Né à Besançon (Doubs) le 15 janvier 1809, mort à Passy le 19 janvier 1865 ; fils d’un tonnelier et d’une cuisinière ; imprimeur, employé, journaliste, écrivain ; premier théoricien d’un socialisme non étatique.

Pierre-Joseph Proudhon (1864)
Atelier Nadar.
Pierre-Joseph Proudhon est né à Besançon (Doubs) le 16 janvier 1809 d’un père brasseur et d’une mère cuisinière. D’un milieu modeste d’origine paysanne, il gardait les vaches et travaillait aux champs durant son enfance. Cependant, brillant élève, il fut admis au collège royal de Besançon et obtint une bourse.
A 19 ans, il intégra une grande imprimerie de Besançon où il devint correcteur, ce qui lui permit de se familiariser avec des ouvrages de théologie et d’apprendre l’hébreu. Après un tour de France, il fonda en 1836 une petite imprimerie avec deux associés qui périclita l’année suivante. En 1837, il publia un Essai de grammaire générale  qui fut intégré aux Éléments primitifs des langues de l’abbé Bergier. Sans qu’il soit signé, cet essai relève d’une certaine audace intellectuelle, bien que ses bases philosophiques restaient encore rudimentaires.
Après avoir été reçu bachelier, le jeune Proudhon obtint la pension Suard en 1838 sous la condition qu’il produise des ouvrages faisant honneur à l’académie de Besançon. Engagement qu’il ne remplit qu’en partie en reprenant son Essai de grammaire et en rédigeant l’Utilité de la célébration du dimanche qui mélangeait des considérations égalitaires et une interprétation de la loi mosaïque. En 1839 il s’attacha avant tout à réunir les matériaux qui devaient lui permettre de rédiger un ouvrage qui ferait l’effet d’une bombe : Qu’est-ce que la propriété ?, édité en 1840. Désavoué par l’académie, Proudhon persista et signa en publiant en 1841 une Lettre à M. Blanqui, professeur d’économie politique. Blanqui intervint auprès du ministère de la Justice pour empêcher les poursuites. La brochure intitulée l’Avertissement aux propriétaires, qui était une réponse aux fouriéristes, fut en revanche saisie lors de sa parution, ce qui donna l’occasion à Proudhon de s’expliquer devant la Cour d’assises de Besançon. Sa démonstration, parfois obscure, lui valut l’acquittement.
Proudhon continua ses recherches en se focalisant sur des problèmes de philosophie générale et de méthodologie qui donnèrent lieu à la publication en 1843 de son ouvrage De la création de l’ordre dans l’humanité. Il obtint par ailleurs un emploi de batelier dans une maison de transports fluviaux de Lyon qui lui permit de se familiariser avec le commerce et la comptabilité. Cet emploi lui laissa assez de temps pour continuer ses réflexions économiques qui donnèrent lieu à son ouvrage Contradictions économiques ou philosophe de la misère, en 1846, connu pour la réponse cinglante de Marx : Misère de la philosophie.
C’est à cette époque qu’il rencontra Bakounine, avec qui il passa des nuits entières à discuter philosophie. Toutefois, si ses travaux furent reconnus par les savants de l’époque, ses idées ne rencontraient encore que très peu d’audience auprès des classes populaires. C’est pourquoi il décida de fonder un journal, en l’occurrence Le Représentant du peuple, dont le premier numéro sorti le 14 octobre 1847.
L’intense activité journalistique de Proudhon coïncida avec la courte période la IIe république (février 1848-décembre 1851), où il tenta de proposer des solutions au problème social, notamment en imaginant une coopération financière des travailleurs et la résolution du problème de la propriété par la conception d’un crédit gratuit. C’est à cette fin qu’il fonda une Banque du peuple au début de l’année 1849, dont le manque de recettes et sa condamnation en mars à trois ans de prison signa la mort prématurée.
