Né le 21 août 1869 à Limeil-Brévannes (Seine-et-Oise) ; militant anarchiste ; fondateur d’un milieu libre.

Fortuné Henry (1894)
Album Bertillon, 1894.
Fortuné Henry était le fils aîné de Rose Caubet et du communard Fortuné Henry, condamné à la peine de mort par contumace en 1873. Il passa son enfance en Espagne où sa famille s’était exilée jusqu’à l’amnistie de 1880. Deux ans après son retour, son père mourut et sa mère exploita un débit de boissons, à l’enseigne de l’Espérance, à Limeil Brévannes pour faire vivre ses trois garçons : Fortuné, Emile*, né en 1872, et Georges, né en 1879.
Fortuné commença à travailler jeune comme employé à la Pharmacie centrale de Paris, un poste qu’il quitta en décembre 1889. Il était alors proche du Parti ouvrier dont il s’éloigna en 1891. Il se mit à fréquenter les cercles anarchistes et rapidement donna des conférences en parcourant la France et collabora au Père Peinard. Pour des propos exaltant la violence, il fut condamné, au cours de l’année 1893, par les cours d’assises des Ardennes, de l’Aisne et du Cher, à des peines de prison (treize années au total) et à des amendes. L’année suivante, son frère cadet Emile fut guillotiné après avoir commis deux attentats sanglants.
Membre de la Ligue antimilitariste que fondèrent en décembre 1902 H. Beylie*, Paraf-Javal*, Libertad*, Janvion* et Yvetot*, Fortuné Henry fit partie de la délégation qui représenta les antimilitaristes français au congrès antimilitariste d’Amsterdam de 1904.
Il connaissait bien les Ardennes qu’il avait parcourues en tous sens dans le cadre de son travail, et aussi pour donner des conférences. Il était membre de la loge de Charleville. C’est dans cette région, près d’Aiglemont, dans la clairière du Vieux Gesly, qu’il acheta un terrain d’un hectare destiné à l’installation d’une colonie anarchiste : L’Essai . Il entendait « vivre en marge de cette société et se rendre de plus en plus indépendant. », tout en déclarant : « Je suis venu ici, dans ce coin perdu de la forêt pour créer la cellule initiale de l’humanité future » (Le Temps, article de Francis Mommeja, « Un phalanstère communiste », 11 juin 1905). Il s’installa en juin 1903 dans une hutte en glaise couverte de branchages tandis qu’il édifiait, avec l’aide de deux compagnons habitant Nouzon, une maison en torchis de 10m sur 9, et creusait un étang destiné à la pisciculture.
Les premiers colons arrivèrent à la fin du mois de septembre 1903. Ils étaient onze en octobre 1904, vingt en 1905. Grâce à des souscriptions lancés dans les milieux libertaires, de nouveaux bâtiments furent édifiés dont une maison de dix pièces comprenant une salle à manger agrémentée d’une véranda décorée par Steinlen*, des ateliers, des hangars, des écuries. Le maraîchage, l’élevage de volailles et de chèvres, et bientôt la culture de seigle, de betteraves et de pommes de terre devaient permettre aux colons d’être autonomes sur le plan alimentaire et de se procurer des revenus par la vente des surplus sur les marchés.
A partir de juin 1906, la colonie se dota d’une imprimerie et édita le journal Le Cubilot, suivi du Communiste, ainsi que des brochures, qui rendaient compte des conflits sociaux et de l’activité syndicale de la région car les colons d’Aiglemont étaient très ouverts sur leur environnement immédiat. Fortuné Henry n’hésitait pas à intervenir dans les réunions publiques lors des grèves. La durée de cette expérience fut de six ans et le journal Le Libertaire dont Fortuné Henry était proche en rendit compte avec régularité.
En 1905, Fortuné Henry fut condamnés à une amende et à quelques jours de prison pour contrebande, puis en 1907 pour coups et blessures. Le colon André Mounier*, élément le plus stable après Fortuné et sa compagne, et certainement le plus compétent en agriculture, fut condamné lui aussi pour contrebande en 1905, puis inculpé en novembre 1907 d’injures envers l’armée à la suite d’un article paru dans le Cubilot dont il était le gérant. Il quitta pour cette raison la colonie en 1908 et se réfugia en Suisse. Ces poursuites et ces condamnations affaiblirent le milieu libre d’Aiglemont, déjà confronté à des difficultés financières et à des conflits de personnes, notamment autour du partage du travail. La désagrégation était inévitable. Fortuné Henry et sa compagne furent les derniers à partir en juillet 1908. Un huissier procéda à la liquidation en mars 1909.
En 1907, Fortuné Henry écrivait dans les colonnes du Libertaire : « Il est passé à Aiglemont, comme d’ailleurs il est passé et passera dans toutes les tentatives libertaires, à côté des éléments sédentaires, des philosophes trop philosophes, des camarades ayant préjugé de leurs forces et de leur volonté, des partisans d’absolu, des paresseux, des estampeurs croyant avoir trouvé le refuge rêvé, enfin des malhonnêtes moralement parlant » (Le Libertaire, n° 21, 24-31 mai 1907).
Après son départ d’Aiglemont, Fortuné Henry emporta le matériel d’imprimerie et s’installa au Parc-Saint Maur (Seine) où il fonda une imprimerie coopérative : « La Moderne », qui imprima entre autres le journal Terre libre. Lors du mouvement des terrassiers de Draveil, il se manifesta aux côtés des grévistes et intervint comme orateur, aux côtés de Luquet* et de Beausoleil, au meeting organisé le 21 août 1908 à la salle du Libre-Échange pour protester contre l’arrestation des responsables de la CGT. Selon les journalistes Maurice Leclercq et Girod de Fléaux, son intervention fut particulièrement applaudie et retint leur attention. À tel point que lorsqu’ils publièrent Ces Messieurs de la CGT quelques mois plus tard, ils consacrèrent un chapitre à Fortuné Henry, dans la catégorie des « auxiliaires en marge ».
Sous l’inspiration d’Emile Pouget* qui lui avança une partie des fonds, Fortuné Henry fit paraître La Mère Peinard, « réflecs hebdomadaires d’une lavandière », dont sept numéros parurent à partir du 9 septembre 1908. Il y défendait une nouvelle méthode d’action directe : la grève intermittente.
En 1910 il aurait été le secrétaire de rédaction du journal du syndicat des terrassiers. Il demeurait alors 34 rue du Port Arthur à Champigny dans un pavillon dont il était propriétaire et travaillait, semble-t-il, comme ouvrier puisatier.
Inscrit au Carnet B, Fortuné Henry, maintenu réformé le 5 janvier 1915, ne fut pas mobilisé. Selon un rapport de police (daté d’octobre 1924) il aurait installé dans son pavillon un atelier de fabrication de supports de mitrailleuses destinée à l’armée et aurait cessé tout contact avec le mouvement libertaire parisien.

