BAHLOUL Ahmed

Par René Gallissot

Né le 11 août 1886 à Orléansville (Algérie) ; instituteur , répétiteur au Collège Sainte-Barbe à Paris puis professeur en France de physique-chimie à Beauvais et à Paris ; collaborateur du journal de l’Emir Khaled, l’Ikdam, accueille à Paris le leader Jeune Algérien (1920), fait campagne avec lui en Algérie (1922) , préside une des ses conférences à Paris en 1924 ; tente en 1945 en France de lancer un parti dénommé : parti progressiste musulman.

Pour deux itinéraires politiques tout particulièrement, dont le point commun est la relation avec l’action de l’Emir Khaled* tant en Algérie qu’à Paris, la confusion est fréquente par suite des incertitudes d’état civil, déjà lors de son établissement puis de sa communication en Algérie ; elle atteint un point tel que des zones indistinctes demeurent. Les variations d’orthographe entre les archives de police tant à Paris qu’aux services du Gouvernement général à Alger s’ajoutent aux transcriptions diverses dans la presse qui tiennent plus ou moins compte des différences de prononciation ; ce qui donne Baghloul, Bagloul, Bahloul, Balloul, Beghloul, Begloul, Belghloul, Belghoul… Par recoupements entre les sources et par approximation phonétique, la vraisemblance distinctive est ici recherchée au nom d’Ahmed Bahloul et plus loin à celui d’Ahmed Belghoul. Il remplissait chaque année une notice individuelle et se désignait « Balloul Ahmed ».

Pour celui qu’on désigne après la guerre de 1914 comme le professeur Ahmed Bahloul, les indications de dates et lieux de naissance sont flottantes. « 11 août 1886 à Orléansville » dans la notice individuelle annuelle remplie par l’intéressé qui figure dans son dossier administratif. Il entra à l’École normale d’instituteurs de La Bouzaréah au-dessus d’Alger en 1901, à titre indigène car la discrimination coloniale n’assurait ni la même formation ni les mêmes carrières aux normaliens Français de statut musulman qu’aux Français de pleine citoyenneté dits Européens. Il exerce comme instituteur successivement à Alger (1904-1905), Bédrabine (1905-1909) et Oran (1909). Il se marie en 1906 avec une institutrice française. Séparé en 1906, divorcé en 1920, le couple eut un fils qui, en 1920, habitait chez sa mère à Oran.
Pour pouvoir suivre des études scientifiques à la Faculté d’Alger, ce qui en fait un des tous premiers étudiants proprement algériens, il se fit mettre en congé sans traitement (1909-1912) puis obtint une bourse de licence et agrégation (1912-1915). Il obtint des certificats d’études supérieurs dans des facultés différentes (en 1913 et 1914 à Alger, en 1915 à Grenoble, en 1916 à Alger, reçus à trois reprises en première position). Il était aussi préparateur à la faculté d’Alger et obtint le diplôme d‘études supérieures en 1917 intitulé Sur un nouveau procédé de mesure du pouvoir inducteur spécifique des liquides. Pendant la guerre, il fut externe bénévole à l’hôpital Mustapha à Alger. Licencié de physique, il gagna Paris. Sans avoir fait de service militaire, mais certainement en faisant valoir son instruction, il obtient la pleine citoyenneté française (de statut civil) en renonçant à son statut personnel musulman, ce que l’on appelait abusivement être naturalisé. Répétiteur chargé de cours au collège Jean-Baptiste Say à Paris en 1917-1918, il devint répétiteur au prestigieux collège Sainte-Barbe (1918-1920) où il était logé.
Délégué pour enseigner au collège de Romorantin (Loir-et-Cher) en novembre 1918, il refusa et accepta le collège de Saint-Germain-en-Laye (Seine-et-Oise). Il écarta aussi en 1919 le poste de professeur suppléant de physique au lycée d’Alger en annonçant qu’il restait en France pour préparer une thèse de physique à la Sorbonne. Il commençait des recherches et fit plusieurs communications à des sociétés de physique. Il exerça comme suppléant à l’École primaire supérieure Lavoisier (mai-novembre 1920). Consécration suprême, il fut reçu à l’agrégation de physique et chimie en 1919.
A la rentrée d’octobre 1920, nommé professeur de physique au lycée de Beauvais (Oise), il resta sur ce poste jusqu’en 1928, avec de fréquentes absences tout en continuant à enseigner à Sainte Barbe à Paris jusqu’en 1924. Considéré comme un bon professeur, en 1928, il fut nommé au lycée Buffon à Paris. En 1941, une lettre d’un « groupe de jeunes licenciés » indiquait qu’il cumulait cet emploi avec des heures d’enseignement données au collège Sainte-Barbe et à l’École spéciale des travaux publics (Eyrolles). Il publia aux éditions Eyrolles en 1932 un Cours de chimie organique, s’adressant aux candidats aux concours administratifs et techniques qu’il compléta avec deux autres volumes Métaux et Chimie générale et métalloïdes. Ils furent repris et développés au moins dans six éditions successives jusqu’en 1958. Son admission à la retraite fut prononcée en 1947. Il resta en activité jusqu’à la fin de l’année scolaire 1950-1951.
Remarié en novembre 1928, avec une professeure de la Ville de Paris, père d’un enfant, en 1948, Ahmed Balloul habitait dans le Ve arrondissement de Paris.