Entre-temps, Proudhon avait été élu le 4 juin 1848 député de la Seine à l’Assemblée nationale. Il siégea à l’extrême gauche et décontenança les autres députés par ses propositions. Proudhon ne prit que modérément part à l’insurrection de juin, se contentant de déposer un pavé sur une barricade avant de remonter chez lui pour déplorer dans son journal que la révolution de 1848 était « sans idée ».
Condamné en correctionnelle le 28 mars 1849 à trois ans de prison et à 3 000 francs d’amende pour « offense au président de la République », Proudhon fut écroué à Sainte Pélagie, d’où il continua à diriger les journaux La Voix du peuple, puis Le Peuple. Il publia également trois ouvrages qui résumaient ses opinions sur l’actualité ainsi que ses théories révolutionnaires : Idées révolutionnaires (1849), Confessions d’un révolutionnaire, pour servir à l’histoire de la révolution de Février (1849) et Idée générale de la révolution au XIXe siècle (1851).
Proudhon épousa le 31 décembre 1849 Euphrasie Piégeard de Sainte-Croix, une ouvrière passementière, fille d’un conspirateur légitimiste impénitent. Elle lui donna quatre filles. Peu avant sa libération, il émit encore l’espoir que l’arrivée au pouvoir de Louis-Napoléon Bonaparte puisse déclencher une révolution sociale, ce qui donna lieu à la publication de La révolution sociale démontrée par le coup d’État (1854). Cette illusion se dissipa vite. Proudhon s’investit dans de nombreux projets qui devaient rester à l’état d’ébauches, comme une histoire universelle, un cours d’économie politique ou encore un projet d’exposition perpétuelle au Palais de l’industrie. Mais c’est à son plus grand ouvrage, De la justice dans la Révolution et dans l’Église, que Proudhon consacra le plus de temps, pour donner les assises philosophiques et morales de la prochaine révolution. Dès sa publication, en 1858, le livre fut saisi et Proudhon fut de nouveau condamné à trois ans de prison. Il se réfugia alors à Bruxelles avec sa famille et continua ses travaux, en écrivant notamment sur la propriété littéraire et sur La Guerre et la Paix, ouvrage dont la publication en 1861 provoqua l’incompréhension si ce n’est l’indignation de nombreux de ses amis en raison de sa justification du droit de la force.
Proudhon se préoccupait alors de questions internationales, et un article publié dans L’Office de publicité laissa penser aux Belges qu’il était en faveur de l’annexion de la Belgique par Napoléon III. Ce malentendu provoqua des émeutes en bas de sa maison, ce qui le poussa à rentrer en France, où il pouvait bénéficier de la loi d’amnistie de 1859.
De retour à Paris, Proudhon développa ses conceptions d’un fédéralisme à la fois politique et économique dans Du principe fédératif (1863), revint sur la question de la propriété et acheva le manuscrit de De la capacité politique des classes ouvrières, qui constituait son testament politique. Ce dernier trouvait son origine dans la parution du Manifeste des soixante, rédigé par Henri Tolain, qui réclamait une égalité réelle au lieu de la charité, et envisageait des candidatures ouvrières aux élections. Proudhon, bien que saluant cette manifestation d’autonomie ouvrière, n’en considérait pas moins que le parlementarisme était une illusion, et recommanda l’abstention.
Il décéda le 19 janvier 1865, de maladie de cœur et de congestion, épuisé par le travail. Il laissa derrière lui de nombreux ouvrages inédits ou publiés après sa mort, comme Théorie de la propriété (1866) ou Du principe de l’art (1875), ainsi qu’une abondante correspondance.

