STIBBE Pierre [Dictionnaire Algérie]

Par Gilles Morin

Né le 19 décembre 1912 à Paris (Xe arr.), mort de crise cardiaque le 3 février 1967 à Amiens (Somme, France) en défendant un accusé algérien ; avocat anticolonialiste défenseur des nationalistes malgaches, ivoiriens et algériens (Messali*, Ben Bella ), et de détenus du FLN en France et en Algérie ; militant de gauche socialiste, exclu des Jeunesses socialistes et de la SFIO ; un des fondateurs du parti socialiste ouvrier et paysan ; député à l’Assemblée consultative ; fondateur du PSU.

Issu d’une famille de la petite bourgeoisie, Pierre Stibbe adhéra aux Jeunesses socialistes dans le IXe arr. de Paris en 1932. Étudiant en droit, titulaire de la licence en 1933, il milita l’année suivante aux Étudiants socialistes. Très rapidement il se situa à l’aile gauche de la SFIO et rejoignit la Gauche révolutionnaire fondée par Marceau Pivert en 1935. Devenu responsable juridique de Juin 36, le journal de la tendance, il intervint au congrès des Jeunesses socialistes (Creil, 27 mars 1937). Il centra son intervention sur l’Espagne, accusant le gouvernement d’être aux ordres des banques et qualifiant les radicaux d’agents de l’impérialisme. Son discours fut interrompu par des cris et le président lui retira la parole. Le comité national mixte des JS décida le 1er avril 1937, la dissolution de l’Entente des JS de la Seine, et l’exclusion de 22 militants de la « gauche » des JS de la Seine, dont Lucien Weitz et Pierre Stibbe Cette exclusion fut confirmée par le congrès SFIO de Royan, en juin 1938.

Pierre Stibbe fut l’un des fondateurs du PSOP, avec Marceau Pivert, et de ses Jeunesses, les JSOP, avec Lucien Weitz. Il siégea à la Commission administrative permanente de ce parti comme suppléant, et devint responsable de la commission des relations extérieures, membre de la commission de la presse. Lors d’une élection législative partielle dans le IXe arr. de Paris, il se présenta mais n’obtint qu’une centaine de voix. Il défendit Lucien Weitz, secrétaire général des JSOP, arrêté le 25 juillet 1939, pour son article « Vers un nouveau Munich », paru dans la Jeune garde. Pierre Stibbe avait en effet prêté serment comme avocat le 24 novembre 1937 à Paris.

Après septembre 1939, lors de la division du PSOP, Pierre Stibbe se situa dans le groupe mené par Jean Rous qui décida d’entrer dans la clandestinité, mais il refusa de le suivre au Mouvement national révolutionnaire. Mobilisé dans le train des équipages, il partit sur le front belge au printemps 1940. Fait prisonnier dans la région de Rennes, il fut interné dans un camp à Dinard mais s’en évada avec une trentaine de militaires d’Afrique du Nord. Réfugié à Lyon, entre la fin 1940 et le début de 1941, il fut l’un des fondateurs de l’Insurgé, journal clandestin et groupe de résistants dirigé par un ancien militant du PSOP, Marie-Gabriel Fugère. Il y retrouva notamment Gilles Martinet.

Agent de liaison du groupe de L’Insurgé, Pierre Stibbe fonda à Toulouse avec Jules Moch, fin 1941, le réseau de renseignement et d’action « 1793 ». Il milita aussi à Libération-Sud, dont il devint le responsable à Montpellier en 1942. À la fin de l’année 1942, il s’installa à Grenoble, où il rejoignit le groupe de « Ceux de la Résistance » (CDLR). Évitant de justesse l’arrestation par la Gestapo, il gagna Paris. En février 1944, il fut désigné comme membre du Comité parisien de Libération au titre de CDLR. Adjoint de Léo Hamon, sous le pseudonyme de Delsol, il prit part à la réunion qui décida d’occuper l’Hôtel de Ville et entra avec lui pour l’occuper lors de l’insurrection parisienne le 20 août 1944.

