HENRY Fortuné [HENRY Jean, Charles, Fortuné] [Dictionnaire des anarchistes]

Par Jean Maitron, Henri Manceau, Gauthier Langlois, Anne Steiner

Né le 21 août 1869 à Limeil-Brévannes (Seine-et-Oise) ; mort le 21 novembre 1931 à Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne) ; représentant en produits pharmaceutiques, comptable, coquetier, puisatier, maçon, mécanicien, journaliste ; militant anarchiste ; fondateur d’un milieu libre ; fils du communard Fortuné Henry, frère de l’anarchiste Émile Henry.

Fortuné Henry (1894)
Fortuné Henry (1894)
Album Bertillon, 1894.

Fortuné Henry était le fils aîné de Rose Caubet et du communard Fortuné Henry, condamné à la peine de mort par contumace en 1873. Il passa son enfance en Espagne où sa famille s’était exilée jusqu’à l’amnistie de 1880. Deux ans après son retour, son père mourut et sa mère exploita un débit de boissons, à l’enseigne de l’Espérance, à Limeil Brévannes pour faire vivre ses trois garçons : Fortuné, Émile, né en 1872, et Jules, né en 1879. De leurs parents les deux aînés héritèrent de leur polyvalence, leurs convictions politiques et sociales et leur engagement militant. Ils furent également influencés par des amis de leur père, Paul Brousse et le docteur Edmond Goupil qui se considérait comme leur tuteur.

Fortuné commença à travailler jeune comme employé à la Pharmacie centrale de Paris, un poste qu’il quitta en décembre 1889. Il était alors proche du Parti ouvrier dont il s’éloigna en 1891. Il se mit à fréquenter les cercles anarchistes (voir Lucien Fetis, Gustave Bouillard, François Durey, Michel Antoine, Marie Coquus, Nicolas Thomassin, Arsène Dupont, Edmond Clamart) et rapidement donna des conférences en parcourant la France et collabora au Père Peinard. Pour des propos exaltant la violence, il fut condamné, au cours de l’année 1893, par les cours d’assises des Ardennes, de l’Aisne et du Cher, à des peines de prison (treize années au total) et à des amendes. L’année suivante, son frère cadet Émile fut guillotiné après avoir commis deux attentats sanglants. Peu après, en novembre 1894, il fut libéré après un séjour de deux ans dans la prison de Clairvaux. Il s’installa chez sa mère qu’il avait promis de soutenir. Il mit un temps entre parenthèse ses activités militantes, sans cesser d’être surveillé par la police. Ainsi, aux trois premiers anniversaires de l’exécution d’Émile, les autorités l’empêchèrent, lui et une centaine de ses amis anarchistes, de faire un pèlerinage sur la tombe de son frère. Fortuné vivait de l’élevage et de maraichage. Il vendait des œufs, des volailles, des lapins, du beurre, des fruits et légumes produits dans la propriété de sa mère. Cette expérience agricole lui fut plus tard utile dans la colonie d’Aiglemont.

Fortuné reprit ses activités militantes à partir de 1895. Il collabora avec Kropotkine, Jean Ajalbert, Bernard Lazare, Octave Mirbeau, Élie Reclus et Élysée Reclus à l’hebdomadaire Les Temps nouveaux fondé par Jean Grave. Le 16 mars 1896 il fut, avec Sébastien Faure et Joseph Tortelier l’un des orateurs qui prit la parole devant 1500 personnes dans le meeting organisé par Amédée Denéchère pour protester contre l’arrestation et l’expulsion de France de Kropotkine. Il collaborait alors avec Michel Zévaco, Zo d’Axa, Mecislas Golberg, Bernard Lazare, Laurent Tailhade et Félix Fénéon au quotidien anarchisant La Renaissance. En décembre Fortuné fut jugé par une cour d’appel. A son procès assistait notamment Eugène Bedu qui y fut arrêté pour avoir crié « Vive l’anarchie ! ».

