BONNOT Jules, Joseph [Dictionnaire des anarchistes]

Par Anne Steiner

Né le 14 octobre 1876 à Pont-de-Roide (Doubs), mort à Choisy-le-Roi le 28 avril 1912 ; illégaliste.

Jules Bonnot (1909)
Jules Bonnot (1909)
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Jules Bonnot perdit sa mère à l’âge de quatre ans et fut élevé par sa grand-mère. Son père, ouvrier fondeur, le fit entrer à l’âge de treize ans aux usines Peugeot comme apprenti mécanicien. Sa participation active à des conflits sociaux lui valut d’être fiché comme anarchiste et syndicaliste par les services de police avant l’âge de 20 ans. Il subit dès lors de fréquentes et longues périodes de chômage car tous les employeurs de la région connaissaient sa réputation.

Après son service militaire qu’il accomplit de 1897 à 1900 au sein du 133e régiment d’infanterie, il épousa le 14 août 1901, une couturière, Sophie Burdet dont il eut un fils né en 1904. Le couple se sépara quelques années plus tard et Bonnot ne put jamais obtenir de revoir son enfant.

Pour travailler, Il passait de ville en ville : Genève, Neuves-Maisons, Saint-Etienne, puis Lyon où il fut embauché par les usines Berliet. C’est là qu’il passa son « autorisation » de conduire, aux frais de son employeur en 1907. Bon mécanicien, il ouvrit l’année suivante, avec un ancien collègue, Albert Petit-Demange, de sensibilité libertaire comme lui, un atelier de mécanique. Mais l’entreprise rapportait trop peu pour les nourrir, lui et son associé. Aussi utilisaient-ils le local comme entrepôt pour des véhicules volés, essentiellement des bicyclettes, car les voitures, encore très rares, étaient difficiles à cacher et, plus encore, à revendre. La police le soupçonnait d’avoir participé à plusieurs cambriolages dans les environs et le surveillait de près.

Le 12 octobre 1911, une perquisition eut lieu à l’atelier et Albert Petit-Demange fut arrêté. Le 16 octobre, un mandat d’arrêt était lancé contre Jules Bonnot, absent de l’atelier, le jour de la perquisition. Bonnot se cacha quelque temps dans la région avant de prendre la fuite à bord d’une voiture volée, en compagnie de Joseph Sorrentino* dit Platano, un anarchiste italien qui connaissait bien le milieu individualiste parisien.

Le 27 novembre 1911, près de Melun, au Châtelet-en-Brie, dans des circonstances mal élucidées, Joseph Bonnot abattit son complice de deux balles tirées en pleine tête. Bonnot prétendit avoir été contraint d’achever Platano qui s’était grièvement blessé en manipulant son browning. Pour la police, il s’agissait d’un meurtre : les deux hommes, qui auraient cambriolé de concert, se seraient querellés à propos du partage du butin. Dans les milieux anarchistes, certains souscrivirent à la version de l’accident, d’autres à la version policière.

Le 21 décembre 1911, Jules Bonnot, en compagnie d’Octave Garnier*, de Raymond Callemin* et d’un quatrième comparse, non encore identifié à ce jour, attaqua un garçon de recettes de la Société générale qu’ils laissèrent pour mort sur le pavé avant de prendre la fuite à bord d’une automobile Delaunay-Belleville, volée quelques jours plus tôt. Très vite, la police fut sur leur piste et une folle cavale s’ensuivit, parsemée de meurtres. Elle s’acheva par un hold-up sanglant à Chantilly le 20 mars 1912.

Bonnot, traqué, se réfugia chez le soldeur Antoine Gauzy* à Ivry-sur-Seine. C’est là qu’il abattit, le 24 avril 1912, le sous-chef de la Sûreté, Louis Jouin, venu pour une perquisition. Quelques jours plus tard, la police cernait, au lotissement Fromentin à Choisy-le-Roi, le garage où Bonnot avait trouvé refuge. L’anarchiste d’origine russe Jean Dubois*, qui l’avait accueilli, fut tué d’emblée par les forces de l’ordre.