ŒUVRE : Communisme expérimental, Publications de la colonie communiste d’Aiglemont, n° 1, 1905. — L’Essai, Aiglemont, Ardennes, 1903, 16 p. — Grève et sabotage, I (La grève intermittente), Publications de la colonie communiste d’Aiglemont, n° 9, 1908. 2e édition, 1908, Le Parc-Saint-Maur, Seine, 32 p. — Lettres de Pioupious, Publications de la colonie communiste d’Aiglemont, n° 4, 1906. 2e édition, 1908, Le Parc-Saint-Maur, Seine, 32 p.

SOURCES : Ravachol anarchiste ? Parfaitement, Bibliothèque anarchiste, Paris, 1892, 20 p. — Maurice Leclercq et Girod de Fléaux, Ces Messieurs de la CGT, Ollendorf, 1909 — H. Manceau « La colonie d’Aiglemont », Bulletin du SNI des Ardennes, 1937 — René Bianco, « Un siècle de presse anarchiste d’expression française, 1880-1983 », Aix-Marseille, 1987. — Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste en France, collection Tell, 1992 — Céline Beaudet, Les Milieux libres, Les Editions libertaires, juin 2006 — notes de Guillaume Davranche.

Jean Maitron et Henri Manceau, notice révisée par Anne Steiner

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