MNOUCHKINE Ariane

Par Pénélope Driant

Née le 3 mars 1939 à Boulogne-Billancourt (Seine, Hauts-de-Seine) ; metteur en scène, scénariste et réalisatrice, fondatrice et directrice du Théâtre du Soleil.

Fille d’une mère anglaise et d’un père russe producteur, Ariane Mnouchkine se lança d’abord dans des études de psychologie. C’est lors d’un séjour à Oxford qu’elle fit ses débuts au théâtre comme assistante à la mise en scène dans une troupe universitaire. De retour à Paris, elle fonda en octobre 1959 l’Association Théâtrale des Etudiants de Paris, dont Roger Planchon accepta d’être le président honoraire et dans laquelle entrèrent la plupart des futurs cofondateurs du Théâtre du Soleil : Martine Franck, Jean-Claude Penchenat, Philippe Léotard, Jean-Pierre Tailhade, Myrrha Donzenac, Françoise Tournafond, Roberto Moscoso et Gérard Hardy. Ariane Mnouchkine y signa la mise en scène de Gengis Kahn d’Henry Bauchau, en juin 1961 aux Arènes de Lutèce. Le noyau qui s’était formé à cette occasion songea déjà à fonder une compagnie, mais elle profita de quelques années de latence pour réaliser son rêve d’enfant : partir voyager en Chine. Après avoir réuni les sommes nécessaires en travaillant comme assistante au montage et à la réalisation du film L’Homme de Rio de Philippe Broca, elle partit en Asie du Sud-Est et au Japon, n’ayant pas obtenu de visa chinois. À son retour, la troupe du Théâtre du Soleil se constitua en mai 1964 en Coopérative Ouvrière de Production, instituant l’esprit communautaire et la collégialité comme fondement de gestion : chaque membre valait une voix, et avait une importance et une responsabilité égale à celle des autres. Les tâches étaient partagées entre tous, et afin de favoriser un élargissement des connaissances, les comédiens étaient aussi administrateurs, et l’équipe technique assistait aux répétitions. En 1968, cette logique a été renforcée avec l’adoption d’un salaire unique pour tous les membres de la compagnie.

La troupe se fit connaître du grand public et de la critique avec la mise en scène de La Cuisine d’Arnold Wesker, jamais montée en France. Créée en 1967 au Cirque Montmartre, La Cuisine dénonçait en évitant tout naturalisme l’abrutissement inhérent aux conditions de travail imposées aux ouvriers, réduits à répéter les mêmes gestes déshumanisants. La pièce attira un public populaire et nombreux, et rencontra un bel écho dans des journaux tels que La Coopérative de production ou Le Populaire.
En mai 1968, le Soleil choisit de ne pas s’associer à la grève générale en cessant le travail, mais d’interrompre le cours de ses représentations du Songe d’une nuit d’été pour reprendre La Cuisine dans une série d’usines occupées : Citroën, Renault, Kodak, la SNECMA... Cette manifestation de solidarité devint l’occasion de nombreuses discussions avec le milieu ouvrier sur ses attentes en matière de production théâtrale. Durant l’été, la compagnie s’installa en résidence aux Salines d’Arc et Senans. Désireuse d’aller vers la création collective, elle expérimenta de nouvelles formes de langage théâtral, en s’inspirant des formes traditionnelles telles que le théâtre forain, le théâtre masqué ou le clown : son nouveau spectacle Les Clowns fut accueilli l’été suivant au festival d’Avignon, puis au Théâtre de la Commune. La troupe se lança ensuite dans sa première grande fresque historique, consacrée à la Révolution française. Mais elle ne disposait pas encore d’un lieu fixe : la découverte des locaux désaffectés de l’ancienne Cartoucherie du bois de Vincennes fut providentielle. En septembre 1970, le Soleil obtint un bail de location, et put dès lors s’y installer pour répéter ; il y fut bientôt rejoint par d’autres compagnies.

