DELESCLUZE Charles

Né le 2 octobre 1809 à Dreux (Eure-et-Loir), mort à Paris le 25 mai 1871 sur une barricade, place du Château-d’Eau. Journaliste, républicain de 1830 et de 1848, l’un des plus importants parmi les dirigeants de la Commune de Paris.

Il appartenait à une famille bourgeoise : son père Charles, Étienne, ancien volontaire de 1792, était commissaire de police, et sa mère Marie, Reine, Victoire Lavenant, fille de propriétaire et veuve en premières noces d’un chirurgien ; il avait une soeur plus âgée, Louise, Azémia, et un benjamin, Henri, Louis.

Charles avait commencé le latin auprès de son père et, après sa rhétorique au collège Bourbon, à Paris, il entreprit des études de droit ; on parlait déjà de son caractère ombrageux et batailleur.

Faute d’argent, il dut vite rentrer à Dreux, pour ne revenir à Paris qu’après les Trois Glorieuses. Clerc d’avoué à Paris, il fut blessé dans les rangs des manifestants républicains, en décembre 1830, lors du procès des ministres de Charles X. Membre de la Société des Amis du Peuple, il figura, le 6 juin 1832, parmi les défenseurs du Cloître-Saint-Merry. Il fut arrêté, le 12 avril 1834, dans les bureaux de La Tribune et détenu jusqu’au 10 mai. En 1836, il fut poursuivi pour complot et pour appartenance aux sociétés secrètes et préféra se réfugier en Belgique. Il rentra en France en 1840, son apprentissage de journaliste terminé, en dernier lieu comme rédacteur du Journal de Charleroi.

Ainsi Charles Delescluze devint-il à Valenciennes le rédacteur de L’Impartial du Nord, en 1841. Il donna à cette feuille classée comme « radicale » une nuance encore plus nettement démocratique. En conséquence, un premier procès de presse, le 5 mars 1844, lui valut un mois de prison et 2 000 F d’amende.

Charles Delescluze était, dès 1843, entré en relations avec Ledru-Rollin. Le 25 février 1848, il fit proclamer la République à Valenciennes. Le 28, il apprenait sa nomination en qualité de commissaire du Gouvernement provisoire pour le département du Nord. Il s’employait aussitôt à combattre la crise économique et à calmer les revendications ouvrières, désirant « le bon accord des maîtres et des ouvriers ». Il fut mêlé en mars, apparemment à son corps défendant à l’expédition de la légion républicaine belge préparée depuis Paris, avec le soutien de Jacques Imbert, et qui fut arrêtée par l’armée belge au village frontière de Risquons-Tout. Comme beaucoup d’autres commissaires, il échoua aux élections à l’Assemblée constituante. Il abandonna son poste administratif, en mai, peu avant l’émeute des chômeurs de Lille du 22 mai.

Il vendit alors L’Impartial du Nord et, avec l’aide de bailleurs de fonds de Valenciennes, fonda à Paris La Révolution démocratique et sociale (7 novembre 1848) sur le programme de la Montagne, et annonça la création de la Solidarité républicaine, organisation destinée à rassembler les radicaux et les socialistes, que le pouvoir allait presque immédiatement considérer comme une organisation secrète. La Solidarité républicaine était légalement déclarée. Dans son Comité central il y avait une majorité de représentants du peuple. En novembre 1848, il publia avec Agricol Perdiguier et Martin-Bernard une brochure de présentation de La Solidarité républicaine. La liste des signataires était suivie de la phrase : « Constitution d’un Conseil général républicain pour une opposition unitaire aux ennemis de la Révolution » (Voir Bernard Martin).

Au titre de La Révolution démocratique et sociale, Delescluze comparut devant les assises de la Seine, le 12 mars 1849. Les articles poursuivis traitaient des Journées de Juin, du machiavélisme de Cavaignac qui avait laissé grandir l’insurrection « pour se donner le plaisir de l’étouffer sous des monceaux de cadavres ». Défendu par Ledru-Rollin, il fut frappé d’un an de prison et de 3 000 F d’amende. Condamné une seconde fois, le 10 avril, à trois ans de prison et 11 000 F d’amende, Charles Delescluze vécut alors clandestinement, puis en exil à Londres de janvier 1850 à juillet 1853.

Il revint à Paris secrètement, mais fut appréhendé par la police impériale, le 15 octobre 1853. Incarcéré à Mazas puis à Sainte-Pélagie, il fut condamné, le 7 mars 1854, à quatre ans de prison, 1 000 F d’amende et dix ans d’interdiction de séjour, comme instigateur de sociétés secrètes, et nommément de la Marianne. De Belle-Île il passa en Corse, à Corte, en 1857, puis à Cayenne en 1858, jusqu’à l’amnistie du 16 août 1859.

