RASSINIER Paul [Dictionnaire des anarchistes]

Par Nadine Fresco, notice complétée par Guillaume Davranche

Né le 18 mars 1906 à Bermont (Territoire de Belfort), décédé le 28 juillet 1967 à Asnières (Seine) ; instituteur ; communiste, puis socialiste, pacifiste et anarchiste ; un des théoriciens du négationnisme.

Paul Rassinier
Paul Rassinier
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Militant communiste, puis socialiste, pacifiste intégral et anarchiste, Paul Rassinier est surtout connu pour être un des pères du négationnisme. Plusieurs études lui ont été consacrées, et notamment celle de Valérie Igounet qui est la plus complète sur le rôle joué par le personnage dans le mouvement libertaire entre 1950 et 1964.

Personnage d’une « fatuité inquiétante » et qui voulait « qu’on lui donne de l’importance » selon Georges Fontenis, Paul Rassinier était, pour Guy Bourgeois, un « militant honnête et dévoué », mais également un « mythomane et mégalomane ». Maurice Laisant chercha pendant plusieurs années à débarrasser la Fédération anarchiste de sa présence sans y parvenir. C’est que, de 1950 à 1964 environ, Paul Rassinier ne fut pas « n’importe qui dans le mouvement libertaire », d’après Marc Prévôtel*, qui lui reprochait sa « vanité difficilement supportable ».

Instituteur, il fut militant du PCF dès les années 1920. Exclu en avril 1932, il devint un fervent antistalinien. Brièvement adhérent de la Fédération communiste indépendante de l’Est, proche de Boris Souvarine, il rejoignit le PS-SFIO en décembre 1934. Là, il se rapprocha de Paul Faure et témoigna d’un pacifisme intégral teinté d’antisémitisme, dans la croyance que « les Juifs » — et Léon Blum — voulaient provoquer un conflit avec le Reich (lettre d’octobre 1939 à Paul Faure).

Mobilisé en 1939, puis rendu à la vie civile en 1940, Paul Rassinier reprit son métier d’instituteur. À partir de l’automne 1942, il participa au mouvement de résistance Libération-Nord, tout en étant hostile à la lutte armée. Arrêté le 30 novembre 1943, il fut déporté à Buchenwald puis à Dora. Il en revint à la Libération, invalide à 100 % et ne put reprendre son métier d’instituteur.

Entre septembre et novembre 1946, il fut député SFIO par intérim dans la seconde Constituante, avant d’être battu aux élections. Il quitta alors Belfort pour s’installer à Mâcon (Saône-et-Loire). Au sein de la SFIO, Rassinier, toujours pacifiste intégral, se situait dans la tendance de Marceau Pivert, internationaliste, anticolonialiste et refusant de choisir un des deux blocs de la Guerre froide. Il participait au bulletin animé par Pivert, Correspondance socialiste internationale.

En 1949, Rassinier publia son premier livre, Passage de la ligne. Témoignage se voulant objectif sur Dora et Buchenwald, Rassinier y contestait les exagérations émaillant certains récits de déportés. Il y revendiquait comme modèle l’historien Norton Cru qui, dans une étude de 1929, avait montré comment de nombreux récits de poilus correspondait moins à ce qu’ils avaient réellement vu qu’à ce qu’on attendait d’eux. Iconoclaste, Passage de la ligne dénonçait également le rôle prédateur joué par la « bureaucratie » des détenus qui administrait les camps, et attaquait les communistes qui avaient la haute main sur la bureaucratie de Buchenwald. Le livre fut salué dans les milieux hostiles au stalinisme, des socialistes aux anarchistes.

En décembre 1949, Rassinier donna un premier article à Défense de l’homme, revue pacifiste libertaire animée par Louis Lecoin. Jusqu’en février 1959, il devait être un des piliers de la revue, lui livrant plusieurs dizaines d’articles économiques et géopolitiques.