Membre de la Ligue antimilitariste que fondèrent en décembre 1902 Henri Beylie, Paraf-Javal, Libertad, Janvion et Yvetot, Fortuné Henry fit partie de la délégation qui représenta les antimilitaristes français au congrès antimilitariste d’Amsterdam de 1904 et qui vit la création de l’Association internationale antimilitariste (AIA). L’année suivante Charles Malato un proche de Fortuné et l’un des membres de L’AIA fut accusé avec Harvey, Vallina et Caussanel de l’attentat contre président de la République et le roi d’Espagne. Fortuné fut l’une des personnalités qui témoigna à la décharge des accusés. Après leur acquittement un grand banquet fut organisé en présence de 400 personnes au Rocher Suisse (Paris XVIIIe). Fortuné fut l’un des orateurs qui intervint avec Madame Séverine, le député socialiste Adrien Meslier, Miguel Almeyreda, et le docteur Goupil ami de la famille Henry.

Sans doute influencé par les expériences phalanstériennes de Victor Considerant et Jean Journet que son père avait soutenues, Fortuné avait décidé de créer une colonie pour mettre en pratique son projet de société. Il connaissait bien les Ardennes qu’il avait parcourues en tous sens dans le cadre de son travail, et aussi pour donner des conférences. Il était membre de la loge de Charleville. C’est dans cette région, près d’Aiglemont, dans la clairière du Vieux Gesly, qu’il acheta un terrain d’un hectare destiné à l’installation d’une colonie anarchiste : L’Essai. Il entendait « vivre en marge de cette société et se rendre de plus en plus indépendant. », tout en déclarant : « Je suis venu ici, dans ce coin perdu de la forêt pour créer la cellule initiale de l’humanité future » (Le Temps, article de Francis Mommeja, « Un phalanstère communiste », 11 juin 1905). Il s’installa en juin 1903 dans une hutte en glaise couverte de branchages tandis qu’il édifiait, avec l’aide de deux compagnons habitant Nouzon, une maison en torchis de 10m sur 9, et creusait un étang destiné à la pisciculture.

Les premiers colons arrivèrent à la fin du mois de septembre 1903. Ils étaient onze en octobre 1904, vingt en 1905. Parmi eux, la compagne de Fortuné, Adrienne Tarby qui était aussi la belle-mère de son frère Jules Henry, et la seconde fille d’Adrienne, Marguerite Thiébaux dite Andrée, âgée de dix ans. Grâce à des souscriptions lancés dans les milieux libertaires, de nouveaux bâtiments furent édifiés dont une maison de dix pièces comprenant une salle à manger agrémentée d’une véranda décorée par Steinlen, des ateliers, des hangars, des écuries. Le maraîchage, l’élevage de volailles et de chèvres, et bientôt la culture de seigle, de betteraves et de pommes de terre devaient permettre aux colons d’être autonomes sur le plan alimentaire et de se procurer des revenus par la vente des surplus sur les marchés.

A partir de juin 1906, la colonie se dota d’une imprimerie et édita le journal Le Cubilot dont Victor Loquier était l’un des collaborateurs, suivi du Communiste, ainsi que des brochures, qui rendaient compte des conflits sociaux et de l’activité syndicale de la région car les colons d’Aiglemont étaient très ouverts sur leur environnement immédiat. Fortuné Henry n’hésitait pas à intervenir dans les réunions publiques lors des grèves. La durée de cette expérience fut de six ans et le journal Le Libertaire dont Fortuné Henry était proche en rendit compte avec régularité. En 1907 ses amis Arthur Mallet et Alzir Hella le firent écrire aussi dans l’Action syndicale dont Georges Dumoulin était le gérant. Il y prit notamment la défense de Matha, directeur du Libertaire.