Le 21 juillet 1945, Pierre Stibbe épousa Renée Plasson, ancienne militante de la Gauche révolutionnaire et du PSOP, qui avait été sa compagne. Elle ne le suivit pas dans ses activités politiques après la guerre, mais s’étant fortement rapprochée du PCF, elle contribua, d’après de nombreux témoins, à l’évolution politique de Pierre Stibbe vers le « progressisme ».

Pierre Stibbe présida la commission centrale de triage du comité d’épuration du conseil municipal provisoire. Il fut désigné membre de l’Assemblée consultative, le 7 novembre 1944, par son mouvement, « Ceux de la Résistance ». Il fit une proposition de loi en faveur du vote des soldats et marins, et une autre concernant le statut des différentes catégories d’étrangers résidant en France. Il fut juré au procès du maréchal Pétain au titre de parlementaire. Au congrès du CDLR en 1945, il se prononça pour la fusion de ce mouvement avec le MLN.

Après avoir réadhéré à la Ve section socialiste de la Seine après la Libération, comme beaucoup d’anciens membres du PSOP, Pierre Stibbe fut élu à la commission exécutive fédérale et fut l’un des fondateurs de la tendance la « Bataille socialiste » qui se voulait l’héritière de la précédente du même nom et était résolument unitaire, prônant un rapprochement avec le PCF. En 1946, il signa la motion Guy Mollet mais s’éloigna rapidement de sa politique conciliatrice. Premier signataire d’une motion sur « la situation du parti après les élections », déposée en vue du conseil national du 1er décembre 1946, il condamna l’attitude anticommuniste de la direction du parti, prônant l’unité organique avec le PCF afin de constituer un gouvernement de rassemblement républicain. En janvier 1948 Pierre Stibbe était exclu avec les membres de la Bataille socialiste ; il s’était proposé, en vain, pour être membre de l’Assemblée de l’Union française en octobre 1947.

Avocat des groupes d’extrême gauche et de très nombreux militants nationalistes des pays coloniaux, militant anticolonialiste Pierre Stibbe défendit Messali Hadj puis Ben Bella, dès avant la guerre d’Algérie, le Rassemblement démocratique africain, etc. Il joua un rôle très important lors du procès des députés malgaches dont l’immunité parlementaire avait été levée après l’insurrection de mars 1947. Appelé comme défenseur, il débarqua à Tananarive le 1er mai 1947 et fut victime d’un attentat dès le lendemain. Durant 25 jours, il ne put assister à des interrogatoires de ses clients parlementaires et journalistes, le juge d’instruction s’y refusant. D’autres avocats, sa femme, le député sénégalais Lamine Gueye, Henri Douzon* et Yves Dechézelles*, devaient ensuite l’assister. Il écrivit Justice pour les malgaches, ouvrage passionné mais très documenté, dans lequel il développa l’idée selon laquelle la répression de l’insurrection était « une affaire Dreyfus à l’échelle d’un peuple ».

Durant la guerre d’Algérie, Pierre Stibbe fut l’avocat de très nombreux militants du FLN, en Algérie et en France. Il réussit notamment à sauver la tête de Ben Sadok qui avait abattu l’émir Ali Chekkal à la sortie du stade Colombes. Après le massacre de Mélouza en mai 1957, il contresigna un communiqué avec douze personnalités demandant que les dirigeant du FLN « désavouent publiquement de telles procédés de combat ». Il fut aussi l’avocat de la famille Ben Barka et participa aux activités de l’Association pour la sauvegarde des institutions judiciaires et la défense des libertés individuelles, dont le président fut le bâtonnier René-William Thorp.

