Né à Moscou (Russie) le 9 décembre 1842 ; mort à Dmitrov (Russie) le 8 février 1921 ; scientifique, géographe, militant et théoricien anarchiste.

Pierre Kropotkine (1883)
Album Bertillon, 1894.
Si Proudhon a été le précurseur et Bakounine le fondateur, on peut considérer que Piotr Alexeïevitch Kropotkine a été le théoricien de référence de l’anarchisme au XIXe siècle. Son œuvre économique, philosophique et scientifique donna sa première assise doctrinale au mouvement. Haute figure intellectuelle au parcours hors du commun, il fut unanimement respecté dans le mouvement anarchiste international et bien au-delà. Cette notice s’efforce de se concentrer sur son action dans l’aire francophone mais, même en exil en Grande-Bretagne, son activité resta très liée à celle du mouvement anarchiste français.
Né d’une famille de très haute noblesse, Kropotkine aurait pu porter jusqu’à sa mort le titre de prince qui lui revenait de droit. Au lieu de cela, après de brillantes études dans une école militaire et quelques années d’exploration dans la lointaine Sibérie orientale, qui devait faire de lui plus tard un géographe de renommée mondiale, il changea de camp. Comparaissant au procès des anarchistes, dit des 66, le 15 janvier 1883 à Lyon, il devait d’ailleurs se présenter aux juges lyonnais de la façon suivante : « Mon père était propriétaire de serfs ou plutôt d’esclaves. Dès ma plus tendre enfance, j’ai vu se produire des faits semblables à ceux qu’a racontés un romancier américain [sic] dans La Case de l’oncle Tom. C’est du jour où j’ai vu les cruautés auxquelles était en but la classe des opprimés que j’ai appris à l’aimer. Je suis entré à seize ans à l’École des pages, et si dans la cabane des paysans j’avais appris à aimer le peuple, c’est à la Cour que j’appris à détester les grands. »
En 1872 il passa quelques jours à Zurich, à Genève puis dans le Jura suisse. Il adhéra alors à l’Association internationale des travailleurs (AIT).
De retour à Saint-Pétersbourg la même année, il tenta d’organiser les luttes ouvrières et paysannes malgré la dictature de fer du régime tsariste et parvint à mener une action clandestine de recrutement sous le nom d’emprunt de Borodine. Arrêté en 1874, il fut immédiatement mis au secret dans une cellule de la sinistre forteresse Pierre-et-Paul.
Il parvint à s’évader en 1876, se réfugia en Angleterre sous le pseudonyme de Levachov, puis retourna en Suisse où il participa activement à la vie de la Fédération jurassienne et à celle de la section française (clandestine) de l’AIT, ainsi qu’à leurs journaux. Quelques années plus tard, il le racontait à Émile Darnaud* en ces termes : « L’Avant-Garde fut faite par Brousse, surtout par Brousse, et par moi, lorsque nous trouvâmes que le Bulletin devenait trop fade... Les attentats de Hodel, Moncasi et Passanante se suivant à la file, les gouvernements ont cru qu’ils venaient de la Jurassienne, et ont fait poursuivre L’Avant-Garde. Brousse fut poursuivi et alors je créai avec Dumartheray et Herzig Le Révolté (avec 23 francs en poche), que nous tirâmes à 3 000 au lieu des 600 que tirait L’Avant-Garde. Nous vendîmes 2 000 du premier numéro au lieu des 250 exemplaires que vendait régulièrement L’Avant-Garde. » (lettre à Darnaud, citée par ce dernier dans une lettre à Jacques Gross du 20 janvier 1891 ; Archives Gross, IISG Amsterdam).
Au cours du congrès de la Fédération jurassienne à La Chaux-de-Fonds, le 12 octobre 1879, Kropotkine fit admettre le communisme comme but, avec le collectivisme bakouninien comme forme transitoire de propriété. Il proposa par ailleurs, à la suite de Proudhon, l’abolition de toute forme de gouvernement et la libre fédération des groupes de producteurs et de consommateurs.
Il vivait alors à Clarens près de chez Élisée Reclus, collaborant notamment à sa Nouvelle Géographie universelle.