Ce rapprochement s’explique par une commune fidélité au pacifisme pur d’avant 1940. Comme Rassinier, Défense de l’homme se défiait de la propagande des vainqueurs de 1945, et était portée à croire que ceux-ci noircissaient à l’excès l’ennemi vaincu pour accréditer l’idée d’une guerre vertueuse — concept que le pacifisme réfutait. De ce point de vue, la thèse de Rassinier selon laquelle il n’y avait pas de différence de nature entre les camps allemands, soviétiques, français ou américains était séduisante.

Rassinier bénéficia donc d’un a priori positif dans la mouvance pacifiste pure qui dominait Défense de l’homme,Ce qu’il faut dire (voir Louis Louvet) et une partie de la Fédération anarchiste autour de Maurice Laisant. Il fut perçu avant tout comme un témoin avisé, qui apportait une contribution critique au débat sur le système concentrationnaire et refusait qu’on en limitât la dénonciation aux camps nazis.

Ainsi, une des premières interventions de Rassinier dans Le Libertaire fut, dans l’édition des 10 et 17 février 1950, une « réponse » à Sartre et Merleau-Ponty, leur reprochant de brandir les camps nazis pour minimiser les camps soviétiques. Il écrivait alors : « La réalité sur ce point, c’est que le camp de concentration est un instrument d’État dans tous les régimes où l’exercice de la répression garantit celui de l’autorité. Entre les différents camps il n’y a, d’un pays à l’autre, que des différences de nuance qui s’expliquent par les circonstances — mais non d’essence. » Et il ajoutait : « il faut laisser à l’Histoire le soin de dire comment les camps allemands [...] sont devenus en fait — mais en fait seulement — des camps d’extermination... »

Quelques mois plus tard, Rassinier publia Le Mensonge d’Ulysse, Regard sur la littérature concentrationnaire, qui reprenait le texte de Passage de la ligne en l’augmentant d’un essai sur le système concentrationnaire. À ce moment, les écrits de Rassinier étaient dénués d’antisémitisme et ne niaient pas l’existence des chambres à gaz. Il doutait en revanche que celles-ci aient été planifiées centralement, et en attribuait l’usage au fanatisme de certains commandants de camps. Selon lui, la responsabilité des hécatombes dans les camps incombait d’ailleurs moins aux SS qu’aux abus de pouvoir de la bureaucratie des détenus. Indéniablement, cette mise en question de l’intentionnalité du génocide contenait le germe de ce qu’à partir de 1987 on appellera le « négationnisme ». Mais en 1950-1951, les militants anarchistes ne disposaient pas des catégories permettant d’en juger.

Le Mensonge d’Ulysse bénéficia d’élogieuses recensions en octobre 1950 dans Défense de l’homme, par Jean Vita, dans L’École émancipée par Maurice Dommanget, et en février 1951 dans le bulletin syndicaliste L’Unité, par Maurice Joyeux. En revanche, il fut attaqué dans Le Libertaire du 17 novembre 1950 par un autre ancien déporté, Robert Meigniez*, qui signa sous le nom de René Michel un article intitulé « Le Mensonge d’Ulysse ou l’illusion de Paul Rassinier ». L’article contestait uniquement son analyse de la bureaucratie des détenus. Sans nier son caractère prédateur, Meigniez affirmait que, dans le cadre concentrationnaire, celle-ci avait joué un rôle globalement positif et même, à certains moments, permis une résistance aux SS. Le débat s’engagea dans Le Libertaire des 15 et 29 décembre 1950, exclusivement sous cet angle. Rassinier, André Arru et Maurice Laisant condamnaient la bureaucratie des détenus, tandis que Meigniez et Blondel — un autre déporté, ayant participé à l’insurrection de Buchenwald — affirmaient que la chose était plus complexe qu’il n’y paraissait.

Au sein de la Fédération anarchiste, on considéra en tout cas que Le Mensonge d’Ulysse apportait un point de vue digne d’intérêt puisqu’une dédicace fut organisée Quai de Valmy le 22 décembre 1950, et que Le Libertaire fit la promotion d’une conférence de Rassinier à la Mutualité, le 20 décembre, où celui-ci devait répondre aux attaques du député Guérin et de l’ancien ministre Michelet, mis en cause dans la préface du livre.