Sa carrière enseignante peut être reconstituée ; il est plus difficile de cerner dans les années 1919-1925, ses engagements politiques qui attirèrent l’attention sur lui tant des services de renseignement que par suite d’une campagne de la presse de droite hantée par les risques de soulèvement dans les colonies et dénonçant aussi bien l’Émir Khaled* pour ses campagnes en Algérie que la lutte d’Abd el Krim dans le Rif, et pis encore leur collusion avec le bolchevisme. En tout cas, Ahmed Bahloul s’exprime en 1920-1921 sur la question indigène comme l’on disait, en se situant sur les positions de l’Émir Khaled qui réclamait une représentation au Parlement à Paris, des Français indigènes d’Algérie. A.Bahloul collabore à son journal publié à Alger, l’Ikdam (la vaillance). À la suite de la publication en octobre 1920, d’un article intitulé : « Une démarche », l’inspection générale en Algérie écrit au Ministère français de l’Éducation nationale, que celui-ci est « absolument indésirable dans notre colonie ». On sait qu’il avait refusé le poste d’Alger. Sa titularisation en France est même contestée en présumant, à tort, qu’il est de statut indigène. Il bénéficie alors d’une intervention rectificative de Marius Moutet, député socialise qui devient le spécialiste de la SFIO en matière coloniale et assure les liaisons avec les originaires des colonies en attendant d’être ministre des colonies, ce qu’il sera à plusieurs reprises.

Mis en contact par le « Jeune algérien » Kaïd Hammoud*, co-directeur de l’hebdomadaire L’Ikdam et par ailleurs à l’époque membre de la SFIO en Algérie, Ahmed Bahloul a accueilli à Paris l’Émir Khaled dans l’été 1920. Les trois hommes font les couloirs du Palais Bourbon pour toucher Marius Moutet qui effectivement les rencontre. Ils veulent l’alerter sur le rétablissement alors en débat à la Chambre, de ce que l’on appelle le Code de l’indigénat, en suspens depuis 1919, qui n’est pas un code judiciaire mais un tableau de mesures policières très répressives et discrétionnaires de surveillance des « indigènes ». Le rétablissement est voté le 29 juillet 1920, en l’absence de Marius Moutet, sorti sans faire son intervention. A. Balhoul continue sa collaboration à L’Ikdam et assure son soutien à l’Emir Khaled. La première page de L’Ikdam le mentionne comme rédacteur en chef du 10 septembre 1920 au 10 novembre 1922.

En Algérie, l’Émir Khaled conduit des campagnes électorales permises par le relatif élargissement du droit de vote en 1919. Le Gouvernement général avait concédé qu’à titre d’élu, il fasse un discours public devant le Président de la République française en tournée en Afrique du Nord ; Khaled s’adresse donc au Président Millerand, en cérémonie officielle sur la place du gouvernement (place des Martyrs aujourd’hui) le 20 avril 1922. Il se présente comme le porte-parole des Musulmans algériens, réclame l’égalité des droits et une représentation au Parlement.

C’est dans ce moment culminant de l’action de l’Émir Khaled par une tournée de meetings dans les villes algériennes, qu’Ahmed Bahloul se rend en Algérie et fait dans l’été 1922, une série de conférences en compagnie de l’Émir Khaled sous les auspices de La Fraternité algérienne (et non pas la Fraternité musulmane comme on écrit par erreur) qui est l’association présidée par Khaled et qui est soutenue sur place par les communistes les moins colonialistes. Il se présente en costume européen strict notamment avec une jaquette noire, mais se coiffe d’une chéchia, aux côtés de l’Emir en costume dit arabe, en djellaba et enturbanné pour reproduire la figure d’Abd El Kader. Son exposé commence comme ceux de l’Émir par une invocation religieuse mais il peine à s’exprimer en arabe et poursuit donc en français ; c’est Khaled qui le relaie en langue arabe de haute volée. Il parle ainsi à Mostaganem, à Tlemcen où le jeune Messali Hadj, écoute avec admiration, à Médéa, Cherchell, Blida, Marengo, et fait une tournée en Kabylie et dans l’Est à Bordj Bou Arreridj, le Constantinois et jusqu’à Djidjelli. Messali le trouve « souriant, sympathique, modeste, bon enfant ». On sait combien Khaled est hautain et prend la pose. À partir de novembre 1922, les deux hommes sont en froid ; le nom de Khaled remplace celui de A. Bahloul comme rédacteur en chef de L’Ikdam. Pour Ahmed Bahloul, le retour en Algérie prend fin.
À plusieurs reprises, il est attaqué par la presse parisienne de droite et d’extrême droite obsédée par une prétendue subversion bolchevique et panislamiste, pour être lié à l’émir Khaled et à Abd el Krim (L’Action française du 1er Mai 1923, L’Impartial français du 12 septembre 1925). Il est vrai qu’il est de 1922 à sa disparition en 1925, rédacteur en chef du Courrier de France et d’Afrique publié avec l’aide du Comité franco-musulman, constitué par d’anciens partisans du mouvement indigénophile animé avant-guerre par le député Albin Rozet. Ce bulletin est opposé au Bulletin du Comité de l’Afrique française qui est l’organe du lobby colonial ; il suit en particulier le soulèvement du Rif. A.Bahloul participe également à la Ligue des droits des indigènes nord-africains qui intervient auprès des hommes politiques français ; il en devient président d’honneur en 1925.