La pensée de Proudhon

Les écrits de Proudhon furent toujours marqués par ses origines populaires. Il passa une grande partie de son enfance à garder les vaches et à l’école vécut mal le fait que ses parents n’aient pas les moyens de lui acheter des livres. À 29 ans, il adressa à l’Académie de Besançon une lettre dans laquelle il se donnait pour fils et défenseur de la classe ouvrière. Malgré certaines outrances de langage que renfermait cette lettre, Proudhon obtint la « pension Suard ». En février 1839, cette même Académie mit au concours le sujet suivant : « De l’utilité de la célébration du dimanche, considérée sous les rapports de l’hygiène publique, de la morale, des relations de famille et de cité ». Proudhon rédigea un mémoire qui ne lui valut qu’une mention honorable. Le jury trouva trop hardies certaines digressions sur l’Évangile et certaines attaques contre la civilisation industrielle. Pendant quelque temps, Proudhon tint une petite imprimerie à Besançon mais sans succès.
De 1840 à 1842, il fit paraître ses trois mémoires sur la propriété. Dans le premier, en juin 1840, il posait la question : Qu’est-ce que la propriété ? et répondait : « la propriété c’est le vol », formule provocante par laquelle il démontrait l’« impossibilité » de la propriété et appelait à la généralisation de la « possession » qui suppose la suppression du « droit d’aubaine » consistant à tirer un revenu de la propriété sans travail.
En septembre 1840, Proudhon gagna Paris. C’est là qu’en 1841, il fit paraître son second mémoire sur la propriété, sous la forme d’une lettre à l’économiste Adolphe Blanqui qui avait empêché les poursuites contre le premier mémoire. Malgré un ton nettement plus modéré, le scandale fut aussi grand que pour le premier livre. Le troisième mémoire (1842) fut écrit pour riposter aux attaques d’un publiciste fouriériste, Victor Considérant. C’est à cette même date que Proudhon devint chef du contentieux et du service financier dans une entreprise de transport fluvial, avant de quitter ce poste en 1847 pour se consacrer à ses activités de journaliste.
De 1843 à 1848, il acheva de faire connaissance avec les différents systèmes socialistes. A Paris, il eut de longues conversations avec Grün et Karl Marx qui admiraient en lui le premier socialiste à faire une critique scientifique de la propriété. Il se lia aussi avec Michel Bakounine et avec Alexandre Herzen.
La Révolution de 1848 allait plonger Proudhon dans l’action politique. Il était pour le moins circonspect face aux évènements : après avoir participé sans grand enthousiasme à une barricade, il rentra chez lui et écrivit dans son carnet : « La victoire d’aujourd’hui est la victoire de l’anarchie contre l’autorité, ou bien c’est une mystification [...]. Les Lamartine, les Quinet, Michelet, Considérant, les Montagnards, etc., tout le mysticisme, le robespierrisme et le chauvinisme sont au pouvoir : on a fait une révolution sans idée !... » (Carnets) En d’autres termes, Proudhon percevait bien que la révolution de février restait prise dans l’« idéomanie » gouvernementaliste qui consistait à remplacer un gouvernement par un autre sans opérer une révolution économique et sociale qui aurait changé radicalement les rapports politiques entre les hommes — l’exploitation de l’homme par l’homme devant aller de pair avec l’extinction de la domination de l’homme par l’homme.
Il ne baissa toutefois pas les bras, au contraire. Après quelques hésitations, Proudhon se présenta aux élections d’avril à l’Assemblée nationale constituante, mais sa candidature ne recueillit que quelques voix. Il décida alors de lancer une banque d’échange, projet qui lui tenait à cœur et qui consistait, grâce au crédit gratuit, à éliminer progressivement le revenu du capital au profit du travail. Proudhon retenta sa chance aux législatives partielles du 4 juin et, cette fois, obtint un mandat de député avec 77 094 voix.
A l’Assemblée, il fit figure d’épouvantail : dans une lettre à Huguenet, il rapporta qu’« on s’étonne presque que je n’aie ni cornes ni griffes ». Toutefois, Proudhon rendait bien aux députés leur animosité, réglant leur sort par cette affirmation acerbe que l’on retrouve dans ses Confessions d’un révolutionnaire : « il faut avoir vécu dans cet isoloir qu’on appelle Assemblée nationale, pour concevoir comment les hommes qui ignorent le plus complètement l’état d’un pays sont presque toujours ceux qui le représentent ».
