BASTARD Émile, Jean, Marie

Par Daniel Grason

Né le 18 août 1896 à Paris (XIIIe arr.), guillotiné le 28 août 1941 dans la cour de la prison de la Santé à Paris (XIVe arr.) ; monteur ; militant communiste.

Plaque sur le site de Châteaubriant
Plaque sur le site de Châteaubriant

Fils d’Eugène, forgeron, et de Marguerite, née Richard, sans profession, Émile Bastard vécut enfance, adolescence et jeunesse dans un milieu familial pauvre, dans une cabane construite sur les « fortifs », emplacement actuel du boulevard périphérique. Son père exerça le métier de forgeron, puis boueux au service du ramassage des ordures ménagères à Ivry-sur-Seine (Seine, Val-de-Marne). Marguerite, sa mère, marchande des quatre-saisons, vendait des fleurs à la porte d’Italie.
Émile Bastard fut placé comme apprenti non rémunéré dans une entreprise de chauffage central rue Croulebarbe dans le XIIIe arrondissement. À dix-sept ans, il emprunta une bicyclette adossée à la devanture d’un marchand. Le tribunal pour enfants le condamna avec une peine assortie du sursis. Deux ans plus tard, il se laissa tenter par une motocyclette 125 centimètres cubes, afin de quitter Paris. Ce fut pour la Seine-et-Marne, non loin de Meaux. Panne sèche, il abandonna la machine contre un arbre et regagna Ivry-sur-Seine à pied. L’année de ses vingt ans, une voiture le tenta, un coupé dans le bois de Vincennes. Sans permis, il démarra l’élégante automobile... et finit son parcours contre un arbre. Il écopa d’une peine de prison ferme. À sa sortie, il rencontra Rita sur la zone. Pendant qu’elle s’occupait de clients de passage, Émile ponctionnait les portefeuilles. L’un porta plainte : deux ans fermes avec interdiction de séjour dans le département de la Seine. Il s’installa en province, revint, puis fut condamné six fois pour infraction à l’interdiction de résidence.
À trente-quatre ans, grand de taille avec les cheveux roux, il avait de l’allure, du charme, et fit la connaissance de Pauline Ternisien, une jeune ouvrière qui travaillait à la chaîne à la fabrication de tétines. Émile Bastard trouva une place comme monteur en chauffage central dans le bâtiment. Pauline quitta la monotonie de la chaîne et devint marchande de fleurs porte d’Italie, devant le café « Le Coucou ». Tous les deux se mirent en ménage au 18 passage de la Fosse-Dupain sur la zone à Ivry-sur-Seine. En 1938, du fait de la crise dans le bâtiment, il fut embauché chez Panhard dans le XIIIe arrondissement.
En octobre 1940, Émile Bastard distribuait des tracts du Parti communiste dans son quartier. Il tapait lui-même les textes sur une machine à écrire, puis les tirait à la ronéo. En janvier 1941, il trouva une place à l’Arsenal de Lorient (Morbihan) ; le rendez-vous était fixé à la gare du Montparnasse. Ils étaient quelques centaines à attendre dans le hall des grandes lignes. Émile Bastard était accompagné de Pauline. Un appel des ouvriers réquisitionnés eut lieu et, à l’appel de son nom, il s’avança sur le quai, vers le train. Deux policiers habillés en bourgeois l’encadrèrent. Déféré au parquet pour « menées et propagande communiste », Émile Bastard fut écroué le 12 janvier 1941 à la Santé.
Il demanda la permission d’épouser Pauline, ce qui lui fut accordé. La cérémonie eut lieu le samedi 8 mars à 11 h 30 à la mairie du XIVe arrondissement. Un maire adjoint les unit en présence de deux témoins, Charles, tôlier, et Fernande, ouvrière. Sur un banc les deux époux se retrouvèrent trente minutes et mangèrent ensemble saucisson et gâteau apportés par Pauline.
Le 12 mars, Émile Bastard comparut devant la 12e chambre du tribunal correctionnel. Trois ans de prison étaient demandés ; il fut condamné à deux ans pour « propagation d’idées et détention d’écrits, en faveur de la Troisième Internationale ». Il fit appel de la décision, puis fut transféré à Fresnes en avril. Physiquement, il supportait mal la détention.