Du 14 au 19 juillet 1881, Kropotkine fut délégué au congrès anarchiste de Londres (voir Gustave Brocher) par le journal Le Révolté (le mandat était signé de Thomachot*, Dumartheray, Élisée Reclus et Charles Perron*) et par le Parti révolutionnaire lyonnais (le mandat était signé de Pejot fils, Collard, Joseph Bernard, Toussaint Bordat, Dupoizat et un 6e, illisible). Durant le congrès, il émit des réserves sur la « propagande par le fait » et fit adopter une déclaration sur la morale anarchiste. À son retour, il fut expulsé de Suisse. Les autorités helvétiques lui reprochaient sa propagande pour la commémoration de la Commune de Paris, le 18 mars, et son soutien aux révolutionnaires russes qui avaient exécuté le tsar.
À la fin de 1881, il partit pour Londres où il passa un an puis revint en France où il participa au mouvement de rébellion des travailleurs du textile à Lyon.
Mais il fut arrêté en décembre 1882, puis jugé à Lyon dans le cadre du « procès des 66 » (voir Toussaint Bordat) qui s’ouvrit le 8 janvier 1883 devant le tribunal correctionnel de Lyon. Sa prestation à la barre fut très remarquée dans la presse. Le tribunal le condamna à cinq ans de prison, qu’il effectua principalement à Clairvaux. Suite à des interventions de Victor Hugo, de Georges Clemenceau et d’une campagne internationale de soutien organisée par Élisée Reclus, il en fut libéré en janvier 1886. Reclus avait notamment publié en 1885 un recueil d’articles de Kropotkine, Paroles d’un révolté, dont le succès fut immédiat.
En mars 1886, Kropotkine s’établit près de Londres : l’Anglaise Charlotte Wilson était venue le voir à Clairvaux pour le persuader de venir animer le mouvement qui, outre-Manche, commençait à gagner en ampleur. Kropotkine et Wilson rejoignirent alors le petit groupe du journal The Anarchist, animé par l’individualiste Henry Seymour, mais s’en séparèrent rapidement. En 1886, tous deux lancèrent donc le mensuel Freedom, autour duquel se constitua un Freedom Group de très haute tenue. Jusqu’en 1914 et au-delà, cette publication devait être l’équivalent britannique du Révolté puis de La Révolte et des Tempsnouveaux, hebdomadaire animé par Jean Grave avec lequel Kropotkine collabora de très près (cf. la correspondance abondante entre Grave et Kropotkine à l’IFHS) et qui publia bien des inédits de Kropotkine (ou des traductions du français).
En 1887-1889, Kropotkine fut très impressionné par les grandes grèves qui secouèrent la Grande-Bretagne et entraînèrent une syndicalisation massive. Les Temps nouveaux et Freedom vantèrent alors l’exemple anglais, amorçant un tournant grève-généraliste et pro-syndicaliste. Sur la question de la « propagande par le fait », il faut noter que, dès 1891, donc avant même l’épisode terroriste français de 1892-1894, Kropotkine mit en garde le mouvement contre « l’erreur des anarchistes en 1881 ». « Un édifice basé sur des siècles d’histoire ne se détruit pas avec quelques kilos d’explosifs », écrivit-il dans La Révolte du 18 mars 1891, et il invita les compagnons à entrer dans les syndicats. Il précédait ainsi de quelques années la pensée d’Émile Pouget et de Fernand Pelloutier. Il préconisa aussi la constitution d’une nouvelle internationale ouvrière, « quelque chose de grand, produisant impression par ses congrès sur le grand public », et contenant dans son sein, liés entre eux par une alliance, les « hommes révolutionnaires restés communistes ». Ce deuxième élément n’est pas sans rappeler les fraternités secrètes bakouniniennes et la structure adoptée par la FAI en Espagne.
En Angleterre, Kropotkine séjourna entre la banlieue londonienne et la côte sud du pays, avec plusieurs étés en Suisse et en Italie de 1908 à 1913, en raison de ses problèmes de santé. Sa maison fut toujours un lieu de rencontres et d’échanges. Durant trente ans, il travailla d’arrache-pied, par ses nombreuses conférences, ses actions de soutien aux luttes des travailleurs anglais et ses publications, à poser les bases d’une philosophie, d’une science, d’une économie et d’une stratégie politique pour l’anarchisme communiste.