C’est en effet la préface du Mensonge d’Ulysse qui attirait le plus de critiques. Pour des raisons publicitaires, Rassinier avait obtenu qu’elle soit signée par Albert Paraz, un littérateur assez connu, proche de Céline et contempteur du « résistantialisme ». Paraz, pour le coup, n’était pas apprécié à la FA — Cavanhié, lui-même ancien résistant, l’avait étrillé dans Le Libertaire du 3 novembre 1950, et sa préface fut qualifiée d’« ordurière » dans Le Libertaire du 4 mai 1951. C’est à cause de cette préface, qui mettait en cause Guérin et Michelet, que Rassinier se vit assigné en justice par trois associations d’anciens déportés, et exclu de la SFIO en avril 1951. Peu de temps après, Albert Paraz devait entrer comme rédacteur à l’hebdomadaire d’extrême droite Rivarol. Son influence sur Rassinier n’allait cesser de croître.

De 1951 à 1953, Rassinier continua à collaborer assidûment à Défense de l’homme et se rapprocha des Citoyens du monde (mouvement Garry Davis). Il se lia d’amitié avec le pacifiste intégral Émile Bauchet* et collabora à son journal La Voie de la paix dès sa fondation en octobre 1951. En 1953, il publia Le Discours de la dernière chance, sur les risques de nouvelle guerre mondiale. Durant cette période, il se tint à la lisière de la Fédération anarchiste, fréquentant à l’occasion le groupe FA de Mâcon, animé par Guy Bourgeois. En 1954, le groupe anarchiste de Mâcon étant désormais affilié à la Fédération communiste libertaire (FCL), Paul Rassinier adhéra isolément à la nouvelle FA.

L’année 1954 fut décisive dans le parcours de Paul Rassinier, qui entama alors une « double vie politique » : à l’extrême droite d’une part ; au sein de la FA d’autre part.

C’est en effet en 1954-1955 que Rassinier se lia d’amitié avec le néofasciste Maurice Bardèche, puis avec le propagandiste antisémite Henry Coston, qui lança une souscription dans ses réseaux pour la 2e édition du Mensonge d’Ulysse. Au fil des années, ces accointances allaient être de moins en moins discrètes. En janvier 1958, Rassinier devint ainsi secrétaire de l’Association des amis d’Albert Paraz ; en mai il signa dans la revue d’extrême droite Lectures françaises une chronique d’un livre antisémite d’Henry Coston, Les Israélites dans la société française ; en décembre il figura aux obsèques de Paraz aux côtés de personnalités comme Bardèche, Coston, René Malliavin, de Rivarol, et l’ancien dirigeant vichyste Xavier Vallat.

En parallèle, Rassinier devenait un conférencier en vue de la FA puisqu’entre 1957 et 1959, il effectua pour elle six tournées de conférences à raison d’une douzaine de dates à chaque fois. À l’occasion de la deuxième édition du Mensonge d’Ulysse — débarrassée de la préface compromettante — André Prudhommeaux fit la promotion du livre dans la revue Témoins du printemps 1955, évoquant le « crime “virtuel” (non prouvé, semble-t-il) de l’anéantissement par les gaz », ce qui indique l’influence que pouvait avoir la pensée de Rassinier à ce moment.

Cette même année, il donna à Contre-Courant de Louis Louvet une importante étude : « Le Parlement aux mains des banques », véhiculant la théorie conspirationniste de la « synarchie » sans cacher ses sources, toujours à l’extrême droite : Henry Coston, Roger Mennevée, Jean Galtier-Boissière.

En 1956, Paul Rassinier déménagea et milita quelque temps au groupe FA de Saint-Étienne. C’est sans doute là qu’il se lia à Marcel Renoulet*, dont la trajectoire devait également s’achever à l’extrême droite.