Proudhon nourrit des illusions vis-à-vis de Louis-Napoléon Bonaparte jusqu’au coup d’État de décembre 1851, après lequel il publia La Révolution sociale démontrée par le coup d’État du 2 décembre, où il avançait que l’empereur aurait le choix entre le césarisme et l’anarchie. Croyait-il désormais en la possibilité d’une « révolution par en haut » ? Une telle proposition contredisait les théories anti-autoritaires qu’il ne cessait de développer depuis plus de dix ans, et ce d’autant plus que ses écrits de la période figurent parmi les plus anarchistes et les plus radicaux de son œuvre — ainsi son Idée générale de la révolution au XIXe siècle affirme qu’« à l’avenir il sera plus aisé de concevoir la société sans le gouvernement, que la société avec le gouvernement ». Ses espoirs, vite déçus, étaient avant tout dus au contexte dont Proudhon pensait qu’il fallait essayer de tirer profit. Cependant, ses écrits attestent que, loin de miser sur un homme providentiel, il croyait davantage en la force de certaines idées véritablement porteuses de la Révolution.
La révolution de 1848 avait représenté pour lui un immense espoir : elle constituait une occasion unique pour continuer le mouvement qui mène l’humanité vers toujours plus de liberté et d’égalité. Alors que 1789 avait consacré l’égalité des hommes devant la loi, il s’agissait désormais de consacrer l’égalité des hommes devant la propriété et devant le travail. Proudhon n’était toutefois pas un idéologue, il n’avait pas de système tout fait prétendant résoudre complètement les conflits humains. Et il n’avait pas de mots assez durs envers les utopistes de son époque comme Cabet ou Fourier qui prétendaient détenir la clé d’une société harmonieuse. Pour Proudhon, il y avait une certaine condition tragique de l’humanité qui constituait à la fois sa faiblesse et sa force : sans conflit, plus de progrès, plus de mouvement et donc plus de vie. Le système des utopistes était donc, pour lui, synonyme de mort, ainsi que toutes les doctrines qui prétendaient, au nom d’une idée, expliquer et résoudre l’ensemble des maux de l’humanité. Aussi Proudhon put-il affirmer dans Le Représentant du peuple du 16 août 1848 que « le isme ne s’accole pas mieux à notre nom qu’à nos idées ».
Proudhon fut un penseur aussi isolé dans son époque qu’il fut novateur : premier théoricien de l’anarchisme, premier socialiste que Marx qualifia de « scientifique » en raison de son analyse critique de la propriété, il naviguait dans les eaux troubles d’une époque marquée par des camps idéologiques dans lesquels il ne se retrouvait pas : « À droite, nous rencontrons le vieux libéralisme, hostile au pouvoir, mais défenseur de l’intérêt et de la propriété quiritaire ; à gauche, les démocrates gouvernementalistes, adversaires comme nous de l’exploitation de l’homme par l’homme, mais pleins de foi dans la dictature et l’omnipotence de l’État ; au centre, l’absolutisme, qui réunit dans sa devise les deux faces de la contre révolution ; sur nos derrières, le modérantisme, dont la fausse sagesse est toujours prête à transiger avec toutes les opinions. » (La Voix du peuple du 28 décembre 1849)
Proudhon regrettait de n’avoir jamais pu écrire un abrégé de son œuvre, mais c’est sans doute dans ses articles de journaux que nous retrouvons les synthèses les plus concises. Aussi pouvait-il écrire que « la Révolution, au XIXe siècle, a un double objet :
1° Dans l’ordre économique, elle poursuit la subordination complète du capital au travail, l’identification du travailleur et du capitaliste, par la démocratisation du crédit, l’annihilation de l’intérêt, la réduction à l’échange, égal et véridique, de toutes les transactions qui ont pour objet les instruments de travail et les produits. À ce point de vue, nous avons fait observer, et nous avons dit, les premiers, que désormais il n’y avait plus que deux partis en France : le parti du travail, et le parti du capital.
2° Dans l’ordre politique, la Révolution a pour but d’absorber l’État dans la société, c’est-à-dire de procéder à la cessation de toute autorité, et à la suppression de tout appareil gouvernemental, par l’abolition de l’impôt, la simplification administrative, la centralisation séparée de chacune des catégories fonctionnelles, en autres termes, l’organisation du suffrage universel.
À ce point de vue encore, nous disons qu’il n’y a plus que deux partis en France : le parti de la liberté, et le parti du gouvernement. » (La Voix du peuple du 28 décembre 1849).
Nous retrouvons ainsi trois lignes directrices dans les écrits de Proudhon : il s’agissait tout d’abord pour lui de situer la révolution de 1848 dans l’histoire de la Révolution qui n’était autre que le mouvement perpétuel de l’humanité vers plus de justice. Ensuite, il abordait largement le problème économique qui constituait pour lui l’un des enjeux centraux de la révolution au XIXe siècle, s’attaquant ainsi à la propriété, au crédit ou encore à l’impôt. Enfin, le problème de l’État constituait l’une de ses préoccupations les plus importantes avec Dieu, les deux sièges de l’absolu, avec lesquels il n’eut de cesse de batailler toute sa vie.

