WEIL Lucien [parfois Weill ; dit Henri Dhorr] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron, René Bianco complété par Rolf Dupuy, Marianne Enckell et Gianpiero Bottinelli

Né le 10 novembre 1865 à Bruxelles (Belgique) ; représentant de commerce ; propagandiste anarchiste.

Lucien Weill (ou Weil) dit Henri Dhorr fut le premier administrateur-gérant du Père Peinard de Pouget qui parut pendant cinq ans, de février 1889 à janvier 1894 (253 numéros). Le 18 avril 1890, suite à un article paru dans le journal le 6 avril, encourageant les conscrits à retourner leurs fusils, il fut condamné par la Cour d’Assises de la Seine à 15 mois de prison et 2000 francs d’amende pour "provocation au meutre, au pillage et à l’incendie". « Adversaire résolu de la loi, je ne vous reconnais pas pour juges, déclara-t-il ; et quelle que soit votre sentence, je me considérerai comme frappé, et non comme jugé. »

Weill se réfugia à Genève où il était domicilié chez Almeras. Selon la police il se disait courtier "mais sa principale occupation est la propagande anarchiste".
Entendu par la police en novembre 1890 au sujet de l’affichage d’un manifeste en hommage aux anarchistes de Chicago, il fut l’objet d’une expulsion le 15 décembre suivant avec le Français Paul Bernard, les Italiens L. Galleani, Petraroja, H. Rovigo et le bulgare P. Stojanov. Deux jours avant il avait donné une conférence à Genève sur "La liberté de parole et la vérité de l’anarchie" où, selon la police "pendant 50 minutes, la bave aux lèvres et l’injure à la bouche, il a péroré contre le capital, la bourgeoisie, les gouvernements, la police et les mouchards, la presse vendue, etc., mais surtout contre la Confédération et ses institutions... a acclamé les assassins de Watrin ainsi que Padlewski, l’assassin du général Saliverstoff... fait gloire à Pini qui a su voler 500 000 francs à la bourgeoisie". Le 18 décembre il était mis dans un train à destination de la Belgique avec P. Bernard. Il gagna ensuite Londres où il fut le rédacteur principal du journal Le Rothschild, organe de la classe dirigeante (3 numéros, 15 juin au 31 juillet 1891).

Après la disparition du Père Peinard et son transfert à Londres, Weill, revenu en mai 1893 à Paris, alla s’installer en 1894 comme représentant de commerce à Chalon-sur-Saône, où résidaient ses parents et où la police continua à surveiller tous ses déplacements. Il rompit avec Pouget, trop favorable à ses yeux au travail des anarchistes dans les syndicats.

Il fut arrêté le 10 août 1894 à Chalon et transféré à Paris pour subir sa peine. De retour en février 1895, il devint correspondant du Libertaire de Sébastien Faure où il exposa à plusieurs reprises en 1897 sa conception de la loi d’airain des salaires qui, à ses yeux, rendait inutile pour un révolutionnaire de militer dans les syndicats. C’est ainsi qu’en juillet il déclarait : le gain d’un ouvrier « ne saurait normalement descendre au-dessous de la somme nécessaire pour l’existence du troupeau d’esclaves dont a besoin la bourgeoisie, mais il ne saurait non plus dépasser cette somme ». Dès lors « le rapport entre les classes salariante et salariée, aussi longtemps que celles-ci existeront, restera immuable » et, en dehors d’une révolution, il n’existait aucun moyen « d’augmenter d’une livre de pain la consommation totale de la classe ouvrière ou de diminuer d’une heure la totalité de ses heures de travail » (Le Libertaire, n° 77, 29 avril-4 mai 1897). Pourquoi donc les ouvriers se syndiquent-ils ? C’est qu’ils espèrent augmenter leur part de ce salaire immuable qui est consenti à la classe ouvrière dans son ensemble. Aussi, consacrer ses efforts à assurer le triomphe d’un groupe corporatif, « c’est faire œuvre bourgeoise, réactionnaire » (Le Libertaire, n° 78, 5-11 mai 1897). On ne peut donc que condamner le syndicat, « élément de faiblesse au point de vue révolutionnaire » et déconseiller à l’ouvrier d’y entrer s’il ne veut pas devenir « conservateur féroce, autoritaire et presque gouvernemental » (Le Libertaire, n° 17, 7-14 mars 1896).

Les anarchistes du Libertaire se prononcèrent évidemment pour les actes de révolte, donc pour les grèves, mais ils distinguèrent la grève organisée et la grève spontanée ; cette dernière, seule, eut leurs faveurs car elle « aura pour couronnement la suppression du salariat et du gouvernement » (Le Libertaire, n° 83, 11-17 juin 1897, « La loi des salaires », par H. Dhorr).

