Né le 14 octobre 1859 à Saint-Chamond (Loire), guillotiné le 11 juillet 1892 à Montbrison (Loire) ; ouvrier teinturier, propagandiste par le fait.

Ravachol
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François Koenigstein, qui se faisait appeler Ravachol du nom de sa mère, naquit à Saint-Chamond d’un père hollandais, lamineur aux forges d’Isieux, et d’une mère moulinière en soie. Il fut placé en nourrice de sa naissance à l’âge de trois ans, puis à l’asile jusqu’à l’âge de sept ans. Son père repartit en Hollande, laissant sa femme sans ressources avec ses quatre enfants. Elle plaça alors François, qui était l’aîné, comme garçon de ferme. Il avait huit ans et était à peine assez haut pour attacher ou détacher les vaches. Il fut ensuite berger pour le compte de différents fermiers. De l’âge de treize ans à l’âge de seize ans, il fut apprenti teinturier, puis ouvrier dans la même maison. Ses gains permirent à sa mère de sortir son jeune frère de l’asile des enfants assistés. Renvoyé pour faits de grève, il partit pour Lyon où il travailla un an comme teinturier.
De retour à Saint-Chamond, il fut embauché dans l’usine métallurgique où avait travaillé son père, avant dereprendre son métier de teinturier. L’année de ses dix-huit ans, la lecture du Juif errant d’Eugène Sue et une conférence de la socialiste Paule Minck venue à Saint-Chamond, l’ébranlèrent dans ses convictions religieuses. Il fréquenta ensuite régulièrement des réunions publiques et lut la presse collectiviste. A l’âge de vingt et un ans, il devint membre d’un cercle d’études sociales qui invita à plusieurs reprises des conférenciers anarchistes lyonnais et stéphanois. Ces derniers exercèrent sur lui une influence grandissante. Il fréquentait alors des cours du soir, de niveau élémentaire, et d ‘autres spécialisés en chimie, mais avait beaucoup de mal à assimiler ces connaissances, n’ayant fréquenté l’école que pendant deux ou trois saisons d’hiver, entre l’âge de huit ans et l’âge de onze ans. A la suite d’un vol d’acide sulfurique, son patron ayant appris qu’il était anarchiste le renvoya ainsi que son frère. Ils ne trouvèrent pas à se réembaucher sur place et commirent alors quelques larcins pour subvenir aux besoins de la famille, avant de partir pour Saint Etienne, où la mère les suivit. Ravachol lui remettait l’intégralité de sa paie . Il apprit à jouer de l’accordéon pour gagner quelque argent supplémentaire le dimanche dans les bals et composa même quelques chansons. Les périodes de chômage étant fréquentes, il se mit à faire de la contrebande d’alcool, puis se lança dans la fabrication de fausse monnaie.
A l’âge de trente ans, il devint l’amant d’une femme mariée, mère de deux enfants. Ses besoins d’argent augmentèrent alors : « Je voulais faire le bonheur de ma maîtresse et le mien, nous mettre pour l’avenir à l’abri de toute misère. L’idée du vol en grand me vint à l’esprit. Je me disais qu’ici-bas, nous étions tous égaux et nous devions avoir les mêmes moyens pour se procurer le bonheur. ». En 1891, il passa à l’acte : dans la nuit du 14 au 15 mai 1891, il viola la sépulture de la comtesse de la Rochetaillée récemment enterrée au cimetière de Saint-Jean-Bonnefonds, sans trouver les bijoux dont on la disait parée. Le 18 juin, il se rendit à Chambles, où vivait d’aumônes, depuis une cinquantaine d’années, un vieillard de quatre-vingt-douze ans, qui avait ainsi amassé une importante fortune. Pour faire taire l’ermite qui criait et se débattait, Ravachol l’étrangla, puis le dévalisa. Ne pouvant emporter l’or en une seule fois, il retourna à plusieurs reprises sur les lieux et se fit repérer. Arrêté quelques jours après le crime, il parvint à s’enfuir et gagna Paris. Il se réfugia alors à Saint-Denis chez le compagnon Chaumentin*, dont la femme était très liée à celle de l’anarchiste Decamps*, arrêté à Clichy le premier mai précédent avec deux compagnons lors d’une bagarre avec les forces de l’ordre à l’issue d’une manifestation. En août 1891, alors que Ravachol était hébergé depuis un peu plus d’un mois chez son hôte, deux des anarchistes de Clichy furent condamnés à des peines de cinq et trois ans de prison ferme après un réquisitoire d’une invraisemblable sévérité du procureur Bulot qui avait requis contre eux la peine capitale. Pour les venger, Ravachol déposa, le 11 mars 1892, une marmite emplie de dynamite au domicile du président Benoît qui avait dirigé les débats lors du procès avant de s’attaquer le 27 mars suivant à l’immeuble habité par le substitut Bulot. Les dégâts matériels furent considérables et quelques personnes furent blessées mais il n’y eut aucun mort à déplorer. La police, informée par une indicatrice qui fréquentait chez Chaumentin, et sachant que Ravachol était l’auteur des attentats, communiqua son signalement à la presse. Le 30 mars, il fut reconnu et dénoncé par un garçon du restaurant Véry auquel il avait tenu imprudemment des propos subversifs le jour même de la seconde explosion.