Courant 1957, Rassinier acheta à Nice une villa nommée Victoria Park, et devint le principal animateur du groupe Élisée-Reclus de la FA, prenant la parole dans ses conférences et confectionnant son bulletin, L’Ordre social, dont il fut le gérant. À la même époque, il fut membre du Comité de patronage et de secours aux objecteurs de conscience (CPSOC) créé par Louis Lecoin, et donna des articles à son nouveau journal, Liberté.

À l’été 1958, Paul Rassinier s’installa 36, rue Bapst, à Asnières, où il milita avec Maurice Laisant et Jo Lanen*. Il continua également à écrire dans L’Ordre social de Nice. En décembre 1958, il figura dans le Comité national de résistance à la guerre et à l’oppression (CNRGO) fondé par Émile Bauchet.

Rassinier était alors au faîte de sa notoriété dans le mouvement libertaire. Conférencier très actif, on trouvait sa signature dans Le Monde libertaire, Défense de l’homme, Liberté et La Voie de la paix. Il fut aussi un des principaux orateurs du grand meeting de la FA à la Mutualité le 20 février1959, avec Maurice Joyeux, Maurice Laisant et Aristide Lapeyre.

Cependant, quelque temps après son arrivée à Asnières, des tensions avaient surgi entre lui et les responsables de la FA, dont Maurice Laisant et Jo Lanen. Dès février 1959, il rompit sèchement sa collaboration avec Le Monde libertaire, refusant de raccourcir ses articles, comme le comité de relecture le lui avait demandé. Le mois suivant il commença à dénigrer, dans le Bulletin intérieur (BI), l’activité du groupe d’Asnières et de la FA en général, se disant « horrifié » par l’« indigence intellectuelle » du BI, et estimant que Le Monde libertaire ne proposait aucune « idéologie cohérente » (BI n°4, mars 1959). Les congrès de 1959 et de 1960 de la FA — dont Rassinier était absent, mais auquel il adressa à chaque fois une lettre — discutèrent de son différend avec le comité de liaison de la FA auquel il reprochait, à mots couverts, d’être soudé par des liens maçonniques.

Début 1960, ses relations avec les responsables de la FA se compliquèrent encore quand vint au jour une affaire entre Rassinier et ses anciens camarades niçois. Alors qu’il était déjà installé à Asnières, Rassinier avait publié dans L’Ordre social une brève accusant un commissaire de police de corruption. Menacé d’un procès en diffamation, il avait sollicité de façon pressante, en faisant du chantage au suicide, des prêts importants du groupe Elisée-Reclus (35 000 francs) et d’un militant, Pierre Carretier (50 000 francs). Au bout du compte, le procès n’avait pas eu lieu. Paul Rassinier s’était arrangé à l’amiable avec le commissaire : il avait dû publier un démenti à ses frais, et donner au policier la liste des membres du groupe Élisée-Reclus. Suite à quoi le groupe avait périclité. Et Rassinier ne remboursa rien. Averti, le comité de liaison de la FA, animé par Maurice Laisant, demanda des explications, et Rassinier dut, avec quelque aigreur, donner sa version des faits dans le BI en février 1960.

L’image de Rassinier était ternie, mais c’est un autre épisode, six mois plus tard, qui devait faire tomber le masque.

Fin 1959, Le Mensonge d’Ulysse avait été publié en République fédérale d’Allemagne (RFA) par un éditeur néonazi et ancien SS, Karl-Heinz Priester. Entre le 21 mars et le 10 avril 1960, Rassinier effectua, à l’invitation de cet éditeur, une tournée de conférences intitulée « Vérité historique ou vérité politique ? » Dans 14 villes allemandes et autrichiennes, devant des parterres principalement composés de nostalgiques du IIIe Reich, il s’employa à nier qu’il y ait eu un génocide dans les camps de la mort, et à affirmer que, dans l’horreur, le régime hitlérien en valait un autre.