En janvier 1897, Weill avait dans une conférence à Chalon "flétri le rétablissement de l’Inquisition en Espagne", selon un rapport de police.

Il vécut quelque temps avec Claudia Gacon.

À partir de 1899, un courant syndicaliste se dessina dans Le Libertaire concurremment avec le courant hostile dont il a été question, puis, de 1908 à 1914, le journal fut tout entier acquis à la pénétration anarchiste dans les syndicats. Hostile au syndicalisme, comme Girault, S. Faure et F. Prost, Henri Dhorr, ayant quitté Chalon en juillet 1897, vivait surtout du produit de ses conférences – ce qui en explique le nombre – et était souvent aux côtés de Sébastien Faure. Ainsi le 8 janvier 1898 il fut au nombre de ceux qui prirent la parole pour protester contre le huis clos prononcé dans l’affaire Dreyfus. Le mois suivant il venait à Marseille avec S. Faure préparer le terrain pour le transfert du Libertaire dans la cité phocéenne et surtout pour donner le coup d’envoi à la campagne d’agitation que Faure entreprenait en faveur de Dreyfus. Il fit partie aux côtés de Sébastien Faure, J. Perrière, Octave Jahn*, E. Janvion*, Constant Martin*, Louis Matha et* L. Malaquin*, de l’équipe de rédaction qui fit paraître à Marseille 13 numéros du Libertaire (du 13 mars au 5 juin 1898).

Henri Dhorr donna, de février à avril, une quinzaine de conférences à Marseille et deux à Arles, devant des auditoires qui varièrent entre 60 et 700 personnes. Il était encore à Marseille en mai et il calmait les ardeurs de ceux qui, enthousiasmés par les évènements d’Italie, voulaient partir en masse de l’autre coté des Alpes : on sait que cette vague de fond révolutionnaire se termina tragiquement à Milan où le général Bava Beccaris fit tirer le canon et où 90 personnes furent tuées en trois jours.

Dhorr revint ensuite à Paris, puis en 1900 s’installa à Lille où il résidait 50 rue du Molinel, animait le groupe de la jeunesse libertaire et fondait le journal hebdomadaire régional Le Batailleur (Lille, 14 numéros du 20 janvier au 21 avril 1900) qui dans son programme indiquait vouloir « batailler contre toutes les réactions, contre toutes les forces oppressives… pour toutes les libertés… contre les prêtres, contre les gouvernants, contre les exploiteurs ». Acquis dès lors au syndicalisme et à ses luttes revendicatives, il multiplia les conférences dans la région. Par la suite, il se serait installé à Marseille.

Outre les titres cités ci-dessus, Henri Dhorr avait collaboré à de nombreux titres de la presse libertaire dont L’Attaque (Paris, 1888-1890) d’Ernest Gegout*, Germinal (Amiens, 1904-1914), Le Journal du peuple (Paris, 1899) de Sébastien Faure, Le père Duchesne (Paris, 1896) dont le gérant était P. Guyard*, La Revue anarchiste (Paris, 1893) d’André Ibels* et Charles Chatel*.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article154235, notice WEIL Lucien [parfois Weill ; dit Henri Dhorr] [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron, René Bianco complété par Rolf Dupuy, Marianne Enckell et Gianpiero Bottinelli, version mise en ligne le 20 avril 2014, dernière modification le 15 juin 2017.

Par Jean Maitron, René Bianco complété par Rolf Dupuy, Marianne Enckell et Gianpiero Bottinelli

SOURCES : Arch. Dép. Nord, 154 et 198 M. — Arch. Dép. Saône-et-Loire, M 290. — J. Maitron, Le Mouvement anarchiste en France, op. cit. — J. Polet, L’Anarchisme dans le département du Nord, 1880-1914, DES, Lille, 1967. — J. Masse, « Le Mouvement anarchiste dans le Var, de 1879 à 1904 », Actes du 90e congrès des Sociétés savantes, Nice, 1965 — Arch. Dép. Marseille M6/3348, 3396 — R. Bianco, Le mouvement anarchiste à Marseille…, op. cit. — R. Bianco, "Un siècle de presse anarchiste…", op. cit. — C. Bantman, "Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne…", op. cit. — Arch. fédérales suisses E21 14096. — Décret d’’expulsion du 15 décembre 1890. — Gazette de Lausanne, 18 décembre 1890. — Note de Dominique Petit.

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