Quand l’Émir Khaled en 1924, en écho peut-être de la notoriété de l’autre Èmir qu’est Abd el Krim soulevant le Rif contre l’Espagne et la France, et non sans illusion sur la formation en France du gouvernement du Cartel des gauches, quitte l’Égypte où il s’est retiré sans rompre avec les successifs gouvernements français qui ne cessent de le pensionner, et reparaît en public à Paris, il retrouve pour un temps Ahmed Bahloul. Le professeur Bahloul préside en effet la première conférence de Khaled, celle qui se tient le 12 juillet 1924 dans une salle avantageuse, la salle des Ingénieurs civils, rue Blanche, sous les auspices de La Fraternité islamique qui a au reste son siège à cette adresse et qui est une société de secours rassemblant les fonds de commerçants nord-africains. La Fraternité islamique qu’il ne faut pas confondre avec la Fraternité algérienne qui s’active en Algérie, se permet, après la conférence qui fut fort modérée, de faire une petite réception, en beaux habits.

La conférence qui fait la une de l’Humanité et déchaîne la presse coloniale, est celle du 19 juillet suivant, à la salle Blanqui, une « salle communiste » ; elle est patronnée par l’Union intercoloniale et présidée par le communiste Hadj Ali qui en anime la section nord-africaine. Nettement anticolonialiste, elle tient du meeting. C’est Ahmed Belghoul qui assurait les contacts, pour partie au moins, avec l’Union intercoloniale, la CGTU et des dirigeants communistes. Aussi faut-il démêler les confusions de personnes

En 1941, A. Balloul, dans une lettre envoyée au proviseur de lycée Buffon, indiquait qu’il était président du Comité d’organisation des Nord-Africains de Paris et avait été nommé à ce titre à la Commission nord-africaine du Secours national. De plus il était membre du Comité de patronage des prisonniers de guerre algériens.

C’est sur la fin de la deuxième guerre mondiale que l’on retrouve des manifestations d’action politique du professeur A.Bahloul. Il signe un article dans Combat du 9 janvier 1945, « au titre indigène » pour demander au Conseil National de la Résistance de penser à réformer la condition des Algériens. En mai 1945, protestant contre un refus en raison de la pénurie de papier, il écrit au Ministre de l’information pour avoir l’autorisation de faire paraître au nom du « parti progressiste musulman », un journal intitulé Peuple algérien dont il serait le directeur. Comme Ferhat Abbas, il parle d’Algérie musulmane et la conçoit dans l’orbite française, en avançant que la révision des rapports ente Français et Musulmans est incontournable sous peine d’être « condamnés à assister impuissants à la déliquescence morale et peut-être matérielle de la France d’Outre-mer dont nous sommes les fils reconnaissants et les gardiens naturels. » Oscillation exemplaire entre citoyenneté française et identité algérienne à travers le statut musulman. En octobre 1945, il demanda un congé du 8 au 25 octobre pour se présenter aux élections de l’Assemblée constituante en Algérie.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article150433, notice BAHLOUL Ahmed par René Gallissot, version mise en ligne le 22 novembre 2013, dernière modification le 8 décembre 2018.

Par René Gallissot

ŒUVRE : Le fichier de la BNF comprenait en 2018 dix références d’ouvrages de chimie.

SOURCES : Arch. Nat., AJ/16/5848, F1a 3233, 3254, F17 25404.— Arch. d’Outre-mer, Paris, SLOTFOM, 5/11 et 5/26. — Arch. d’Outre-mer, Aix en Provence, 9H30. — L’Ikdam, 1919-1923, Alger. — Ahmed Koulaksis et Gilbert Meynier, L’Emir Khaled, premier Za’im ? l’Harmattan, Paris, 1987. — O. Carlier, Entre nation et Jihad, op.cit. — Reconstitution de la carrière administrative par Jacques Girault.

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