Le 24 juin 1960, un article du Monde, « Les activités néonazies en Allemagne », révéla l’activité secrète de Rassinier. En juin également, des anarchistes allemands écrivirent à Maurice Laisant pour s’inquiéter de ce qu’un des conférenciers les plus en vue de la FA soit lié à la mouvance néonazie. De son côté, en janvier 1961, Pierre Carretier, qui avait été escroqué par Rassinier, annonça au comité de liaison de la FA qu’il suspendait ses cotisations tant que Rassinier ne serait pas exclu de la FA. Maurice Laisant répondit à ces courriers et temporisa.

En février 1961, Paul Rassinier demanda au comité de liaison de la FA d’éditer son dernier ouvrage, L’Équivoque révolutionnaire. Le comité de liaison demanda alors à lire au préalable le manuscrit, et lui demanda des comptes sur sa tournée en Allemagne. Il protesta de sa bonne foi (lettre à André Devriendt* du 23 février 1961), refusa de faire lire son manuscrit et décida de le faire éditer par Défense de l’homme.

Cependant, le scandale commençait à enfler à l’étranger : la revue antifasciste belge La Voix internationale de la résistance d’avril-mai 1961 dénonça la campagne menée par Rassinier contre le procès Eichmann dans la revue de Maurice Bardèche, Défense de l’Occident. À Hambourg, le périodique anarchiste Informations tira également plusieurs fois la sonnette d’alarme.

Au congrès de la FA tenu à Montluçon du 20 au 22 mai 1961, les accusations contre Rassinier furent débattues en son absence. Estimant ne pouvoir trancher, les congressistes demandèrent un supplément d’information. La lettre des anarchistes allemands fut publiée dans le BI d’octobre 1961, assortie d’une réponse cinglante de Rassinier accusant ses détracteurs d’être « cul et chemise avec les communistes », et affirmant que le journal allemand d’extrême droite qui avait publié une interview de lui « publie intégralement ce qu’on lui dit, ce qui n’est pas le cas du Monde libertaire... ». Dès lors, Maurice Laisant essaya, sans y parvenir, d’obtenir le départ de Rassinier de la FA. Celui-ci en était désormais adhérent individuel, ayant renoncé à fréquenter les réunions du groupe d’Asnières.

Peu après, Rassinier publia Ulysse trahi par les siens aux éditions de la Librairie française, tenues par Henry Coston.

Le congrès suivant de la FA, tenu à Mâcon les 9 et 10 juin 1962, estima que les accusations contre Rassinier étaient insuffisantes, et décida de mettre en place un jury d’honneur pour examiner son cas. Ce jury d’honneur, composé de Joyeux, Devriendt et Joudoux se réunit en décembre 1962, mais Rassinier ne se rendit pas à la convocation. Le 13 décembre, il était encore l’orateur vedette d’une conférence organisée par le groupe FA de Toulouse, « Le Parlement aux mains des banques ».

Fin 1962, Rassinier publia Le Véritable Procès Eichmann, ou les vainqueurs incorrigibles, aux éditions des Sept Couleurs, tenues par Maurice Bardèche. Cette fois, le livre ne reçut pas un bon accueil, et Jean-Paul Samson l’exécuta dans Témoins du printemps 1963 : « L’auteur de pareilles bassesses est, à mon avis, un égaré peut-être, mais en tout cas définitivement disqualifié », écrivit-il.

Plusieurs mois plus tard, Rassinier fut radié de la FA, sans que la date soit formellement notifiée dans le BI — ce fut au cours de l’année 1964, selon Roland Lewin*.

Entre-temps, Paul Rassinier avait trouvé de nouveaux points d’appui : il avait adhéré, sans doute début 1962, à l’Alliance ouvrière anarchiste (AOA, voir Raymond Beaulaton) et s’était rapproché de L’Homme libre (voir Marcel Renoulet). Ces groupes marginaux évoluaient alors, au nom de l’anticonformisme, vers le conspirationnisme antisémite. Sur un plan plus respectable, il fut admis, en mars 1962, au conseil d’administration de l’Union pacifiste de France (UPF), et intégra le comité de rédaction de La Voie de la paix. Au bout de six mois, sa suffisance provoqua une crise avec Jean Gauchon au sein du comité de rédaction. En juin 1963, une controverse sur le procès de Nuremberg aiguisa encore le conflit. Rassinier bénéficia cependant toujours du soutien d’Émile Bauchet*.

