Né le 10 juillet 1830 en l’ île Saint-Thomas, aux Antilles danoises ( devenues Iles Vierges des États-Unis) ; mort à Paris le 12 novembre 1903 ; artiste peintre pionnier de l’impressionnisme, de convictions anarchistes.

Né dans une famille descendant d’une lignée de Juifs marranes portugais qui avait fui Bragance en 1769, son père Frédéric Abraham Pissaro (1802-1865) natif de Bordeaux s’était marié avec sa nièce par alliance Rachel Pomié-Manzana (1795-1889), créole juive, veuve et dirigeante d’une entreprise florissante de quincaillerie sur l’île de Saint-Thomas, au port de Charlotte Amalie. Les autorités religieuses juives de Saint-Thomas,qui abrite l’une des plus vieilles synagogues du Nouveau monde, refusèrent longtemps ce mariage, en attendant les enfants Pissaro fréquentèrent l’école protestante avec les enfants d’esclaves.
Pissarro fut envoyé en France dans la pension Savary à Passy (Seine) pour terminer ses études (1843-1847), puis rappelé par son père pour l’aider au commerce familial. Devant l’incompréhension de ce dernier pour sa passion pour le dessin et « afin de rompre le câble qui m’attachait à la vie bourgeoise », il s’enfuit à Caracas avec un ami, le peintre danois Fritz Melbye, passionné de marines. Réconcilié avec son père, celui-ci l’envoya à Paris en 1855 pour suivre des cours, mais il ne fréquenta que très peu l’École des Beaux-Arts. Camille Pissaro arriva l’année de la première exposition universelle en France, où dans l’exposition des Beaux-Arts rue Montaigne à Paris, il fut très impressionné par les tableaux de Courbet, Daubigny ainsi que par Corot et ses amis de Barbizon et leur approche novatrice et directe de la nature.
Longtemps, Pissaro connut des difficultés financières pour faire vivre sa nombreuse famille – de 1866 à 1869 par exemple, il peignit des enseignes.
La guerre de 1870 pour laquelle il n’avait pas été mobilisé car de nationalité danoise, le chassa de Louveciennes où il habitait avec sa famille et il se réfugia à Londres. Il y retrouva Daubigny qui lui présenta le galeriste Paul Durand-Ruel qui lui acheta deux toiles et deviendra son marchand attitré. Le 14 juin 1871, il épousa sa compagne enceinte de leur troisième enfant, Julie Vellay, fille de vignerons de Bourgogne, catholique, qui avait travaillé comme domestique chez ses parents. Ce mariage civil de leur fils athée et libre-penseur scandalisait son père ; le couple eut huit enfants. Un mois après l’écrasement de la Commune, fin juin 1871, il retrouva sa maison de Louveciennes qui avait été occupée par des soldats prussiens et pillée, traumatisé par la disparition de nombreuses oeuvres qu’il prévoyait de présenter au Salon. Cézanne disait de lui : « Au moment de Louveciennes, c’était le premier parmi nous. » En 1872, il revint à Pontoise dans le quartier excentré de l’Hermitage, inspiré par les bords de l’Oise, la campagne vallonée et les nouvelles usines.
À partir de 1874, il participa aux premières expositions impressionnistes. Il leur demeura fidèle jusqu’à la dernière en 1886.
S’il préférait la République à une éventuelle restauration monarchique, ses lettres montrent qu’il ne se faisait aucune illusion sur les hommes politiques. Sensible aux idées anarchistes, Pissaro refusait l’autorité et exaltait l’individu. L’anarchisme lui permit d’exprimer sa propre conception de la beauté. La lecture de Kropotkine, Proudhon et Grave l’avait convaincu de la nécessité de la révolution sociale.
