Né le 23 décembre 1902 à Laval-en-Brie (Seine-et-Marne) ; tué « à l’ennemi » le 10 juin 1940 près de Sedan (Ardennes) ; ouvrier métallurgiste, permanent de l’UACR puis marchand ambulant ; principal « théoricien » de l’Union anarchiste sur la période 1934-1939 ; secrétaire de l’organisation à la veille de la guerre.

René Frémont (vers 1936)
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René Frémont fut un des principaux animateurs du mouvement anarchiste français des années 1930. Dans la période 1934-1939, il peut même être considéré comme un des « théoriciens » de l’Union anarchiste. Quatre lignes politiques directrices guidèrent sa pensée et son action.
- Primo, sur le plan de la doctrine, René Frémont fut communiste libertaire, plate-formiste et partisan d’une organisation révolutionnaire solide, même s’il eut la souplesse de faire des concessions pour réaliser l’unité de l’UA en 1934.
- Secundo, face au fascisme, il fut partisan de l’unité d’action sur des bases exclusivement prolétariennes. Il s’opposa à la dérive républicaine et patriotique du Front populaire et fut un ardent promoteur de la stratégie de « front révolutionnaire ».
- Tertio, face à la guerre, il s’opposa au « pacifisme intégral » qui inclinait vers une alliance avec les secteurs pacifiques de la bourgeoisie et souhaita l’action directe et indépendante de la classe ouvrière. Quand celle-ci s’avéra incapable d’empêcher la guerre, il préconisa la préparation des révolutionnaires à l’action clandestine.
- Quarto, face à la Révolution espagnole, il défendit, en militant discipliné, la politique gouvernementaliste de la CNT-FAI, se plaçant en porte-à-faux par rapport à la politique qu’il prônait en France.
Après un passage par les Jeunesses communistes, René Frémont, mécanicien ajusteur aux usines Latil à Suresnes, fut signalé comme actif dans le mouvement anarchiste parisien dès 1924. Dès 1927, il devint trésorier des Jeunesses anarchistes. René Frémont était alors, avec son ami Nicolas Faucier, un des chefs de file du « plate-formisme » au sein de l’Union anarchiste communiste (voir Nestor Makhno). En 1928, après que les « plate-formistes », majoritaires, aient rebaptisé l’organisation Union anarchiste communiste révolutionnaire (UACR), il entra à la commission administrative, où il devait être régulièrement réélu jusqu’en 1939.
Membre de la Société coopérative de la librairie des Éditions sociales depuis le 1er janvier 1929, il fut élu à son conseil d’administration le 8 mars de la même année.
Il fut candidat antiparlementaire aux municipales du 5 mai 1929 à Paris XVIIIe. Le 31 août, il devint secrétaire de la fédération parisienne de l’organisation, en remplacement de Pierre Odéon*. Le 1er décembre, il devint gérant appointé de la Librairie sociale, appartenant à l’UACR, et sise au 72, rue des Prairies, à Paris 20e, en remplacement de Nicolas Faucier. Comme Faucier précédemment, Frémont fit de l’arrière-boutique de la librairie son propre logis. Il milita alors au sein du groupe anarchiste du Combat (actuel quartier du Colonel-Fabien).
Le 8 juillet 1930, il démissionna pour quelques mois de la commission administrative de l’UACR pour se consacrer exclusivement au secrétariat de la fédération parisienne.
Lors du congrès de l’Union anarchiste communiste révolutionnaire (UACR) d’octobre 1931, il fut nommé administrateur du Libertaire, avec une indemnité mensuelle de 1.500 francs. Selon Mohamed Saïl (lettre à Georges Fontenis en 1952), quand il ne fut pas mécanicien ou permanent de l’organisation, René Frémont fut camelot à la sauvette pour subvenir à ses besoins.
Le lendemain de l’émeute parisienne du 6 février 1934, Frémont représenta, avec Anderson, Faucier et Lecoin, l’UACR à la réunion au siège, le 7 février, la direction de la CGT, et qui décida de la grève générale du 12 février à laquelle participèrent les anarchistes.