À partir de 1881, Pierre Kropotkine avait publié plusieurs brochures de propagande, mais ce n’est qu’en 1892, avec La Conquête du pain puis avec Champs, usines et ateliers que sa pensée économique et politique s’affirma, dans le sens d’une synthèse entre les théories de Proudhon et celles de Bakounine. Ses principaux ouvrages théoriques (L’Entraide, 1902 ; La Science moderne et l’anarchie, 1909) ou historiques (La Grande Révolution, 1909) furent traduits et diffusés dans le monde entier, jusqu’en Chine ; ses brochures de propagande (Aux jeunes gens ; L’État...) connurent une vaste diffusion.
L’apport théorique de Kropotkine à la philosophie libertaire est immense. Il est, plus que Proudhon encore, le grand philosophe de l’autogestion à travers son analyse de l’expropriation révolutionnaire et du développement local autocentré. Il est également le théoricien de l’insurrection populaire dont il a donné la tactique et les plans dans plusieurs de ses ouvrages et qu’il a élevée au rang de véritable catégorie historique, d’authentique philosophie de l’histoire. Kropotkine a de plus essayé de réaliser les synthèses que ses prédécesseurs pouvaient difficilement, du fait de leurs relations conflictuelles avec Marx, envisager. En ce sens il est le penseur le plus profond de la fusion entre anarchisme et communisme, de même qu’il est en avance sur son temps lorsqu’il imagine la possibilité d’abolir le salariat. Kropotkine a enfin donné à l’anarchisme l’assise qui lui faisait défaut dans les sciences naturelles, non seulement à travers sa théorie de l’entraide comme principe de vie collective mais aussi en inscrivant la pensée libertaire dans le prolongement des idées scientifiques héritées de la philosophie des Lumières et des grandes découvertes du XIXe siècle.
En août 1914, l’internationaliste Kropotkine fut, avec d’autres anarchistes notoires, un défenseur intransigeant de la cause des Alliés. Cette attitude qui se concrétisa en mars 1916 par la signature du « Manifeste des seize » (voir Jean Grave), leur valut d’être traités par d’autres compagnons et notamment Malatesta, d’« anarchiste de gouvernement ».
Cette prise de position était d’ailleurs bien antérieure chez Kropotkine, qui voyait en l’Allemagne un élément-clef de la réaction en Europe. Dans une mise au point publiée dans Le Temps du 31 octobre 1905, il avait en effet affirmé : « Quiconque a vécu la réaction sociale et intellectuelle de ces trente dernières années comprendra pourquoi je pense que chaque fois qu’un État militaire en envahira un autre trop faible pour se défendre lui-même, les antimilitaristes de toutes les nations doivent se porter à sa défense ; mais surtout, ils doivent le faire pour la France, lorsqu’elle sera envahie par une coalition de bourgeoisies qui haïssent surtout dans le peuple français son rôle d’avant-garde de la Révolution sociale. » L’année suivante, en séance plénière du congrès anarchiste russe tenu à Londres, il avait clamé avec véhémence qu’en cas de guerre entre la Russie et l’Allemagne, il prendrait volontiers les armes pour faire la guerre au Reich allemand.
Après la révolution de février 1917, il retourna en Russie sous le nom de « professeur Tourine », en compagnie de son épouse. Là, il prit contact avec tous les groupes révolutionnaires, salua la formation des soviets puis la révolution d’Octobre, mais rendit publics ses désaccords avec Lénine sur la structure autoritaire de l’État bolchevik. Il dut alors s’éloigner de Moscou, car des centaines d’intellectuels et de travailleurs anarchistes étaient emprisonnés par le nouveau pouvoir. Dans sa modeste maison, il reçut la visite de Victor Serge et de Nestor Makhno qui l’admiraient beaucoup. Les maladies contractées au cours de ses détentions l’avaient cependant affaibli. Sa mort, en 1921, fut l’occasion d’un gigantesque rassemblement populaire : le cortège funèbre, fort de plus de 100 000 personnes, vit fleurir côte à côte drapeaux rouges et drapeaux noirs. Le gouvernement avait dû accorder à cette occasion une journée de liberté aux anarchistes emprisonnés. Ce fut la dernière manifestation libre de l’histoire de l’Union soviétique.