Qu’est-ce que la révolution ?

Proudhon inscrivait la révolution de 1848 dans un mouvement perpétuel qui, pour lui, n’était autre que la victoire progressive de la justice dans l’humanité. « Les révolutions sont les manifestations successives de la JUSTICE dans l’humanité., écrivait-il dans Le Peuple du 17 octobre 1848. C’est pour cela que toute révolution a son point de départ dans une révolution antérieure. Qui dit donc révolution dit nécessairement progrès, dit par là même conservation. D’où il suit que la révolution est en permanence dans l’histoire, et qu’à proprement parler il n’y a pas eu plusieurs révolutions, il n’y a eu qu’une seule et même et perpétuelle révolution. » Il ne s’agissait pas de nier la révolution précédente mais de la dépasser, d’où le rejet par Proudhon du concept de « table rase ».
Pour Proudhon, le polythéisme avait civilisé les premiers humains mais l’esclavage, l’inégalité des dieux et l’infériorité relative des races par la séparation entre le monde barbare et celui de la Cité avaient fini par corrompre le genre humain. C’est alors que la révolution de l’Évangile avait eu lieu. Proclamant l’égalité des hommes devant Dieu et l’unité de Dieu, elle avait aboli simultanément l’idolâtrie et l’esclavage. Mais le christianisme, en s’établissant sur la foi, affranchissait dans une certaine mesure le corps tout en laissant la pensée esclave. C’est pourquoi avait eu lieu une seconde crise, débutée au XVIe siècle, et qui avait eu pour nom philosophie. Ainsi des hommes comme Galilée, Arnaud de Bresce, Descartes ou encore Luther avaient continué l’œuvre du Christ en déclarant la liberté de la raison et son corollaire logique : l’égalité de tous devant la raison. Cependant celle liberté n’était encore qu’individuelle, il fallait aussi lui donner une réalité dans la société. La troisième révolution, au milieu du XVIIIe siècle avait donc été politique : il s’agissait du Contrat social, consacrant la souveraineté du peuple — continuation et transformation du dogme de l’unité de Dieu — et l’égalité de tous devant la loi. Cependant en ne s’attachant qu’à la chose politique, la liberté était davantage formelle que réelle, c’est pourquoi la révolution, après avoir été religieuse, philosophique et politique, devenait économique, réalisant l’égalité des hommes devant la fortune et le travail. La Justice, selon Proudhon, était donc inévitablement liée à l’idée de progrès puisque la révolution qui l’accomplissait à travers le temps était mouvement perpétuel, dévoilement incessant, réalisation de l’Histoire.
Pour Proudhon, il était faux, cependant, de se représenter le progrès comme une marche continue vers une félicité inéluctable. L’homme était en effet tout aussi capable de progrès que de régression lorsqu’il devenait immoral et s’écartait de la justice. Aussi une révolution devait, pour Proudhon, être autre chose qu’un pur acte de destruction et de création dont le seul moteur serait l’arbitraire voire la violence. « Nulle révolution ne peut aboutir si elle n’est JUSTE, affirmait-il dans Le Peuple du 19 février 1849. J’entends par justice, en ce qui concerne une révolution, la faculté qu’elle doit posséder de se développer suivant son principe, parallèlement aux idées, aux institutions et aux droits établis, sans toucher à ces droits, sans faire violence à ces institutions, sans contredire ces idées, que cependant il est de son essence de convertir et d’abroger. » Aussi Proudhon n’était-il-il pas tendre avec ce que les communistes étatistes appelaient « révolution » : que ce soit dans sa polémique avec Marx ou avec Louis Blanc, il n’y voyait tout au plus qu’une « secousse » illégitime. L’ambition de Proudhon était de révolutionner la société pacifiquement, notamment par le biais d’une banque d’échange ou « banque du peuple », afin de renverser le rapport entre le travail et le capital. Il envisageait alors une société où, grâce au crédit gratuit et à la réforme fiscale, les travailleurs pourraient devenir autonomes et s’affranchir à la fois de la tutelle du capitaliste et de l’État.

Qu’est-ce que la propriété ?