Le procès des gardiens d’Auschwitz, en décembre 1963, provoqua un nouveau scandale. Rivarol lui proposa à cette occasion une collaboration. Rassinier accepta, dissimulé sous le pseudonyme de Jean-Pierre Bermont, et partit couvrir le procès à Francfort. Mal lui en prit. On apprit, par Le Monde du 21 décembre 1963 que Rassinier venait d’être expulsé de RFA, jugé « indésirable » par les autorités allemandes pour cause d’appartenance à un « groupe international de tendance fasciste ». Au sein de l’UPF, certains militants comme Jean Gauchon commencèrent à enquêter sur le personnage.

Le 16 avril 1964 Jean-Pierre Bermont publia dans Rivarol une « interview » autocongratulatoire de Paul Rassinier, provoquant des réactions indignées dans la mouvance de l’UPF. En mai, Rassinier signa Le Drame des Juifs européens aux éditions des Sept Couleurs — le « drame » des Juifs étant selon lui d’avoir construit le mythe du génocide.

Contrairement à une légende bien établie, ce n’est pas Maurice Laisant qui dévoila la double identité Bermont-Rassinier. Elle fut révélée en octobre 1964 par une expertise graphologique, au cours d’un procès. Voulant en avoir le cœur net, Jean Gauchon avait en effet demandé à un ami, Jean Berthet, d’écrire à Jean-Pierre Bermont à Rivarol. Celui-ci lui répondit. Sa lettre fut ensuite transmise à Me Rosenthal, avocat de Bernard Lecache, président de la Ligue internationale contre l’antisémitisme que Rassinier venait d’assigner en justice parce qu’il l’avait qualifié d’« agent de l’internationale nazie ». À l’audience, Me Rosenthal, d’après l’expertise graphologique, démontra donc que Rassinier était en fait Bermont, rédacteur à Rivarol. Le 26 octobre 1964, Lecache fut relaxé, et Rassinier condamné aux dépens.

Après ce coup de théâtre, la présence de Rassinier au sein de l’UPF ne pouvait plus être tolérée, malgré l’appui constant d’Émile Bauchet qui avait témoigné en sa faveur au procès Lecache. Fin 1964, Rassinier publia son ultime article dans La Voie de la paix sur les responsables de la Seconde Guerre mondiale, puis adressa sa démission à l’UPF, quelques jours avant que le conseil d’administration ne statue sur son exclusion.

La FA, quant à elle, se démarqua du personnage dans une « mise au point » publiée dans Le Monde libertaire de novembre 1964 en affirmant, avec quelque inexactitude : « Nous tenons à rappeler que depuis 1961 il n’appartient plus à notre organisation, son attitude nous étant apparue plus que suspecte, et depuis plus longtemps encore il ne collabore plus à notre journal. En conséquence, nous affirmons catégoriquement que nous n’avons rien à voir avec ce personnage qui nous est totalement étranger. »

Désormais, Rassinier n’eut plus d’attache avec le mouvement libertaire — si l’on excepte la marginale AOA — et acheva sa carrière politique à l’extrême droite, collaborant à diverses revues et publiant encore deux livres : L’opération Vicaire et Les Responsables de la Seconde Guerre mondiale.

À ses obsèques, en 1967, Maurice Bardèche lut son éloge funèbre en présence, entre autres, du leader d’extrême droite Pierre Sidos et d’Henry Coston. Il bénéficia de nécrologies favorables aussi bien dans la presse d’extrême droite (Rivarol, Lectures françaises, Défense de l’Occident) que dans la presse pacifiste libertaire (La Voie de la paix, Défense de l’homme).