En 1905, Fortuné Henry fut condamné à une amende et à quelques jours de prison pour contrebande, puis en 1907 pour coups et blessures. Le colon André Mounier, élément le plus stable après Fortuné et sa compagne, et certainement le plus compétent en agriculture, fut condamné lui aussi pour contrebande en 1905, puis inculpé en novembre 1907 d’injures envers l’armée à la suite d’un article paru dans le Cubilot dont il était le gérant. Il quitta pour cette raison la colonie en 1908 et se réfugia en Suisse. Ces poursuites et ces condamnations affaiblirent le milieu libre d’Aiglemont, déjà confronté à des difficultés financières et à des conflits de personnes, notamment autour du partage du travail. La désagrégation était inévitable. Fortuné Henry et sa compagne furent les derniers à partir en juillet 1908. Un huissier procéda à la liquidation en mars 1909.

(Sur les personnes ayant fréquenté la colonie ou ayant collaboré à ses publications voir aussi Antoine Antignac, Adolphe Balle, Louis Bara, Marius Beausang, Maurice Bouché, Francis Boudoux, Gustave Bouillard, Dr. L. Bresselle, Brieux, Lucien Descaves, Victor Dubuc, Jules Desgrolard, Eugène Dieudonné, Jean Dobre, Maurice Donnay, Sébastien Faure, Anatole France, Franco, L. G. Fromont, Louis Grandidier, Henri Gualbert, Jules Herbulot, Lucien Hulot, Émile Janvion, Théodore Jean, Francis Jourdain, Charles-Ange Laisant, A. Lambrette, Léon Lefèvre, Claude Le Maguet, Raoul Lenoir, Victor Loquier, Stephen Mac Say, Charles Malato, François Malicet, J. Margue, Armand Matha, A. Merheim, Octave Mirbeau, Pierre Monatte, Georges Morel, André Mounier, Joseph Paret, Maurice Peeters, Louis Perceau, Gabrielle Petit, Émile Pouget, Adonis Roger, Émile Roger,Jean-Pierre Romans, Théophile Steinlen, Adrienne Tarby, Alphonse Taffet, Camille Thiry, Paul Varede, Georges Yvetot, Henri Zizly).

En 1907, Fortuné Henry écrivait dans les colonnes du Libertaire : « Il est passé à Aiglemont, comme d’ailleurs il est passé et passera dans toutes les tentatives libertaires, à côté des éléments sédentaires, des philosophes trop philosophes, des camarades ayant préjugé de leurs forces et de leur volonté, des partisans d’absolu, des paresseux, des estampeurs croyant avoir trouvé le refuge rêvé, enfin des malhonnêtes moralement parlant » (Le Libertaire, n° 21, 24-31 mai 1907).

Après son départ d’Aiglemont, Fortuné Henry emporta le matériel d’imprimerie et s’installa au Parc-Saint Maur (Seine) où en 1909 il fonda, avec l’ancien trésorier de la CGT Albert Lévy et le typographe Louis Collongy une imprimerie coopérative : « La Moderne », qui imprima entre autres le journal Terre libre. Lors du mouvement des terrassiers de Draveil, il se manifesta aux côtés des grévistes et intervint comme orateur, aux côtés de Alexandre Luquet et de Clément Beausoleil, au meeting organisé le 21 août 1908 à la salle du Libre-Échange pour protester contre l’arrestation des responsables de la CGT. Selon les journalistes Maurice Leclercq et Girod de Fléaux, son intervention fut particulièrement applaudie et retint leur attention. À tel point que lorsqu’ils publièrent Ces Messieurs de la CGT quelques mois plus tard, ils consacrèrent un chapitre à Fortuné Henry, dans la catégorie des « auxiliaires en marge ».

Sous l’inspiration d’Émile Pouget qui lui avança une partie des fonds, Fortuné Henry fit paraître avec Charles Favier La Mère Peinard, « réflecs hebdomadaires d’une lavandière », dont sept numéros parurent à partir du 9 septembre 1908. Fortuné y défendait une nouvelle méthode d’action directe : la grève intermittente.

En 1910 il aurait été le secrétaire de rédaction du journal du syndicat des terrassiers. Il demeurait alors 34 rue du Port Arthur (actuellement rue Eugène Pottier) à Champigny-sur-Marne dans un pavillon dont il était propriétaire et travaillait, semble-t-il, comme ouvrier puisatier puis comme maçon. Il y vivait avec ou à proximité de sa compagne Adrienne Tarby et de sa fille cadette.

