Né le 5 décembre 1848 à Paris, mort en juin 1908 à Paris ; comptable, journaliste et typographe ; orateur anarchiste.

Alexandre Tennevin (1889)
DR
Après avoir obtenu son baccalauréat, Tennevin s’engagea dans la marine de l’État. Il fut condamné pour vente d’effets d’équipement et expédié à « Biribi », en section disciplinaire. En 1880, il travaillait au journal Le Voltaire, puis il fut rédacteur au Citoyen et à La Bataille. Assidu aux réunions, il comptait parmi les militants socialistes révolutionnaires.
D’août 1884 à février 1885, il fut gérant de La Semaine médicale, puis employé à l’imprimerie Schiller, rue du Faubourg-Montmartre, à Paris.
En octobre-novembre 1885, il était passé à l’anarchisme puisqu’il collabora à l’éphémère Revue antipatriote révolutionnaire de Deherme*. Puis, en août ou septembre 1886, il fut un des fondateurs de la Ligue des antipatriotes. Il fut arrêté le 29 mai 1887 pour rébellion à agent, port d’arme prohibée, cris séditieux — « Vive la Commune, vive l’Anarchie ! » — proférés à l’entrée du cimetière du Père-Lachaise, à l’occasion d’une manifestation. Il fut condamné le 18 juin à 16 francs d’amende.
En 1887-1888, il collabora à L’Autonomie individuelle de Deherme et à L’Avant-Garde cosmopolite, deux publications qui sont considérées comme les premières manifestations de la tendance individualiste.
Durant le second semestre 1888, Tennevin participa au Ça ira, le journal lancé par Malato, Émile Pouget et Constant Martin*. Le journal était fermement antiboulangiste.
En novembre 1888, sur l’initiative des militants du Ça ira, Tennevin participa à la fondation du Cercle anarchiste international, qui tint des assemblées régulières salle Horel, rue Aumaire, à Paris 3e. Pendant quelques années, le Cercle anarchiste international fut le principal lieu de rencontres et d’échanges entre militants, et l’on pouvait y croiser notamment Émile Pouget, Charles Malato, Joseph Tortelier, Gustave Leboucher*, Auguste Viard*, Louis Charveron*, François Duprat*, Gustave Mollet*, Lucien Weil*, Achille Leroy*, Paul Reclus*, Émile Méreaux*, Albin Villeval, Michel Antoine*, Georges Brunet*, Henri Riemer*, Émile Bidault*, Jaques Prolo*, les Italiens Merlino et Agresti* et le Suisse Lutz*... À partir de la mi-1890, on y vit également intervenir des militants radicalisés qui commençaient à se qualifier d’« individualistes », comme Perrin, Pierre Martinet et Eugène Renard.
Véritable laboratoire idéologique, on y débattit nombre d’orientations stratégiques — antiboulangisme, antimilitarisme, abstentionnisme, grève-généralisme, 1er Mai, syndicalisme, illégalisme, individualisme. Le Cercle international fut le théâtre de divergences croissantes entre les partisans de l’action ouvrière collective (Tortelier, Pouget, Malato, Merlino...) et les partisans de l’acte de révolte individuelle (Pierre Martinet), prélude à la formation du courant individualiste.
Les 1er et 8 septembre 1889, Tennevin fut un des principaux orateurs au congrès anarchiste international qui se tint salle du Commerce, à Paris. Dans la controverse sur le vol, qui fut au centre des débats, il apparut comme un des partisans du vol « dirigé contre les capitalistes », selon le rapport de police.
Tennevin prit une part active, aux côtés de Louise Michel et de Pierre Martin, aux manifestations organisées à Vienne (Isère) à l’occasion du 1er mai 1890. Les jours précédents, Tennevin et Louise Michel avaient tenu des meetings à Saint-Étienne, Firminy et Saint-Chamond, sur le thème de la grève générale, les orateurs se proposant de faire du 1er Mai une journée d’action révolutionnaire, par opposition au légalisme pacifiste des guesdistes. Le 29 avril, ils organisèrent avec le concours de Pierre Martin une réunion à Vienne. Tennevin y prononça un discours dont La Gazette des Tribunaux donna la substance : « Il faut que le 1er mai les ouvriers se rendent chez les patrons pour prendre ce qu’ils ont et si ces derniers ne sont pas contents et s’ils résistent, il faut leur casser la gueule. Volez, pillez tout, mettez le feu au besoin, tuez les patrons. C’est votre droit puisque le patron vous exploite. Prendre au patron n’est pas voler, c’est reprendre le bien qui est le vôtre... » Il quitta aussitôt la ville mais, dès le lendemain, il fut arrêté à Paris. Lors du procès d’août qui s’ensuivit, Tennevin accepta l’esprit, sinon la lettre, d’un tel discours : « J’ai prononcé un discours violent, je le reconnais, mais je ne puis pas discuter sur les mots. »
