rousset (voir Émile Rousset). Le 24 mars 1910, il fut parmi les 16 signataires de l’affiche « À bas Biribi » imprimée par le CDS pour réclamer justice dans l’affaire Aernoult-Rousset (voir Albert Dureau). Les 16 signataires passèrent en procès les 4 et 5 juillet pour provocation au meurtre et à la désobéissance, et furent acquittés.

Le CDS lui confia le soin de mener l’enquête en Algérie, et René de Marmande en rapporta de nombreuses pièces qui allaient constituer le gros du dossier pour la défense de Rousset. Mais son voyage avait entraîné des frais que le CDS jugea bien trop élevés. Une dispute surgit, et René de Marmande fut gravement mis en accusation. Finalement le CDS passa l’éponge, mais De Marmande donna sa démission. Il rejoignit alors le Groupe des Temps nouveaux formé par Jacques Guérin*, Charles Benoît et André Girard*.

Pour poursuivre la campagne en faveur de Rousset, René de Marmande constitua alors un Comité Rousset, concurrent du CDS, avec plusieurs personnalités du monde de la politique, des sciences, des arts et des lettres. Il en fut le secrétaire.

René de Marmande était inscrit au Carnet B. Mobilisé en mars 1916 au 13e régiment d’artillerie, il fut réformé pour myopie et recommença à militer en mai 1917. Il semble s’être rapproché, à l’époque, des anciens anarchistes de La Guerre sociale passés dans l’orbite de Joseph Caillaux (voir Miguel Almereyda). Avec des capitaux fournis par Duval (voir Goldsky), il fonda une revue hebdomadaire, Les Nations. Proche du Bonnet rouge et de La Tranchée républicaine, Les Nations, qui disaient œuvrer au rapprochement franco-britannique, se situaient dans l’aile gauche de l’union sacrée. René de Marmande fut cité comme témoin au procès du Bonnet rouge en avril 1918.

En 1921, il était membre de la section de Clamart du Parti communiste, mais son action y fut de courte durée. Il fit partie également de la Ligue des droits de l’homme.

En 1922, il était secrétaire de rédaction du journal L’Atelier, hebdomadaire des majoritaires de la CGT, dirigé par Léon Jouhaux.

René de Marmande signait, en 1932, des articles dans le journal de la CGT, Le Peuple, ainsi que dans L’Ère nouvelle. Il aurait été, en 1937, secrétaire de l’Association pour le maintien du souvenir de Jean Jaurès. Au cours des années qui précédèrent la Seconde Guerre mondiale, il collabora à la revue syndicaliste anticommuniste Syndicats, dirigée par René Belin. Durant la guerre, il écrivit dans la presse collaborationniste : Les Nouveaux Temps de Jean Luchaire et L’Atelier de René Mesnard.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article154337, notice MARMANDE (de) René [Dictionnaire des anarchistes] par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 13 mars 2014, dernière modification le 28 novembre 2018.

Par Guillaume Davranche

René de Marmande (1909)
René de Marmande (1909)
Arch. Dép. de l’Oise.

ŒUVRE : préface à Albert Goubert, Neuf ans de ma vie sous la chiourme militaire, Imprimerie Artistic, 1907 — Les Intellectuels devant les ouvriers, Aux bureaux des Temps nouveaux, 1907 — Émile Rousset et l’enquête du lieutenant Pan-Lacroix. Documents contenus dans le dossier qui fut soumis à la cour de cassation (préface de L. Havet), Schleicher Frères, 1912, 64 p. ― Pigault-Lebrun, pages oubliées, La Société nouvelle, 1914 ― L’Intrigue florentine, La Sirène, 1922 ― Dans la fourmilière politique (préface de Joseph Caillaux), Flammarion, 1928 ― Toi qui as le cœur gai (roman), Éditions du monde moderne, 1933.

SOURCES : Arch. Nat. F7/13053 ― Arch PPo BA/1513 et 1514 ― AD de l’Oise 4 Fi 3137 ― L’Intransigeant du 11 juin 1909 ― témoignage de René de Marmande au procès du Bonnet rouge retranscrit dans la Revue des causes célèbres politiques et criminelles : les procès de trahison, 1918 ― Emma Goldman, A Documentary History of the American Years, vol. 2 : Making speech free (1902-1909)Le Matin du 21 janvier 1909 ― L’Humanité et Le Matin du 19 avril 1909 ― L’Intrigue florentine, La Sirène, 1922 ― Témoignage de Jacques-Yves de Rorthays de Saint-Hilaire — Guillaume Davranche, Trop jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914), L’Insomniaque/Libertalia, 2014.