En 1884, les Pissaro s’intallèrent à Éragny (Oise) maison achetée grâce au prêt de Monet. Totalement investi dans son art, il se montrait moins talentueux que certains confrères à tirer profit des progrès de sa cote. Sa femme Julie transforma le jardin en petite exploitation vivrière. Camille reprit un pied-à-terre à Paris, rue de l’Abreuvoir à Montmartre. En 1899, il participait au Club de l’art social, fondé par Adolphe Tabarant (1863-1950), aux côtés d’Auguste Rodin, Jean Grave, Emile Pouget et Louise Michel. Il était partisan de l’art pour l’art : « Tous les arts sont anarchistes ! Quand c’est beau et bien ! », mais non à l’art à tendance sociale. Contrairement à ce qu’a écrit Kropotkine dans La conquête du pain, il ne pensait pas qu’il soit nécessaire d’être paysan pour rendre dans un tableau la poésie des champs. Pour lui, une belle œuvre d’art était un défi au goût bourgeois.
En 1890, il réalisa pour deux de ses nièces un album de 28 dessins à la plume qui montrent clairement quelles étaient ses opinions. Intitulé Les turpitudes sociales, cet album représente d’une manière violente l’argent, la bourse, le capital, la religion, le patronat, l’esclavage salarié, la misère, la faim et le suicide. On y note l’influence de Daumier et de Zola. L’espoir y est représenté par une scène de barricade et un dessin où un vieux philosophe regarde se lever le soleil surmonté des lettres du mot anarchie.
Après l’assassinat du président Carnot par Caserio* (1894), comme Octave Mirbeau* ou Bernard Lazare*, Pissarro resta quelques mois en Belgique pour échapper à la répression. Il y rencontra Elisée Reclus* et Emile Verhaeren. Son soutien moral et financier aux victimes fut important. Il aida les enfants d’anarchistes emprisonnés, Emile Pouget et les compagnons italiens en exil. Il épongeait régulièrement les dettes des journaux de Grave, La Révolte et Les Temps nouveaux.
Pissarro ne donna que trois lithographies à cette dernière publication (1895-1914) mais son soutien financier fut très régulier. Il poussa ses fils Lucien, Georges et Rodo, tous artistes, à y envoyer leurs propres dessins. Il donna aussi des œuvres pour les tombolas organisées pour renflouer les caisses du journal.
Pendant l’affaire Dreyfus, il se battit contre l’injustice et l’antisémitisme aux côtés d’Octave Mirbeau et de Maximilien Luce* et il se brouilla avec ses collègues peintres Degas et Renoir qui avaient choisi le camp adverse.
C’est lors d’un séjour à Paris, qu’il mourut de septicémie le 13 novembre 1903. Il a été inhumé dans le cimetière du Père-Lachaise.
Le critique d’art Frantz Jourdain (père de Francis Jourdain->88131]) lui rendit un vibrant hommage dans le journal des Temps nouveaux.

SOURCES : Thieme und Becker, Dictionnaire général des artistes de l’antiquité à nos jours, Leipzig, vol. XXVII, pp. 108-109. — C. Pissarro, Lettres à son fils Lucien, Paris, 1950. — R. L. Herbert, « Les artistes et l’anarchisme », Le Mouvement social, juillet-septembre 1961. — J. Sutter, Les Néo-Impressionnistes, 1970 (étude de Lucien par Alan Fern). — A. Dardel, "Étude des dessins dans les journaux anarchistes, 1895-1914", mémoire de maîtrise, Sorbonne, 1970. — Correspondance, fonds J. Grave, déposée à l’IFHS. — Archives de C. Pissarro, Catalogue, vente Hôtel Drouot, 21 novembre 1975. — Philippe Equy, "Camille Pissarro", CIRA-Marseille.— Pissaro à Éragny, La nature retrouvée Beaux-Arts Éditions à l’occasion de l’exposition au Musée du Luxembourg à Paris, 2017.— Les Temps nouveaux 19-25 décembre 1903.

Notice complétée par Marianne Enckel,Olivier Ray et Annie Pennetier

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