Après son exclusion de la SFIO, Pierre Stibbe entama le long parcours de la « gauche nouvelle » (Parti socialiste unitaire, Union progressiste, CAGI, FGUNG, Nouvelle Gauche, UGS) qui devait le mener au PSU. Membre fondateur du Parti socialiste unitaire avec Élie Bloncourt, il fut de ceux qui voulaient conserver une certaine autonomie vis-à-vis du PCF — il refusa de dénoncer Tito — tout en collaborant avec lui. Avec Élie Bloncourt et Gilles Martinet, il participa à la conférence internationale des socialistes de gauche à Varsovie au printemps 1948. Militant actif de deux organisations paracommunistes, le Mouvement de la paix et le Secours populaire, il fut membre de leur Conseil national et membre de la direction de l’Union progressiste, née en 1950. En 1954, Pierre Stibbe était un des principalux orateurs du Centre d’action des gauches indépendants (CAGI) avec Claude Bourdet. Il participa à la constitution du Mouvement uni de la nouvelle gauche dont il devint membre de la commission exécutive. Membre du groupe de Puteaux (Seine), il noua des liens étroits avec la section locale du Mouvement de libération du peuple. Il devint le défenseur de cette organisation lors de plusieurs procès qui visaient son journal Monde Ouvrier. Avec Yvan Craipeau, il envisagea la fusion entre la Nouvelle gauche, surtout constituée d’intellectuels neutralistes regroupés autour de l’hebdomadaire France-Observateur dont il était membre du comité de direction, et ce mouvement d’origine chrétienne disposant d’une base ouvrière. Il joua un rôle capital pour rapprocher les deux organisations qui fusionnèrent les 7 et 8 décembre 1957, avec la majorité de Jeune République et des petits groupes socialistes dissidents de la SFIO. Lors de ce congrès constitutif de l’Union de la gauche socialiste (UGS), il fut élu à sa direction nationale puis membre du Bureau national, réélu à son premier congrès régulier, le 25 septembre 1958.

Aux élections législatives du 23 novembre 1958, Pierre Stibbe défendit dans la 36e circonscription de la Seine (Colombes-Gennevilliers), les couleurs de la fraction de la gauche non communiste qui refusait le gaullisme, regroupée dans l’Union des forces démocratiques, avec Pierre Mendès France, François Mitterrand, le PSA et l’UGS. Il resta désormais à la section de Colombes de l’UGS et devait demeurer à la section du PSU de cette ville. Membre du Comité politique national du PSU dès sa fondation en avril 1960, Pierre Stibbe devint membre Bureau national du PSU en 1965. Il était, au PSU, un des rares partisans de l’élection du président de la République au suffrage universel et lors de la campagne de 1965, mandaté par le Bureau politique du PSU, il prit position pour la candidature de Daniel Mayer dans une tribune du Monde (8 septembre).

Élu membre du comité central de la Ligue des droits de l’Homme en 1966 Pierre Stibbe mourut au cours d’une plaidoirie au tribunal d’Amiens, le 3 février 1967, défendant un Algérien que la rumeur publique accusait d’un crime. Au-delà de son combat permanent contre le colonialisme et le racisme Pierre Stibbe joua un rôle capital pour rapprocher socialistes et chrétiens, ce qui lui valut de la part de ses derniers le qualificatif de « saint laïque ». Dans Le Figaro littéraire (9 février), François Mauriac écrivit : « Toute sa vie demeura vouée à la défense de l’homme, et presque toujours de l’étranger, du métèque, du hors-la-loi, des plus méprisés, des plus abandonnés. »

Pierre Stibbe avait été décoré de la Rosette de la Résistance le 17 mai 1946. Sa femme, Renée Stibbe mourut le 20 février 1978.

ŒUVRE : Justice pour les Malgaches, Le Seuil, 1954. — Vérité sur Madagascar, Le Seuil. — « Le régime de l’Algérie depuis 1830 », dans La Question algérienne, Éd. de Minuit, 1958.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article152327, notice STIBBE Pierre [Dictionnaire Algérie] par Gilles Morin, version mise en ligne le 12 janvier 2014, dernière modification le 12 avril 2015.

Par Gilles Morin

SOURCES : Arch. Ass. Nat. — Révolution, n° 39. — J.-F. Kesler, De la gauche dissidente au nouveau Parti socialiste, Toulouse, Éd. Privat, 1990. —L. Hamon, Vivre ses choix, R. Laffont, 1991. — J. Vaudioux, Le Progressisme en France sous la IVe République. — J. Moch, Une si longue vie, Paris, Robert Laffont, 1977 —Y. Craipeau, Contre vents et marées, Paris, Savelli, 1977. —Notes de J. Raymond. — Rens. de L. Bonnel. —Lettre de Madame Slyper (1991). -Archives de Pierre Stibbe déposées à la BDIC à Nanterre. –Reprise ici de la notice du DBMOF.

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