La véritable révolution pour Proudhon devait désormais être économique et sociale. C’est cette voie que devait prendre la révolution de 1848 si elle ne voulait pas être une mystification de plus. Ainsi l’exprimait-il dans Le Peuple du 15 novembre 1848 : « Le but de la Révolution de 1848 est connu : c’est l’abolition complète du privilège propriétaire. Le moyen d’arriver à cette abolition est également connu : c’est l’association ouvrière, c’est la substitution de la solidarité industrielle à la commandite capitaliste ; c’est la centralisation, par le crédit mutuel, de toutes les forces travailleuses ; c’est, en un mot, l’excommunication de la propriété. »
Cette révolution ne devait toutefois pas passer par un coup de force arbitraire. Comme il l’écrivit à Marx en 1846, il s’agissait pour lui « de faire rentrer dans la société, par une combinaison économique, les richesses qui sont sorties de la société par une autre combinaison économique » (Correspondance, lettre du 17 mai 1846). Le projet d’une « banque du peuple » était déjà dans la tête de Proudhon. Elle devait permettre de réaliser une véritable démocratie économique grâce au crédit mutuel et gratuit qui donnerait la possibilité aux travailleurs de posséder le capital qui leur manquait pour s’affranchir des propriétaires. Cette banque devait reposer sur trois principes essentiels : a) la gratuité du crédit grâce à une suppression progressive du taux d’intérêt (il eut à ce sujet un passionnant débat avec Bastiat) ; b) la suppression du numéraire (grâce à un billet d’échange affranchi de la condition de remboursement en espèces) ; c) la généralisation de la lettre de change payable à vue contre des marchandises ou des services. Ce « socialisme du crédit » laissait cependant de côté la question de l’organisation de la production et de la consommation.
Depuis son premier mémoire sur la propriété en 1840, Proudhon s’était efforcé de résoudre le problème économique en réalisant une critique systématique du capitalisme et du communisme. « Entre la propriété et la communauté, écrivait-il, je construirai un monde. » Il s’agissait pour lui de montrer que la propriété, « c’est le vol » lorsqu’elle n’est pas issue du travail, mais que la possession est nécessaire voire salutaire dès lors qu’elle revient aux producteurs et constitue un contre-pouvoir face à l’État. Dès lors, sa critique sociale ne conduisait pas tant à la dialectique de la lutte des classes qui aboutirait à la dictature du prolétariat puis au communisme, qu’à une forme de réconciliation entre classes qui allierait à la fois les libertés individuelles (dites « bourgeoises ») et la socialisation des moyens de production. En somme, estimait-il dans La Voix du peuple du 29 mars, « que le prolétaire actuel gagne 100 % à la révolution économique, tandis que le bourgeois ne gagnera que 50, leurs intérêts ne sont pas pour cela antagonistes ; ils sont d’autant mieux liés, au contraire, que le bienfait des réformes se distribue en rapport inverse des fortunes. »
Proudhon se posait à la fois en défenseur de l’égalité et de la liberté. Pour lui, aucune révolution n’était possible par la voie de l’État expropriateur, proposée par les socialistes d’État et les communistes. Dans Le Peuple du 8 novembre 1848, il les combattait en ces termes : « Dans le système qu’on nous propose et que nous repoussons de toute l’énergie de nos convictions, l’État, pour donner crédit, doit au préalable se procurer des capitaux. Ces capitaux, il faut qu’il les demande à la propriété, par la voie de l’impôt. C’est donc toujours revenir au principe, alors qu’il s’agit de le détruire ; c’est déplacer la richesse, tandis qu’il faudrait la créer ; c’est retirer la propriété, après l’avoir déclarée, par la constitution, inviolable. » C’est donc aussi à une certaine critique de l’État-providence que Proudhon contribuait, en se focalisant notamment sur le problème de l’impôt. Il se prononçait ainsi contre l’impôt sur le luxe, car le luxe devait peu à peu être accessible à tout le monde, ou contre l’impôt sur les successions, car ce serait une atteinte au droit de la famille. Ces positions apparemment libérales et conservatrices étaient en fait partie intégrante d’un programme révolutionnaire, à la fois anticapitaliste et anti-étatiste. Proudhon se prononça en revanche en faveur d’une certaine conception de l’impôt progressif. Il développa cette question dans Théorie de l’impôt (1861). L’impôt progressif consistait pour lui en un prélèvement à partir d’un certain revenu donné, considéré comme le minimum vital. Cet impôt lui paraissait le seul conforme à la justice et le seul « conforme au principe de l’échange ».
Les théories de Proudhon évoluèrent quelque peu entre ses Contradictions économiques parues en 1846 et son mémoire sur l’impôt de 1861, notamment concernant la nécessité d’un impôt unique (qu’il défendait en 1848 et qu’il voulait pluriel en 1860), d’un impôt sur le capital ou d’un impôt sur le revenu. Toutefois, ses propositions s’insérèrent toujours dans un projet politique qui voulait que le budget de l’État diminue au profit des citoyens et producteurs associés au sein de ce qu’il appellerait plus tard, dans son livre Du principe fédératif, une « fédération agricole-industrielle ». En s’attaquant au problème de l’impôt, Proudhon avait donc bien conscience qu’il touchait un point névralgique de la machine étatique centralisée et absolue : « L’État une fois dépouillé de ses prérogatives fiscales, l’institution monarchique est ruiné, affirmait-il dans La Voix du peuple du 28 janvier 1850 ; la royauté a perdu le plus beau fleuron de sa couronne, le gouvernement est frappé au cœur. La République démocratique et sociale devient une nécessité. »
Cependant, si l’impôt constitua une cible privilégiée de Proudhon pour dénoncer la dimension monarchique de l’État, c’est plus largement et plus systématiquement qu’il s’en prit au gouvernement en tant que tel pour se poser en héraut de l’« anarchie ».

Qu’est-ce que le gouvernement ?