En mai 1934, il fut un des ténors du congrès d’unité qui vit la fusion de l’UACR et de l’Association des fédéralistes anarchistes (AFA, synthésiste). Frémont était alors un ardent partisan du front unique antifasciste, appuyé par Ringeas, Charles Carpentier et Charles Ridel. Il se fit également le chantre de l’unité syndicale. Suite à ce débat, il forma avec Haussart, Lempire, Mehalier, Faucier, Anderson, Marchal, Laurent, Planche, Meurant et Le Meillour, une commission chargée de rédiger une motion de consensus. Il estimait nécessaire d’éditer des cartes d’adhérents et de récolter des cotisations régulières, mais accepta de faire des concessions sur ce point. À la fin du congrès, il appela ses camarades mécontents – Félix Guyard, Carpentier, Ridel –, à ne pas faire échouer l’unité pour « un morceau de carton ». Aussi ne les suivit-il pas lorsqu’ils scissionnèrent pour former la Fédération communiste libertaire. Il fut réélu à la commission administrative de l’UA, nouveau nom de l’organisation.
D’octobre 1934 à mai 1935, il fut gérant du Libertaire et, en 1939, il en était le secrétaire de rédaction.
René Frémont appartint, en juillet 1935, au comité d’organisation de la Conférence nationale contre la guerre qui siégea à Saint-Denis les 10 et 11 août suivants. Cette conférence rassembla l’ensemble des courants d’extrême gauche dressés contre le virage patriote du Front populaire et la « nouvelle union sacrée » que laissait présager le pacte Laval-Staline.
En janvier 1936, Frémont effectua une tournée de propagande dans tout le Midi, sur le thème « le Front populaire peut-il nous sauver [du fascisme] ? ». Dans son discours, il appelait la classe ouvrière à ne pas s’en remettre à un cartel de partis hétéroclite, et à agir par elle-même. Dans plusieurs villes, les militants communistes vinrent perturber ses meetings.
En juillet 1936, quand éclata la guerre d’Espagne, Frémont était secrétaire de l’UA et administrateur du Libertaire. Il fut aussitôt envoyé à Barcelone pour discuter avec la CNT-FAI du soutien que le mouvement anarchiste français pouvait fournir. Le 26 août, il prit la parole au meeting de soutien à l’Espagne révolutionnaire tenu salle Wagram, qui réunit près de 3 000 auditeurs, et auquel participaient l’UA, la CGT-SR, La Patrie humaine et un représentant de la CNT.
Par la suite, la politique gouvernementaliste de la CNT le plaça dans une situation inconfortable, qu’il assuma en militant discipliné. Hostile au Front populaire en France, il se voyait en effet contraint d’approuver la participation de la CNT au Frente Popular en Espagne. Ainsi, en février 1938, il soutint une polémique contre les trotskistes qui dénonçaient l’« opportunisme » de la CNT-FAI. Frémont signa dans le Libertaire une suite d’articles en leur défense : « Le Gallifet russe récidive » (10 février 1938), « À Trotsky et à quelques autres qui insultent les anarchistes espagnols » (17 février 1938), « L’opportunisme de la CNT, sauvegarde de l’avenir révolutionnaire » (24 février 1938).
Durant la guerre Frémont se rendit à plusieurs reprises en Espagne. En novembre 1936, avec Anderson, il représenta l’UA aux obsèques de Durruti à Barcelone. En octobre 1937, il visita la colonie d’enfants de Llança, gérée par le Comité pour l’Espagne libre, émanation de l’UA.
En 1939, il devint secrétaire de l’Union anarchiste. Il était assisté de Scheck*, trésorier, et d’une commission administrative comprenant Louis Anderson*, André Barzangette*, Roger Boutefeu*, Émile Brière*, Maurice Doutreau*, Nicolas Faucier, Henri Guérin*, François Mahé*, Raphaël Pedron*, René Ringenbach (Ringeas)*, Raymond Rollet (Tellor)*, et Fernand Vintrigner*. Il habitait alors au 366, rue de Vaugirard, à Paris XVe.
Au moment de la crise de Munich, en septembre 1938, René Frémont dénonça dans Le Libertaire l’illusion qui consistait à s’en remettre au « pacifisme » des chancelleries. Cependant, constatant l’irréalisme du mot d’ordre de grève générale contre la guerre dans devant le contexte de résignation de la classe ouvrière, il appela les révolutionnaires à se préparer à l’action clandestine, dans le cas très probable où la guerre éclaterait.
Le 12 décembre 1938, il fut condamné, en tant que secrétaire de l’UA, par la 12e chambre du Tribunal correctionnel à six mois de prison et 200 francs d’amende, pour « provocation de militaires à la désobéissance ».