Le voici de nouveau à Paris en 1860, la santé ruinée, mais toujours plein d’énergie. Son premier geste politique fut la fondation du Réveil, ainsi nommé parce qu’il s’assignait pour but de secouer l’apathie du pays en proie à l’Empire ; il reçut en abondance des souscriptions plus ou moins modestes, des suggestions et des communications ; le premier numéro put paraître sans autorisation préalable — elle venait d’être supprimée — mais il valut à son directeur quinze jours de prison et 5 000 F d’amende. Autre condamnation à six mois de prison et 2 000 F d’amende pour avoir lancé une souscription destinée à ériger un monument à Baudin, le 14 novembre 1868. Le 2 mai 1869, Le Réveil devint quotidien, en vue des élections. Delescluze prêcha la prudence lors des funérailles de Victor Noir (12 janvier 1870), mais ne craignit pas de soutenir Mégy et préféra gagner Bruxelles pour éviter des représailles. Le 4 août 1870, pour s’être dressé contre la guerre, il fut condamné à dix-huit mois de prison et 4 000 F d’amende. Le 18, le journal fut suspendu ; pourtant, la guerre déclarée, il avait applaudi au patriotisme, même impérial qui défendait les frontières.

La participation de Delescluze à la Commune était prévisible. Résignation, dit Lissagaray (op. cit., p. 172) : « Blanchi dans les idées de centralisation, Delescluze souffrait beaucoup de les voir attaquer. Rien n’était noble comme ce vieillard altéré de justice, étudiant à la fin de sa vie les questions sociales, dévoué au peuple, sans phrases et malgré tout. » Mais les articles qu’il signa dans son journal, autant et plus que l’orientation de celui-ci, reflétèrent une adhésion beaucoup plus énergique aux idées de réforme. Il dit son aversion pour le libéralisme économique de Thiers et la mollesse de la gauche parlementaire (27 janvier 1870), posant dans son journal, la question : « Qu’est-ce que le socialisme ? » le 29 mai 1870. Delescluze le définissait comme un « ensemble de recherches préparant l’émancipation intégrale des travailleurs. Ce n’est pas, au surplus, l’épouvantail redouté par les privilégiés ni d’ailleurs la panacée à laquelle croient les misérables. La réforme politique est le préalable nécessaire à la réforme sociale. » (30 avril 1870). Son espoir de réformes pacifiques (« Le bien n’est possible que par l’alliance du peuple et de la bourgeoisie », 27 janvier 1870) n’excluait pas des vues d’avenir tantôt désabusées, tantôt âprement combatives : « Nous savons bien que les mutuellistes et autres communistes ne pourront jamais avoir leur heure dans un pays comme la France, où la propriété est tellement divisée » (7 juin 1870). Et ailleurs (14 mai) : « Personne ne l’ignore, la petite propriété, le petit commerce, la petite industrie tendent à disparaître devant la reconstitution manifeste d’une nouvelle féodalité financière et territoriale. Encore quelques années, [...] il n’y aura plus qu’un petit nombre de fortunes monstrueuses exploitant une nation de prolétaires. »

Delescluze rentra de Belgique après la chute de l’Empire et ne tarda pas à dénoncer les faiblesses du gouvernement issu du 4 septembre. Il s’était gardé, lors du plébiscite de mai et ensuite, d’opposer ruraux et citadins (Le Réveil, 10 août 1870), mais avait dénoncé le régime d’exception dont souffrait la capitale (28 janvier 1870) : « Paris n’a jamais été admis à l’exercice des droits primordiaux essentiels, qui appartiennent à l’agrégation naturelle qu’on appelle la Commune. Grande est la misère à Paris, dès avant la guerre » (article du 8 février 1870) et Delescluze ne séparait pas la cause populaire de la cause communaliste. Il fut élu, le 5 novembre 1870, maire du XIXe arrondissement avec Miot, Quentin, Oudet pour adjoints. Il travailla le jour à la mairie, la nuit à son journal, et ne pouvant obtenir que les pouvoirs des municipalités soient étendus, il préféra donner sa démission, le 6 janvier : la veille il avait demandé en vain à une réunion des maires l’adoption de mesures de salut public, la démission de Trochu et de Clément Thomas, la prévention de tout désordre (Claretie, Histoire de la Révolution de 1871, t. III, p. 205). À la suite du 22 janvier, Le Réveil fut supprimé et Delescluze emprisonné au donjon de Vincennes, puis à la Santé. Un rapport de police le dépeint ainsi à l’époque : « Regard sévère ; figure maigre, air souffrant, menton pointu. Il rabat les faces de ses cheveux en avant ; œil vif, a au moins 60 ans ; paraît plus que son âge. » (Arch. PPo., B a/1029).