Dès son ouvrage fameux Qu’est-ce que la propriété ?, Proudhon avait nié l’autorité du gouvernement, avançant que, de la monarchie à la démocratie, on était passé d’une volonté à plusieurs, sans se soucier du droit qui doit précisément préserver de l’arbitraire, de la raison d’État, de l’absolu en politique. Dès lors, la question de l’homologie entre Dieu et l’État était posée : tous deux étaient présentés comme des mythes dont l’humanité a besoin pour atteindre son idéal et voir se réaliser la justice. Cependant, comme tous les mythes, ils avaient besoin, pour exister, d’une croyance. C’est ce qu’il affirma dans La Voix du peuple du 3 décembre 1849 : « La philosophie est aussi incapable de démontrer le gouvernement que de prouver Dieu. L’autorité, comme la divinité, n’est point matière de savoir ; c’est, je le répète, matière de foi. »
La position de Proudhon quant à l’État est pour le moins singulière parmi les socialistes de son époque. Dans sa polémique avec Louis Blanc, qui avançait que l’État était nécessaire pour pacifier les rapports sociaux et protéger les faibles des forts, Proudhon estima qu’il prenait le problème à l’envers en postulant a priori que l’homme était un loup pour l’homme, ce qui pouvait justifier toute dictature. Pour Proudhon, il s’agissait avant tout de faire en sorte que les rapports sociaux, qui conditionnaient une certaine nécessité du gouvernement, soient conformes à la justice (égalitaire et libertaire), de manière à ce que celui-ci tombe de lui-même. Ainsi, expliquait-il dans La Voix du peuple du 3 décembre 1849, « dans une société transformée, presque à son insu, par le développement de son économie, il n’y a plus ni forts ni faibles ; il n’existe que des travailleurs, dont les facultés et les moyens tendent sans cesse, par la solidarité industrielle et la garantie de circulation, à s’égaliser ».
Proudhon ne croyait donc pas en une hypothétique transformation de l’État. Il était tout aussi impossible pour lui de servir et de développer la liberté dans la société que pour un lion de devenir un agneau. D’où, notamment, sa critique de la souveraineté populaire, aussi absurde que le droit divin : vox populi, vox dei, le principe était, pour lui, finalement le même. Non que le peuple fut incapable de se gouverner lui-même, mais lorsqu’il était appréhendé par l’État comme un mythe, dans une dimension unitaire et transcendante et non dans sa réalité sociale, il n’était plus qu’une masse sans intelligence livrée à ses pulsions, dont le gouvernement se servait pour accroître son pouvoir et sa légitimité. En organisant le suffrage universel suivant une conception du peuple qui en faisait un être collectif déstructuré et atomisé, l’État empêchait justement le peuple de prendre conscience de lui-même et de ses capacités réelles, qui consistent notamment à produire les normes et non seulement à les exécuter. Il s’ensuivait que le suffrage universel était incapable d’exprimer la volonté populaire puisqu’il « est une sorte d’atomisme, par lequel le législateur, ne pouvant faire parler le peuple dans l’unité de son essence, invite les citoyens à exprimer leur opinion par tête [...] comme si de l’addition d’une quantité quelconque de suffrages, pouvait jamais résulter une pensée générale » (La Solution du problème social).
Cependant le suffrage, sévèrement critiqué par Proudhon lorsqu’il légitimait le monisme de l’État, devait être généralisé à tous les niveaux pour exprimer le pluralisme social. Ainsi, les budgets, impôts et finances devaient être votés en premier lieu par les communes et les cantons, puis ils devaient pouvoir faire l’objet d’accords contractuels entre eux et de plus vastes ensembles. Les justiciables devaient choisir leurs juges, et ceux-ci les juges d’appel ; les soldats devaient désigner les sous-officiers, ceux-ci les officiers, et même les prêtres devaient élire leurs évêques. De ce fait, tous les anciens grands services relevant de l’arbitraire étatique devaient désormais revenir au contrôle du peuple. Aussi Proudhon put-il affirmer que « par la réforme économique, par la solidarité industrielle, et l’organisation du suffrage universel, le peuple passe de la spontanéité à la réflexion et à la conscience ; agit, non plus par entraînement et fanatisme ; mais avec dessein ; se comporte sans maîtres et serviteurs, sans délégués comme sans aristocrates, absolument comme ferait un individu. » (La Voix du peuple n° 64, du 3 décembre 1849)
Proudhon développa ces conceptions dans son grand ouvrage De la justice dans la révolution et dans l’Église, paru en 1858, où il démontrait la possibilité d’une justice immanente contre tout système transcendant qui légitime la domination et l’exploitation de l’homme par l’homme.
Marié depuis 1849 et père de deux filles, Proudhon fut condamné à trois ans de prison et à 4 000 francs d’amende dès la sortie de l’ouvrage. Il s’exila alors en Belgique où sa famille vint le retrouver quelques mois plus tard. Là, il écrivit La Guerre et la Paix et quelques articles contre l’unité de l’Italie, se prononçant en faveur d’une fédération. L’un de ces articles fut mal interprété par les Belges, qui le soupçonnèrent d’être un agent de Napoléon III. Il rentra alors en France pour approfondir ses travaux sur le fédéralisme, dont la théorie est donnée dans son ouvrage Du principe fédératif (1863). Enfin en 1864, il laissa en quelque sorte son testament politique, par ailleurs inachevé, De la capacité politique des classes ouvrières, qui développe ses conceptions sur la nécessité pour le prolétariat de se détacher des systèmes de représentation étatique pour s’émanciper de manière autonome. Il mourut l’année suivante, en 1865, de maladie de cœur et de congestion.

ŒUVRE : Il existe une édition ancienne des œuvres complètes, parue de 1867 à 1870 en 26 volumes in-18 à la Librairie Internationale Lacroix, Verboeckoven et Cie. Elle est loin de comprendre tous les articles de journaux écrits par Proudhon, ce qu’il préférait de tout ce qui était sorti de sa plume (voir les tomes XVII, XVIII et XIX).