La création à Milan de 1789, la révolution doit s’arrêter à la perfection du bonheur rencontra un véritable triomphe, mais ne donna pas suite à suffisamment de contrats en France. La troupe décida alors de transformer la Cartoucherie en un lieu de représentation : 1789 y fut joué sans interruption pendant 6 mois, bientôt suivi de son second volet, 1793, la cité révolutionnaire est de ce monde. Ces deux fresques historiques avaient donné lieu à un important travail de documentation au préalable, Ariane Mnouchkine ayant sollicité l’éclairage de plusieurs historiens. En 1974, elle adapta 1789 en film, pratique qu’elle réitéra pour de nombreux spectacles. Le Soleil se consacra ensuite à une autre création collective, s’inspirant cette fois de la réalité sociale contemporaine : L’Age d’or, où le périple d’un travailleur immigré se superposa au récit des manœuvres politiques et financières de trois notables, fut créé en 1975. Puis jusqu’en 1977, Ariane Mnouchkine écrivit et réalisa le film Molière, diffusé à la télévision avec Philippe Caubère dans le rôle-titre. En mai 1979, la troupe créa un spectacle adapté d’un roman de Klaus Mann, mettant en lumière la part de responsabilité des hommes, et a fortiori des artistes, face au cours de l’Histoire : Méphisto ou le roman d’une carrière relate le parcours de deux comédiens allemands face à la montée du nazisme. Dans les années suivantes, Ariane Mnouchkine décida de se confronter à un modèle de dramaturgie historique en travaillant avec ses comédiens des scènes de Shakespeare : cette démarche, d’abord purement exploratoire, aboutit finalement à la création de Richard II en 1981, puis de La Nuit des rois en 1982, et d’Henry IV en 1984. Ses mises en scène s’inspiraient de l’esthétique du théâtre oriental et de la tradition kabuki ; le succès fut immense : les spectateurs étaient plus de 700 par représentation. Pour les deux spectacles suivants, Ariane Mnouchkine sollicita le concours de l’écrivain Hélène Cixous, qui devint dès lors sa collaboratrice régulière. L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, qui relatait le génocide cambodgien et pour laquelle les deux femmes s’étaient rendues sur place, séjournant dans des camps de résistance nationalistes, fut créée en septembre 1985 ; L’Indiade ou l’Inde de leurs rêves, récit de l’indépendance et de la partition du pays, en septembre 1987. Après les mises en scène d’Iphigénie à Aulis d’Euripide et de L’Orestie d’Eschyle, dont elle réalisa la traduction, Ariane Mnouchkine revint à l’actualité avec La Ville parjure, qui traitait directement de l’affaire du sang contaminé. L’immédiateté du sujet rendait difficile sa mise en représentation : le succès fut mitigé, et la pièce fut retirée de l’affiche en cours de saison. Pour le festival d’Avignon de 1995, la troupe choisit d’aborder un autre thème contemporain, celui de la montée de l’intégrisme religieux, cette fois à travers une pièce du répertoire : le Tartuffe de Molière, dont l’action fut transposée en Afrique du Nord et au Proche Orient. En 1997, Et soudain, des nuits d’éveil interrogea les notions d’asile et d’accueil, et la responsabilité civique des gens de théâtre, autour de la question du Tibet : le Soleil édita pour l’occasion un journal de sensibilisation, faisant connaître les différentes étapes de l’annexion chinoise. Dans les années 2000 suivirent Tambours sur la Digue, où les comédiens revêtaient la forme de marionnettes manipulées par d’autres comédiens, puis Le Dernier Caravansérail, création collective sur le thème des réfugiés et des clandestins, Les Éphémères en 2006, et Les Naufragés du Fol Espoir, pièce inspirée d’un roman de Jules Vernes créée en 2010.