Aux élections législatives du 8 février 1871, les Parisiens le choisirent, 8e de leurs 43 députés, avec 154 142 suffrages ; il demanda avec Cournet et Razoua la mise en accusation des hommes de la Défense nationale. La popularité du Réveil, le long exil de son directeur, son rôle durant le Siège à la mairie du XIXe et à l’Alliance républicaine le désignaient aux suffrages : le XIe et le XXe arrondissement l’élirent à la Commune, le premier par 20 264 voix, et le second par 5 816 voix. Il choisit de représenter le XIe, et, le 30 mars, envoya sa démission à l’Assemblée nationale. Il siégeait à la Commission des relations extérieures, puis (4 avril) à la Commission exécutive ; le 18 avril, il fut délégué à la mairie du XIe. Membre de la Commission de la guerre (21 avril-8 mai) il s’opposa à Cluseret. Aux premières funérailles officielles, Lissagaray le vit (op. cit., p. 164) « ridé, voûté, aphone, maintenu seulement par sa foi indomptable ». De la fin d’avril au 5 mai, une laryngite aiguë l’éloigna des séances ; lorsqu’il revint le 9 mai, ce fut pour s’élever contre l’inertie des pouvoirs : il fit partie du Comité de Salut public rénové (9 mai) et remplaça Rossel comme délégué civil à la Guerre (11 mai). Tous ses concurrents s’étaient désistés en sa faveur et sa candidature avait recueilli 42 voix sur 46. Ce fut une proclamation de Delescluze (24 mai) qui, les Versaillais étant entrés dans Paris, appela les habitants au combat : « ...Place au peuple, aux combattants aux bras nus ! L’heure de la guerre révolutionnaire a sonné.

« Le peuple ne connaît rien aux manœuvres savantes, mais quand il a un fusil à la main, un pavé sous les pieds, il ne craint pas tous les stratèges de l’école monarchiste. Aux armes, citoyens, aux armes !... La Commune compte sur vous. Comptez sur la Commune. »

Delescluze se replia du ministère de la Guerre sur l’Hôtel de Ville, puis sur la mairie du XIe. Avec Arnold, Vaillant, Vermorel, il chercha à arrêter l’effusion de sang en parlementant ; mais les fédérés ne les laissèrent pas passer (25 mai). Malade, désespéré, Delescluze était résolu à mourir. Il écrivit : « Ma bonne sœur. Je ne puis ni ne veux servir de victime et de jouet à la réaction victorieuse... Mais je ne me sens pas le courage de subir une nouvelle défaite après tant d’autres. » Il trouva une mort volontaire en avant de la barricade édifiée place du Château-d’Eau : Lissagaray en a fait un récit émouvant dans Les huit journées de mai derrière les barricades (p. 115).

Delescluze est défini à l’Enquête parlementaire (rapport Chopin) « l’homme des derniers moments » ; il y est dit que « formaliste et autoritaire, il ne passait pas pour aspirer à l’abolition de la propriété ». Pourtant la réaction le redoutait comme Varlin, on craignait qu’il n’eût survécu, et en 1874, le 1er conseil de guerre le condamna à mort par contumace tout en disant : « Sa mort est de notoriété publique. » Sa sœur elle-même fut arrêtée et détenue trente-trois jours ! Versailles considérait ce vieillard malade, ce bourgeois gagné par sa générosité à la cause populaire comme l’un de ses pires ennemis.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article147909, notice DELESCLUZE Charles, version mise en ligne le 16 juillet 2013, dernière modification le 30 novembre 2018.

OEUVRE : Le Réveil (2 juillet 1868 au 23 janvier 1871) ; fait place au Réveil du Peuple (18 avril au 22 mai 1871) : Bibl. Nat., Lc 2/3454. — Aux habitants des campagnes (pour les engager à voter contre le plébiscite) : Lyon, association typographique, 1870 : Bibl. Nat., 4° Lb 56/2862. — Caractère de la Révolution du 18 mars 1871. Au peuple des campagnes, 28 avril 1871. — De Paris à Cayenne, journal d’un transporté Paris, 1869, librairie Le Chevalier : Bibl. Nat., 8° Lb 56/459 ; réédité en 1872. — Demande de mise en accusation du gouvernement du 4 septembre, déposée à l’Assemblée nationale le 6-3-1871 par Delescluze, Cournet et Razoua : Paris, imprimerie Lefebvre, s. d. : Bibl. Nat., 4° Lb 57/1511.

SOURCES : Arch. PPo., B a/1029 et E a/102-8. — Maurice Dessal, Un révolutionnaire jacobin, Charles Delescluze, Rivière, Paris, 1951. — Le Réveil et Le Réveil du Peuple. — Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1947. — Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars 1871. — Notes de J. Grandjonc et R. Skoutelsky.

ICONOGRAPHIE : G. Bourgin, La Commune, 1870-1871, op. cit., pp. 368-369. — Bruhat, Dautry, Tersen, La Commune de 1871, op. cit., p. 239.

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