Une édition annotée a commencé à paraître chez Rivière en 1923. Elle n’était pas achevée en 1962. Les deux derniers volumes parus comprennent une partie des Carnets de Proudhon qui n’avaient encore jamais été édités.

Pour la Correspondance de Proudhon, Lacroix fit une édition particulière en 1874 et 1875, en 14 volumes. Elle est tout à fait incomplète. On peut y ajouter d’importantes lettres analysées ou reproduites dans les catalogues d’autographes, ceux de la maison Charavay en particulier, et deux volumes : Lettres à Chaudey et à divers Comtois (1839-1864) procurées par Éouard Droz, Besançon, 1911 et Lettres au citoyen Roland (1858-1862), Paris, 1946.

Des œuvres choisies ont été compilées à diverses reprises. Citons : C. Bouglé, Proudhon, Paris, 1930 — C. Bouglé et H. Moysset, Proudhon, œuvres, Paris, 1936-1938, 2 vol — A. Cuvillier, Proudhon, Paris, 1937 — Alexandre Marc, P.-J. Proudhon, Textes choisis, Paris, 1945 — J. Muglioni, Proudhon : Justice et Liberté, textes choisis, Paris, PUF, 1962 — J. Bancal, Proudhon, œuvres choisies, textes présentés, Paris, Gallimard, 1967, coll. « Idées » — P. Ansart, Proudhon, Textes et débats, Paris, Le Livre de Poche, 1984.

SOURCES : Ce n’est pas ici le lieu d’énumérer le très grand nombre d’ouvrages consacrés à Proudhon en tout ou en partie. Notre sélection ne prétend pas à autre chose qu’à présenter les principaux aspects d’une bibliographie proudhonienne.

Pierre Ansart, Sociologie de Proudhon, Paris, PUF, 1967 — Henri Arvon, « Proudhon et le radicalisme allemand » (Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, 1951) — C. Bouglé, La Sociologie de Proudhon, Paris, 1911 — J. Bourgeat, Proudhon, père du socialisme français, Paris, 1943 (avec une bibliographie importante) — H. Bourgin, Proudhon, Paris, 1901 — G. Cogniot, « Le Centenaire de la Philosophie de la Misère »,La Pensée, 1946-1947 — Louis Dimier, Les maîtres de la contre-révolution au XIXe siècle, Paris, 1907 — E. Dolléans, Proudhon, Paris, Corrêa, 1941 — Edouard Dolléans, Proudhon, Paris, Gallimard 1948 — E. Dolléans et J.-L. Puech, Proudhon et la Révolution de 1848, collection du Centenaire, Paris, 1948 — E. Droz, P.-J. Proudhon, Paris, 1909 — Lucien Febvre, « Une question d’influence. Proudhon et le syndicalisme contemporain » Revue de Synthèse historique, 1909 — G. Guy-Grand, Pour connaître la pensée de Proudhon, Paris, 1948 — D. Halévy, La jeunesse de Proudhon, Moulins, 1913 — D. Halévy, La Vie de Proudhon, t. I, La Jeunesse, Paris, 1948 — P. Haubtmann, Marx et Proudhon, Paris, 1947 — P. Haubtmann, Pierre-Joseph Proudhon. Sa vie et sa pensée, Paris, Beauchesne, 1982 — P. Haubtmann, Proudhon, Tome I : 1849-1855, Tome II : 1855-1865, Paris, Desclée De Brouwer, 1988 — H. de Lubac, Proudhon et le Christianisme, Paris, 1945 — Jules-L. Puech, Le Proudhonisme dans l’Association internationale des travailleurs, Paris, 1907 — J.-L. Puech, « Quelques récents commentaires de Proudhon », 1848, Revue des Révolutions contemporaines, 1950 — Sainte-Beuve, Proudhon, sa vie et sa correspondance, Paris, 1872 — G. Gurvitch, Proudhon, PUF, 1965 — Un manuscrit de 1 500 pages dactylographiées, dû à P. Gamache et déposé à l’IFHS, constitue un Essai de classement méthodique de la correspondance de P.-J. Proudhon — Notes de Bernard Voyenne et, pour sa conception de la femme, Michèle Riot-Sarcey (sources : Le Peuple, La Démocratie pacifique, La République, 1849, La Revue Philosophique, 1857) — Sophie Chambost, Proudhon et la norme. Pensée juridique d’un anarchiste, Pennes, Presses universitaires de Rennes, 2004. — Edouard Jourdain, Proudhon : un socialisme libertaire, Michalon, 2009.

Olivier Chaïbi, Édouard Jourdain

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