Bonnot, qui s’était barricadé à l’étage, soutint un siège de plusieurs heures, seul contre une centaine de policiers, appuyés par un régiment d’infanterie coloniale, devant des milliers de spectateurs qui lui étaient pour la plupart hostiles. Il fallut utiliser la dynamite pour en venir à bout.

La détermination et le courage dont il fit preuve au cours de ce siège aberrant donna à Jules Bonnot une stature qu’il ne tenait certes pas des actions brouillonnes et sanglantes qu’il avait menées. Au plus fort de la fusillade, Bonnot avait griffoné un texte d’adieu qui innocentait Antoine Gauzy et Eugène Dieudonné* ainsi que sa maïtresse, Judith Thollon, incarcérée à Lyon. Il affirmait que tous ses actes lui avaient été dictés par la volonté de vivre sa vie : "j’ai le droit de vivre. Tout homme a le droit de vivre et puisque votre société imbécile et criminelle prétend me l’interdire, eh bien tant pis pour vous."

Après le drame de Choisy, Mauricius*, sous le pseudonyme de Lionel, revendiqua avec fougue dans les colonnes de l’anarchie du 9 mai 1912 l’appartenance de Bonnot au mouvement anarchiste : « Bonnot , allant revolver au poing reprendre l’or des bourgeois dans la sacoche de la Société générale, était anarchiste. Bonnot se jouant pendant des mois de l’autorité, représentée par tous les Guichard de la Sûreté, était anarchiste. Bonnot, défendant sa liberté à coups de Browning, était anarchiste. Bonnot mourant sur la brèche, face à face avec toute l’engeance sociale, seul contre la flicaille, l’armée, la magistrature et la tourbe des honnêtes gens, était anarchiste. Et quand cette vie, cette mort s’accompagnent de gestes que n’aurait pas renié un Spartiate, quand Bonnot traqué par un régiment, visé par 500 Lebel, sa masure détruite par la dynamite, quand Bonnot blessé, mourant peut-être, prend un crayon et écrit : Madame Thollon était innocente, Gauzy aussi, Dieudonné aussi, Petit-Demange aussi, Monsieur Thollon aussi. Quand un homme fait des actes tels, il atteint à cette minute, les cimes de la beauté morale. »

En vertu de la loi sur les menées anarchistes de 1894, Mauricius fut inculpé d’apologie de crimes, prit le large, et fut condamné à cinq ans de prison par défaut. Arrêté en 1913, il fit appel de sa condamnation et fut finalement acquitté.

Peu de temps avant sa mort, en 1974, il confia à Piere-Valentin Berthier*, qui recueillit ses Mémoires, les raisons qui l’avaient poussé à écrire alors pareil panégyrique : « Nombreux parmi nous étaient ceux qui pensaient que leurs exploits avaient fait plus de mal que de bien à la cause révolutionnaire, mais il n’était pas question de les désavouer ; d’abord parce que le régime de l’époque, hypocritement libéral, mais résolument affameur, faisait chaque jour vingt fois plus de victimes, ensuite parce que nous ne savions pas, au fond, si leurs actes n’avaient pas un résultat positif en obligeant aussi bien les prolétaires à reconnaître les tares du système que les bourgeois à réfléchir sur ses dangers. »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article153821, notice BONNOT Jules, Joseph [Dictionnaire des anarchistes] par Anne Steiner, version mise en ligne le 18 mars 2014, dernière modification le 3 mai 2014.

Par Anne Steiner

Jules Bonnot (1909)
Jules Bonnot (1909)
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SOURCES : Archives PPo, cartons E140 ; E141. — Mémoires de Mauricius recueillies par Pierre Valentin Berthier. — Rirette Maîtrejean, Souvenirs d’anarchie, La Digitale 2005.

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