L’orientation défendue par Frémont fut reprise le 19 mars 1939 par le congrès de la fédération parisienne de l’UA : « En cas de guerre, les militants doivent sauver leur peau et réaliser une organisation clandestine leur permettant de rester en liaison entre eux, même si toute propagande leur est impossible ; de cette façon, le moment venu, ils pourront agir avec cohésion et à bon escient. » (Arch. PPo. dossier UACR, carton 50, rapport du 20 mars 1939).
René Frémont tenait fermement une ligne d’opposition révolutionnaire à la guerre, polémiquant violemment contre les « pacifistes intégraux ». Il n’hésita d’ailleurs pas à les qualifier de « pacifistes fascisants » dans Le Libertaire du 2 mars 1939, parce que La Patrie humaine s’était réjouie de la fin de la guerre en Espagne et avait condamné les anarchistes qui réclamaient encore des vivres et des armes pour la CNT-FAI.
Le 14 avril 1939, lors de la réunion du Centre de liaison contre la guerre (CLCG), deux tendances – pacifiste pur et pacifiste révolutionnaire – se confrontèrent. Frémont (UA) se trouva d’accord avec Daniel Guérin (PSOP) et Pierre Naville (POI) pour s’opposer à toute alliance avec une quelconque fraction pacifiste de la bourgeoisie, option défendue par Lecoin et Chazoff (SIA), Colliard (PSOP), Giroux (CGT-PTT) et Charbit (Révolution prolétarienne). Cherchant malgré tout à éviter l’éclatement du CLCG, Frémont et Guérin rédigèrent, avec Lecoin et Henri Jeanson, le manifeste du CLCG diffusé le 1er mai 1939.
Dans Le Libertaire du 8 septembre 1938, René Frémont avait écrit que « partir à la caserne pour transformer la guerre impérialiste en guerre civile […] est une stupidité. Chaque militant sera repéré, il lui sera impossible de bouger ». À la déclaration de guerre, en septembre 1939, il avait changé d’avis, estimant que le dégoût de la guerre amènerait rapidement à des mutineries et à des fraternisations sur le front. Malgré les exhortations de Nicolas Faucier, il répondit à l’ordre de mobilisation et fut incorporé au 214e régiment d’artillerie divisionnaire.
René Frémont fut tué à Sedan en juin 1940. Le lendemain, son jeune frère était également tué, à quelques kilomètres de là.
René Frémont était perçu comme assez rigide par certains de ses camarades. Maurice Joyeux n’appréciait pas son « style qui se ressentait de son passage chez les communistes », et Henri Bouyé y voyait un « militant dévoué mais d’un ouvriérisme qui semblait plutôt sommaire ».
Dans un livre de mémoires, Lucien Feuillade laissa de lui un bref portrait, alors que l’UA, montant en puissance après Juin 1936 s’était installée rue de Bondy à Paris Xe : « Là, derrière une table, s’affalait le pâle Raymond René Frémont, au long nez, au cheveu plat mangé par une casquette qui faisait partie de son curieux charme. Il avait de l’éloquence, avec des cuirs atroces, et à la fois de la méchanceté et de la résignation qui pouvait presque le rendre bon. Il faisait de Machiavel et de Lénine une adaptation anarchiste scandaleuse, et qui devint même cocasse quand ce cynique au cœur naïf trouva la mort sous l’uniforme, d’une balle allemande pendant la campagne de France. »

SOURCES : Arch. PPo BA/49 et 50 ; GA/L3 ― CAC Fontainebleau carton 19940460 (ART. 9222), rapport individuel sur Frémont et carton Mouvement Anarchiste 20010216 (ART. 79-92) ― collection du Libertaire, années 1938-1939 ― Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en FranceLe Mouvement social, n° 83, note de A. Olivesi ― Lettre de Mohammed Saïl à Georges Fontenis (janvier 1952) ― Jean Rabaut, Tout est possible ! Denoël, 1974 ― Lucien Feuillade, Une vie comme ça, Quai Voltaire, 1988 ― Maurice Joyeux, Souvenirs d’un anarchiste, édition ML ― Henri Bouyé, La Liberté et ses aléas (Mémoires inédits).

Jean Maitron, notice complétée par Valentin Cionini, Guillaume Davranche

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