Une page se refermait. Mais la personne de Rassinier n’avait pas fini d’empoisonner le mouvement libertaire. En juin 1979, Maurice Joyeux salua dans Le Monde libertaire la réédition du Mensonge d’Ulysse par les éditions négationnistes La Vieille Taupe. Le mois suivant, c’est Front libertaire, le journal de l’OCL, qui publiait un article de La Vieille Taupe vantant Rassinier « qui ne fut pas plus fasciste qu’antifasciste, mais révolutionnaire ». L’article estimait que si, en son temps, il n’avait eu « qu’un faible écho parmi l’extrême gauche et l’ultragauche, c’est simplement parce qu’un authentique mouvement révolutionnaire n’existait pas dans les années 50-60 ».

Plusieurs mois plus tard, Maurice Laisant estima nécessaire de régler le cas Rassinier dans un article intitulé « Sus à l’équivoque » dans le journal de l’Union des anarchistes, Le Libertaire n°20 (sans date, sans doute 1981). Il l’y qualifiait, sans preuves, de « mouchard » et d’« indicateur. »

Nouveau rebond quelques années plus tard. Le procès Barbie, en 1987, déclencha une offensive de fond des négationnistes, une contre-offensive des historiens, et le nom de Rassinier émergea dans la presse. Maurice Joyeux défendit alors sa mémoire et la pertinence du Mensonge d’Ulysse dans un article intitulé « À propos du procès Barbie. Parlons un peu de Rassinier » (Le Monde libertaire du 21 mai 1987). Cet article fut contesté par Jacques Grégoire qui, dans le numéro du 11 juin 1987, dénonça clairement la nature des écrits de Rassinier. De son côté, Raymond Beaulaton vint à la rescousse de Rassinier dans L’Homme libre d’avril-juin 1987. Enfin, en novembre 1991, Marc Prévôtel en dressa un portrait défavorable dans le BI n°284 de la FA, en publiant des extraits de sa correspondance de 1960 avec lui.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article154213, notice RASSINIER Paul [Dictionnaire des anarchistes] par Nadine Fresco, notice complétée par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 18 mars 2014, dernière modification le 29 janvier 2016.

Par Nadine Fresco, notice complétée par Guillaume Davranche

Paul Rassinier
Paul Rassinier
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ŒUVRE : Passage de la ligne, Éditions bressanes, 1949 ― Le Mensonge d’Ulysse, Regard sur la littérature concentrationnaire, Éditions bressanes, 1950 ‑ Le Discours de la dernière chance, Essai d’introduction à une doctrine de la paix, Éditions bressanes, 1953 ― Candasse, ou le Huitième péché capital, histoire d’outre-temps (conte autobiographique), ill. Pierre Allinéi, Blainville-sur-mer, L’Amitié par le livre, 1955 ― Le Parlement aux mains des banques, éd. Contre-Courant, 1955 ― L’Équivoque révolutionnaire, éd. Défense de l’homme, 1961 ― Ulysse trahi par les siens, La Librairie française, 1961 ― Le Véritable Procès Eichmann ou les vainqueurs incorrigibles, Les Sept Couleurs, 1962 ― Le Drame des Juifs européens, Les Sept Couleurs, 1964 ― L’Opération Vicaire, La Table ronde, 1965 ― Les Responsables de la Seconde Guerre mondiale, Nouvelles Éditions latines, 1967.

SOURCES : Registre de l’Assemblée nationale ― Le Monde du 26 mai 1955 ― Contribution de Georges Fontenis à Négationnistes, les Chiffonniers de l’Histoire, Golias/Syllepse, 1997 ― J. Valjak et M. Argery, « Paul Rassinier, le père du “révisionnisme” », L’Affranchi n°16, printemps-été 1999 — Nadine Fresco, Fabrication d’un antisémite, Seuil, 1999 — Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Seuil, 2000 — Témoignage de Guy Bourgeois dans Georges Fontenis, Changer le monde, histoire subversive du mouvement libertaire 1945-1997, Alternative libertaire, 2008 ― Pierre Sommermeyer, « Juifs et anarchistes, questionnements autour d’un ouvrage », A Contretemps, janvier 2007 — Michel Dreyfus, L’Antisémitisme à gauche, La Découverte, 2009.

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