Détenu, Ravachol fut surveillé nuit et jour par trois inspecteurs de police. Le soir même de son arrestation, il leur exposa ses conceptions anarchistes, qu’ils consignèrent dans un rapport. Ravachol évoquait un monde sans argent, sans propriété et sans patrons, un monde égalitaire dans lequel il ne serait pas nécessaire de travailler plus de deux heures par jour et exposait ses vues sur l’amour libre, sur l’inutilité de la religion et de l’armée et la fin des nations, l’univers entier étant la patrie de tous et toutes. Du 10 au 17 avril, Ravachol commença à dicter ses mémoires à ses gardiens de sa naissance jusqu’à sa première arrestation et sa fuite à Paris. Elles s’interrompent brusquement, les inspecteurs ayant refusé, peut-être sur ordre, de continuer à les transcrire. Le 26 avril, Ravachol et quatre coinculpés, Charles Simon, dit Biscuit, Charles Chaumentin, Jas-Béala et Rosalie Soubert comparurent devant la cour d’assises de la Seine, notamment pour le vol de dynamite qui avait servi à préparer les engins. Un impressionnant dispositif de sécurité avait été prévu, une bombe ayant éclaté la veille au restaurant Véry, faisant deux morts. Ravachol prit sur lui toutes les responsabilités et expliqua ses actes par la volonté de venger les anarchistes condamnés. Il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, ainsi que le jeune Simon âgé de dix-huit ans, les autres furent acquittés. Simon devait être abattu deux ans plus tard au bagne lors d’une révolte de forçats aux Iles du Salut.
Ravachol, lui, n’en avait pas fini avec la justice. Le 21 juin suivant, il comparaissait devant la cour d’assises de la Loire pour répondre de crimes et délits antérieurs aux explosions. Outre la violation de sépulture et l’assassinat de l’ermite de Chambles qu’il avait toujours reconnus, on l’accusa de plusieurs autres assassinats qu’il nia avoir commis. Ravachol déclara avoir tué d’abord pour satisfaire ses besoins personnels, puis pour venir en aide à la cause anarchiste. Son frère et sa sœur parlèrent en sa faveur, déclarant qu’il avait joué auprès d’eux le rôle d’un père, travaillant dur dès l’enfance pour subvenir à leurs besoins. Tout au long des audiences, Ravachol ne se départit pas de son calme, il accueillit sa condamnation à mort au cri de : « Vive l’Anarchie » et fut exécuté le 11 juillet 1992 à Montbrison. Il refusa l’assistance de l’aumônier de la prison et marcha jusqu’à la guillotine en chantant une chanson du Père Duchesne très anticléricale.
En raison des actes crapuleux qu’il avait commis dans sa région natale et de la rocambolesque évasion qui avait suivi sa première arrestation, le personnage de Ravachol fut sujet à controverses et nombreux furent les anarchistes qui refusaient de le reconnaître comme un des leurs. Mais son attitude lors des deux procès et le caractère indiscutablement politique des deux attentats parisiens provoquèrent un revirement en sa faveur et lui valurent le respect des compagnons. Sa renommée fut considérable : des complaintes évoquèrent sa destinée ou appelèrent à la vengeance, une chanson exaltant ses exploits, La Ravachole, fut composée sur l’air de La Carmagnole et du Ça ira, des feuilletons lui furent consacrés. Elisée Reclus écrivait le 28 juin 1892 au journal Sempre Avanti de Livourne : « Loin de jeter l’anathème à Ravachol, j’admire au contraire son courage, sa bonté, sa grandeur d’âme, la générosité avec laquelle il pardonne à ses ennemis, voire à ses dénonciateurs. Je connais peu d’hommes le surpassant en noblesse. Ravachol est un héros d’une magnanimité peu commune." tandis que Charles Malato, le 1er septembre 1894, s’exprimait ainsi dans The Fortnighty Review : « Ravachol était une de ces personnalités déconcertantes qui peuvent laisser à la postérité la réputation d’un héros ou d’un bandit, suivant l’époque où ils vivent et le monde où ils se meuvent. »

SOURCES : J. Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste... op. cit. — J. Maitron, Ravachol et les anarchistes, op. cit. — Ravachol, Un saint nous est né ! Textes établis et rassemblés par Philippe Oriol, Paris, L’équipement de la pensée.

Jean Maitron. Notice révisée par Anne Steiner

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