ŒUVRE POLITIQUE (hors publications géographiques et de sciences naturelles) : Le Procès de Solovieff. La vie d’un socialiste russe, Genève, 1879, 24 p. — Aux jeunes gens, Imp. Jurassienne, Genève, 1881, 32 p. — La Loi et l’autorité, Imp. jurassienne, Genève, 1884 (2e éd.), 32 p. — Paroles d’un révolté, préface d’Élisée Reclus, 1885, 343 pp. — In Russian and French Prisons, 1887 (traduction française Dans les prisons russes et françaises, Le Temps des cerises 2009) — L’Anarchie dans l’évolution socialiste (conférence faite à la salle Lévis), au bureau du Révolté, 1887, 31 p. — Les Prisons (conférence faite à la Salle Rivoli), au bureau de La Révolte, Paris, 1888, 59 p. — Le Salariat, au bureau de La Révolte, 1889, 36 p. — L’Idée anarchiste : l’action anarchiste dans la révolution, Gr. Les Temps nouveaux, s.d. [1890 ?], 29 p. — La Morale anarchiste, au bureau de La Révolte, 1891, 74 p. — La Conquête du pain, préf. d’Elisée Reclus, Paris, Tresse et Stock, 1892, 299 p. — L’Esprit de révolte, Publications de La Révolte, Paris, 1892, 32 p. — Un siècle d’attente, 1789-1889, publ. de La Révolte, Paris, 1893, 32 p. — Les Temps nouveaux (conférence faite à Londres), publ. de La Révolte, 1894, 63 p. — L’Anarchie, sa philosophie, son idéal, P.-V. Stock, 1896, 59 p. — L’Inévitable Anarchie, Bibliothèque des Temps nouveaux n° 6, Bruxelles, 1896, 35 p. — Autour d’une vie (Mémoires), préf. de G. Brandès, trad. de l’anglais par Francis Leray et Alfred Martin, P.-V. Stock, 1902. — L’Organisation de la vindicte appelée justice, publ. des Temps nouveaux n° 21, 1901, 16 p. — Communisme et anarchie, publ. des Temps nouveaux n° 27, 1903, 18 p. — L’Ordre, éd. de Germinal, Amiens, 1905, 8 p. — L’Entraide, un facteur de l’évolution, traduction de l’anglais par Louise Guieysse-Bréal, éd. Hachette, Paris, 1906, 390 p. — Champs, usines et ateliers ou l’industrie combinée avec l’agriculture, et le travail cérébral avec le travail manuel, trad. de l’anglais par Francis Leray, P.-V. Stock, 1910, 486 p. — La Grande Révolution 1789-1793, P.-V. Stock, 1909, 749 p. — La Terreur en Russie : un appel à la nation britannique, publié par le comité parlementaire russe, P.-V. Stock, 1910, 115 p. — L’Idée révolutionnaire dans la révolution, publ. des Temps nouveaux n° 64, 1913, 24 p. — La Révolution sera-t-elle collectiviste ? publ. des Temps nouveaux n° 66, 1913, 8 p. — La Science moderne et l’anarchie, Stock (2e éd.), 1913, 391 p. — Le Principe anarchiste, publ. des Temps nouveaux n° 67, 1913, 8 p. — Lettre ouverte de Pierre Kropotkine aux travailleurs occidentaux, publ. des Temps nouveaux, Paris, 1917, 7 p. — L’Éthique, trad. de Marie Goldsmith, Stock, 1927, 397 p.

SOURCES : Correspondance, IFHS et IISG — préface à Dans les prisons russes et françaises, de Kropotkine, par Philippe Paraire — mémoires de Kropotkine, et préface de Nicolas Walter à l’édition anglaise de 1971 — Hein Hug, Kropotkin Bibliographie, Trotzdem Verlag 1994 — Michaël Confino, « Kropotkine en 1914 : la guerre et les congrès manqués des anarchistes russes », Cahiers du monde russe et soviétique, n°23-1, 1982.

Philippe Paraire, Marianne Enckell et Constance Bantman

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