Inscrit au Carnet B, Fortuné Henry, maintenu réformé le 5 janvier 1915, ne fut pas mobilisé. Selon un rapport de police (daté d’octobre 1924) il aurait installé dans son pavillon un atelier de fabrication de supports de mitrailleuses destinée à l’armée et aurait cessé tout contact avec le mouvement libertaire parisien. A sa mort, survenue en 1931 dans sa propriété, il était mécanicien.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article153683, notice HENRY Fortuné [HENRY Jean, Charles, Fortuné] [Dictionnaire des anarchistes] par Jean Maitron, Henri Manceau, Gauthier Langlois, Anne Steiner, version mise en ligne le 30 mars 2014, dernière modification le 28 février 2019.

Par Jean Maitron, Henri Manceau, Gauthier Langlois, Anne Steiner

Fortuné Henry (1894)
Fortuné Henry (1894)
Album Bertillon, 1894.
La buvette de l’Espérance à Brévannes
La buvette de l’Espérance à Brévannes
Dessin publié dans L’Univers illustré, 24 février 1894.
La colonie
La colonie
Fortuné Henry (à droite) dans la colonie d’Aiglemont en 1909. (Photo conservée à la B.n.F.)

ŒUVRE : Communisme expérimental, Publications de la colonie communiste d’Aiglemont, n° 1, 1905. — L’Essai, Aiglemont, Ardennes, 1903, 16 p. — Grève et sabotage, I (La grève intermittente), Publications de la colonie communiste d’Aiglemont, n° 9, 1908. 2e édition, 1908, Le Parc-Saint-Maur, Seine, 32 p. — Lettres de Pioupious, Publications de la colonie communiste d’Aiglemont, n° 4, 1906. 2e édition, 1908, Le Parc-Saint-Maur, Seine, 32 p. — « Pour Matha », L’Action syndicale, 25 août 1907.

SOURCES : Geneanet. — Arch. nat., BB/18/6461 Dossier du ministère de la justice sur les frères Henry, 1892-1894. — Archives des Yvelines, 1R/RM 201, fiche matricule 4088. — Arch. Dép. Ardennes, 1 U, dossier 2122 (cour d’assises 1893). — Le Matin, 10 novembre 1894, 13 avril 1895. — Le Radical, 27 mai 1896, 28 mai 1905, 27 novembre 1905, 25 juillet 1906. — La Presse, 11 août 1900. — L’Humanité, 12 décembre 1905. — Le Temps, 12 juin 1905, 30 novembre 1905, 23 août 1908. — La Lanterne, 24 août 1908. — Ravachol anarchiste ? Parfaitement, Bibliothèque anarchiste, Paris, 1892, 20 p. — Maurice Leclercq et Girod de Fléaux, Ces Messieurs de la CGT, Ollendorf, 1909 — Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris, 18 mars 1909. — Henri Manceau « La colonie d’Aiglemont », Bulletin du SNI des Ardennes, 1937 — René Bianco, « Un siècle de presse anarchiste d’expression française, 1880-1983 », Aix-Marseille, 1987. — Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste en France, collection Tell, 1992. — Didier Bigorgne, « La colonie libertaire d’Aiglemont : un milieu libre et de propagande », Villages ouvriers, Utopie ou réalités ? Actes du colloque international au Familistère de Guise (16- 17 octobre 1993), L’archéologie industrielle en France, n° 24-25, 1994. — Céline Beaudet, Les Milieux libres, Les Editions libertaires, juin 2006. — Michel Antony, « L’Essai d’Aiglemont (1903-1909), un milieu libre dans les Ardennes et sa transposition en bande dessinée par Nicolas Debon (2015) », Cahiers Charles Fourier, n° 28, 2017. — Philippe Descobert, « La colonie anarchiste » sur le site de la commune d’Aiglemont. — Notes de Guillaume Davranche.

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