À deux exceptions près, Ariane Mnouchkine a mis en scène l’intégralité des spectacles représentés au Théatre du Soleil. Parmi ses collaborateurs réguliers, outre l’écrivain Hélène Cixous, on compte son assistante Sophie Moscoso, le scénographe Guy-Claude François, le sculpteur Erhard Stiefel, le musicien Jean-Jacques Lemêtre et les costumières Nathalie Thomas et Marie-Hélène Bouvet. Toute décision engageant la totalité de la compagnie, composée d’une soixantaine de membres permanents depuis les années 2000, ne pouvait être prise que collégialement. Mais c’est Ariane Mnouchkine qui définissait les règles de vie de la troupe, l’orientation de ses travaux et ses partis pris esthétiques : le théâtre du Soleil était un « collectif dirigé », mode de fonctionnement qui n’était pas sans causer certaines tensions, occasionnant parfois le départ de comédiens accusant un trop plein d’autoritarisme chez la metteur en scène. Ariane Mnouchkine faisait preuve d’une grande exigence, et demandait aux membres de son équipe une éthique de travail soutenue et un engagement sans réserve : pendant le montage des spectacles, qui pouvaient durer plusieurs années, les répétitions atteignirent facilement 14 heures par jour. La metteur en scène revendiquait un théâtre de l’abondance, de la longueur des spectacles et la somptuosité des matières composant leur décor jusqu’à la qualité des repas vendus sur place au public : le théâtre devait être un « banquet de tous les sens ». C’était cette jouissance apportée au spectateur qui empêchait la représentation, dont la fonction était aussi « d’ordre moral, pédagogique », de sombrer dans un froid didactisme. À l’opposé de tout embrigadement et de tout paternalisme, son théâtre avait pour but d’amener chacun à faire l’expérience de sa liberté d’esprit et à élargir sa propre réflexion. Fidèle aux exigences du théâtre populaire, la troupe invitait parfois des groupes de lycéens et de travailleurs, ouvriers et employés, à assister à des répétitions et à exprimer leur avis sur la représentation.

Le Théâtre du Soleil ne fut jamais conçu comme un collectif politique, et c’est en parallèle à son action artistique qu’Ariane Mnouchkine s’est engagée dans ses diverses actions militantes, aux côtés d’autres membres de la troupe ou individuellement : il s’agissait bien de deux modes d’intervention radicalement différents. Dans les années 1970, la compagnie fut présente aux fêtes de l’Humanité et de Lutte ouvrière, participa à des actions organisées par le Groupement d’Intervention dans les Prisons, et accueillit plusieurs réunions politiques consacrées aux grands thèmes de l’époque : la dissidence soviétique, la guerre du Viêt Nam ou le droit des femmes. Ariane Mnouchkine intervint régulièrement pour dénoncer les persécutions subies par les artistes victimes des régimes totalitaires, comme Vaclav Havel en Tchécoslovaquie, Alba Gonzales Souza en Colombie ou Serguei Paradjanov en URSS ; en 1979, elle participa à la création de l’Association Internationale de Défense des Artistes, qui siégeait à la Cartoucherie. Le droit d’asile fut aussi au cœur de ses préoccupations politiques : en 1996, elle prit part à l’occupation de l’église Saint-Bernard, puis accueillit plusieurs sans-papiers dans les locaux de la Cartoucherie après leur expulsion, expérience dont s’inspira directement le spectacle Et soudain, des nuits d’éveil. Ariane Mnouchkine s’insurgea encore pour dénoncer les crimes d’État : en 1995, elle entama aux côtés d’Olivier Py et de trois autres artistes une grève de la faim pour protester contre l’inaction de la communauté internationale en Bosnie, thème auquel elle consacra une série de conférences de presse lors du festival d’Avignon la même année.