La comparution devant la Section spéciale était annoncée pour le 27 août 1941. Un avocat, maître Alec Mellor, fut commis d’office quinze minutes avant l’audience. Il prit dix minutes pour étudier le dossier et cinq minutes pour s’entretenir avec Émile Bastard. Quand ils rentrèrent dans la salle, la peine de mort fut demandée pour André Bréchet. Émile Bastard s’adressa à son avocat : « Maître, les carottes sont cuites... »
Devant la détermination de l’avocat général, du président de la Section spéciale, maître Alec Mellor décida que pour tenter de sauver la tête de Bastard, il n’y avait qu’une issue : faire du droit, déposer des conclusions écrites et signées mettant en cause de la rétroactivité prévue dans la loi du 23 août 1941. Profondément chrétien, proche de l’Action française, l’avocat était un spécialiste du droit, chargé de conférences de Droit criminel à la Faculté. Il releva que la loi ne pouvait être rétroactive, ce qui était en contradiction avec le droit français. Qu’un homme condamné à deux ans de prison ne pouvait être condamné à mort pour les mêmes faits.
Il était farouchement opposé à la rétroactivité qui choquait sa conscience. Il réclama en conséquence l’application du décret du 26 septembre 1939. Le président fit remarquer que la loi permettait cependant cet effet rétroactif prévu par le législateur. Il soulignait que Bastard aurait mieux fait de ne pas faire appel de cette condamnation. Bastard fut condamné à la peine capitale, et maître Mellor déposa un recours en grâce, qui fut rejeté.
Le 28 août, Émile Bastard refusa l’assistance d’un prêtre. Il demanda à son avocat « Maître qui va nous exécuter ? Ce sont les Allemands ? » « Non, répondit-il, les Français. » « Il eut alors un soupir déçu », témoigna maître Alec Mellor auprès d’Hervé Villeré. Après André Bréchet et Émile Bastard, le troisième guillotiné ce jour-là fut Abraham Trzebrucki.
Le quotidien collaborationniste Le Matin titra en page une : « 3 agitateurs communistes condamnés à mort. La triple exécution a eu lieu quelques heures après. » Les guillotinés étaient André Bréchet, Émile Bastard et Abraham Trzebrucki qui était qualifié de « sujet russe ». Il fut inhumé au cimetière d’Ivry-sur-Seine.
En région parisienne, des papillons furent collés par des militants communistes, la francisque de l’État français ruisselait de sang avec ces mots :
« Français, Française ! L’insigne du Maréchal, c’est la hache du bourreau, celle qui a décapité Bréchet, Bastard, Catelas, Guyot, Woog, Anjolvy et des dizaines de patriotes.
Français, Françaises, Tous unis dans le Front national de lutte pour chasser le boche et son Gouvernement de valets. La victoire du Front unique des patriotes vengera ses martyrs. Vive la France libre ! »
Par décision du conseil municipal d’Ivry-sur-Seine du 27 juillet 1945, la rue des Acacias prit le nom d’Émile-Bastard. Le dimanche 28 avril 1946, il y eut une cérémonie rue Jean-Dolent (XIVe arr.) devant la prison de la Santé. Une plaque de marbre fut dévoilée : « Derrière ces murs 18 patriotes antifascistes furent exécutés sur les ordres d’un Gouvernement au service de l’ennemi. » Quarante-huit heures plus tard, l’Humanité en rendait compte en page une, par une simple photographie légendée, en « l’honneur de 18 patriotes guillotinés ou fusillés ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article150667, notice BASTARD Émile, Jean, Marie par Daniel Grason, version mise en ligne le 29 novembre 2013, dernière modification le 11 mars 2017.

Par Daniel Grason

Plaque sur le site de Châteaubriant
Plaque sur le site de Châteaubriant

SOURCES : Arch. PPo., BA 2056, BA 2057, PCF carton 11 rapports hebdomadaires des Renseignements généraux sur l’activité communiste pendant l’Occupation allemande, carton 20 tracts communistes août à décembre 1941. – DAVCC, Caen (Notes Thomas Pouty). – Arch. mun. d’Ivry-sur-Seine. – H. Villeré, L’affaire de la Section spéciale, Fayard, 1973. – Le Matin, 29 août 1941. – L’Humanité, 30 avril 1946. – Mémorial GenWeb. – État civil (XIIIe arr.).

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