Les 30 avril 1er mai, nouvelles réunions organisées par Pierre Martin, sans Tennevin. Il y eut bagarre, défilé avec drapeaux rouge et noir, chant de la Carmagnole, pillage des magasins d’un nommé Brocard, ville en état de siège, une soixantaine d’arrestations ; les jours suivants, les grèves continuèrent, le travail ne reprit que le 6 mai.
Le 8 août 1890, dix hommes et huit femmes comparurent devant la cour d’assises de l’Isère. Parmi les hommes, Tennevin, Pierre Martin et Jean-Pierre Buisson. Louise Michel avait fait l’objet d’une ordonnance de non-lieu. Tennevin fit son entrée au tribunal « un code à la main » suivant son habitude. Le Petit Dauphinois républicain, dans son numéro du 9 août 1890, le décrivit comme un « homme de taille moyenne, assez gros, vêtu d’une redingote noire ; l’air imposant ». Les jurés ne se montrèrent sévères que pour les « meneurs ». Tennevin fut condamné à deux ans de prison et à cinq ans d’interdiction de séjour. Le jugement ayant été porté devant la cour de cassation, le pourvoi de Tennevin fut rejeté.
Un instantané photographique du 1er mai 1890, émanant des services de la préfecture de police, présente Tennevin sous l’aspect d’un homme de forte corpulence, portant lorgnon, le visage embroussaillé de barbe.
Tennevin fut sensible à l’antisémitisme. Il existe aux Archives départementales de Saint-Étienne (liasse 19 M 5) cinq lettres d’Édouard Drumont, de mars 1891 à septembre 1892. Le ton de ces lettres est très amical. Dans celle du 26 février 1892, Drumont écrit : « comme vous me l’écrivez, sémitisme et capitalisme sont à peu près la même chose, le dernier est le fils du premier... »
Il fut, par la suite comptable à la société coopérative L’Union de Limoges et anima le groupe anarchiste de cette ville. Il possédait un réel talent oratoire, et, partout où il se rendait, se montrait actif propagandiste. Il habitait alors 49, faubourg d’Angoulême.
Tennevin fut arrêté à Limoges le 17 mars 1894 en vertu d’un mandat du juge d’instruction de la Seine et conduit à Paris.
Pendant l’Affaire Dreyfus, il s’engagea dans le camp dreyfusard et, en février 1899, fut annoncé parmi les rédacteurs du Journal du peuple de Sébastien Faure.
En 1908, Tennevin travailla à l’imprimerie de la CGT. Au congrès CGT de Toulouse, en 1910, Victor Griffuelhes expliqua à son sujet : « Tennevin était un vieux militant que nous avions pris comme comptable et administrateur de l’imprimerie : il était de son métier comptable, et nous l’avions pris parce qu’un peu âgé et nous supposions que par son âge il pourrait exercer sur le personnel une autorité morale, et qu’ainsi il pourrait donner à la maison une marche régulière. » En réalité, Tennevin fut au bout de quelques mois « noyé sous le travail » et ne parvint pas à tenir correctement les livres de comptes. Quand le trésorier confédéral, Albert Lévy fut libéré de Clairvaux, en avril 1908, Tennevin fut remercié. Par la suite, la mauvaise tenue des livres de compte fut une des causes de l’« affaire de la Maison des fédérations » qui opposa violemment Lévy à Griffuelhes.
Tennevin mourut en 1908 d’un cancer de l’estomac — ou de l’anus, selon Griffuelhes. LeLibertaire lui rendit hommage en le présentant comme « un des plus ardents de la période dite [...] héroïque ». Auprès de camarades qui l’avaient rencontré peu avant, Tennevin avait dénigré les nouvelles générations : « Que diable veux-tu que je vienne faire maintenant parmi vous ? Les jeunes anarchistes sont tous des savants, des érudits, des littérateurs, des évolutionnistes ! Être révolutionnaire est mauvais genre... » Il fut incinéré le 9 juin au crematorium du Père-Lachaise.

ŒUVRE : Défense de Tennevin par lui-même, Vienne, 12 août 1890.

SOURCES : Arch. Nat. F7/13053, BB 18/1816 (1090 A 90) ― Arch. PPo. BA/1191 ― Procès des anarchistes de Vienne devant la Cour d’assises de l’Isère (12 août 1890), Imp. Ménard, Saint-Étienne, 1890. ― Le Père Peinard, n° 74, 17 août 1890 ― Le Libertaire, n° 33, 14-21 juin 1908 ― compte rendu du congrès CGT de Toulouse (1910), page 136 ― Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste en France (1880-1914), Gallimard, 1975 ― René Bianco, Cent ans de presse anarchiste, op. cit. ― Gaetano Manfredonia, L’Individualisme anarchiste en France (1880-1914), thèse de 3e cycle, IEP de Paris, 1984 ― Constance Bantman, Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne, 1880-1914 : Échanges, représentations, transferts , thèse en langues et littératures anglaises et anglo-saxonnes, Paris-XIII, 2007 ― Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la république, PUR, 2008.

Jean Maitron, notice complétée par Guillaume Davranche

Version imprimable de cet article Version imprimable