Cette forme d’humanisme universaliste se retrouvait aussi dans son approche artistique, tournée vers l’interculturalité et l’interfécondité des traditions théâtrales. Frappée par le caractère universel du théâtre oriental lors de son voyage en Asie, elle ne cessa de revendiquer l’importance de l’Orient comme source d’inspiration, et de souligner son adhésion aux formes du théâtre asiatique – théâtralité, maîtrise du geste, recours permanent à la métaphore – en reprenant la formule d’Antonin d’Artaud pour qui « le théâtre est oriental ». En 1988, elle fut à l’origine de la création de l’Association de Recherche des Traditions de l’Acteur, qui accueillit régulièrement des maîtres balinais, indiens, chinois, japonais, africains ou coréens, afin qu’ils enseignassent leur art pendant un mois dans le cadre d’un stage à la Cartoucherie.

Le Théâtre du Soleil obtint dès 1965 une subvention des Affaires culturelles pour ses représentations, et en 1973 une reconnaissance officielle en tant que troupe permanente. Mais son statut de compagnie hors commission lui a toujours garanti une grande indépendance à l’égard des pouvoirs publics. Ariane Mnouchkine s’est tenue à l’écart des structures du théâtre public français, n’ayant jamais réalisé de production en dehors du Soleil, ni pris la direction de festival : en 1979, elle déclina l’offre de Paul Puaux qui souhaitait alors lui confier celle du festival d’Avignon. Lors du bicentenaire de la Révolution, face à d’importantes difficultés financières, elle accepta non sans hésitation une unique commande de la part de l’Assemblée nationale et du ministère de la Culture pour réaliser un téléfilm sur la Déclaration des Droits de l’Homme, La Nuit miraculeuse. Cette position marginale ne l’a pas empêchée de recevoir de nombreux prix au cours de sa carrière : le Prix du Brigadier en 1967, le Prix Europe pour le théâtre en 1987, le Grand Prix de la SACD en 2000, le Prix international Henrik Ibsen en 2009, un Molière et le Prix du syndicat de la critique en 2010, et enfin, le Prix Stanislavski en 2012.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article148528, notice MNOUCHKINE Ariane par Pénélope Driant, version mise en ligne le 27 août 2013, dernière modification le 2 avril 2018.

Par Pénélope Driant

SOURCES :
Fonds d’archives du Théâtre du Soleil et dossier de coupures de presse sur Ariane Mnouchkine au Département des Arts du spectacle de la Bibliothèque nationale de France.
Adrian Kiernander, Ariane Mnouchkine and the Théâtre du Soleil, Cambridge, Cambridge University press, 1993 – Josette Féral, Trajectoires du « Soleil » : autour d’Ariane Mnouchkine, Paris, Editions théâtrales, 1998 – Laurence Labrouche, Ariane Mnouchkine, un parcours théâtral : le terrassier, l’enfant et le voyageur, Paris, l’Harmattan, 1999 – Françoise Quillet, L’Orient au Théâtre du Soleil, Paris, l’Harmattan, 1999 – Josette Féral, Dresser un monument à l’éphémère : rencontres avec Ariane Mnouchkine, Paris, Editions théâtrales, 2001 – Ariane Mnouchkine, L’Art du présent : entretiens avec Fabienne Pascaud, Paris, Plon, 2005 – Barbara Alesse, Ariane Mnouchkine e il Théâtre du Soleil, Rome, Editoria & Spettacolo, 2005 – Judith Miller, Ariane Mnouchkine, Londres, Routledge, 2007 – Ariane Mnouchkine : introduction, choix et présentation des textes par Béatrice Picon-Vallin, Arles, Actes Sud-Papiers, 2009.
Au soleil même la nuit, film d’Eric Darmon et Catherine Vilpoux, en harmonie avec Ariane Mnouchkine, tourné à la Cartoucherie pendant les six mois de répétitions jusqu’aux premières du Tartuffe de Molière, Coproduction La Sept ARTE, Agat Film et le Théâtre du Soleil, 1997 – Ariane Mnouchkine, l’aventure du Théâtre du Soleil, film de Catherine Vilpoux, ARTE France développement, 2009.