DUCHÊNE Georges [DUCHESNE]

Par Jean Maitron. Notice revue et complétée par Michel Cordillot

Né le 8 mars 1824 à Beaumont (Indre-et-Loire) ; ouvrier typographe, « le meilleur, le plus désintéressé et le plus indépendant à la fois des amis de Proudhon », selon Gustave Lefrançais, un traître, selon Jules Vallès dont il avait été le collaborateur ; communard.

Fils de Georges Duchesne, charon, et de Victoire Gaudellier, cet ouvrier typographe, ancien séminariste, travaillait en 1843 comme compositeur dans l’atelier de la maison Mame à Tours. Installé à Paris, il fit partie en 1846 d’un groupe de typographes comprenant également Louis Vasbenter, Louis Debock et Adolphe Parrot, qui s’organisa en cercle culturel pour tenter de fonder un journal. N’y étant pas parvenu, ils se mirent à publier des brochures sur les sujets d’actualité concernant la classe ouvrière. En 1847, Duchêne fut chargé de rédiger une brochure au moment où le projet de loi concernant les Conseils de Prud’hommes était en discussion.

Lorsqu’éclata la Révolution de février 1848, il était secrétaire du Comité typographique, et il signa à ce titre le 23 février la protestation contre les destructions de presses mécaniques survenues la veille. Quelques jours plus tard, il figurait dans la délégation qui se rendit chez Proudhon pour lui demander de prendre en main la rédaction du Représentant du Peuple. Lui-même fut désigné comme membre du Comité provisoire chargé de la rédaction et de l’administration de ce journal.

Ayant travaillé comme compositeur et correcteur dans plusieurs imprimeries de Paris, il fut choisi pour représenter les travailleurs de sa corporation à la Commission du Luxembourg, en 1848. Lorsque celle-ci fut dissoute, il fut élu début juin secrétaire de la Société des corporations réunies qui avait été mise en place pour faire suite à la Commission du Luxembourg. La même année, il fréquenta assidûment les réunions qui se tenaient à la Sorbonne pour décider des candidatures ouvrières aux élections générales d’avril. Il y rencontrait le tapissier Théodore Six, le maçon Martin Nadaud, etc.

Après les journées de juin, prenant la parole à l’occasion du banquet typographique du 15 octobre 1848, il se rangea clairement dans le camp des progressistes et prononça un toast « À l’abolition de la dernière des servitudes, la servitude de l’ignorance ! À la libre propagation de la science et de la philosophie ! À la liberté de la presse ! »

Il devint ensuite, à partir de novembre 1848, gérant du Peuple de Proudhon dont il fut le collaborateur intime. Les deux hommes témoignèrent l’un pour l’autre d’une fidélité inébranlable. En tant que gérant du journal de Proudhon, Duchêne passa neuf fois en correctionnelle et trois fois devant les assises pour délit de presse en 1849.

Le total de ses condamnations en 1849 s’élève à trente années qui furent réduites à dix, il fut enfermé à Belle-Île le 4 octobre 1850 et gracié le 18 décembre 1852.

Duchêne est de fait l’auteur du Manuel du spéculateur à la Bourse, paru d’abord de façon anonyme en novembre 1853, avec la date de 1854 (2e édition en 1854) ; cet ouvrage fut signé par Proudhon à partir de la 3e édition en 1857 (les 4e et 5e sont de la même année). Proudhon en parle dans sa Préface à la 3e édition, datée du 15 décembre 1856, p. XII.

Au moment des élections législatives de 1863, Duchêne lança, avec Gustave Lefrançais, l’idée d’une abstention générale ; mais, pour donner à cette abstention un caractère plus tangible, ils suggérèrent l’idée de l’incarner dans une candidature unique pour toutes les sections de Paris. L’un et l’autre comptaient bien que le caractère burlesque de cette proposition eût indiqué nettement le but qu’ils se proposaient. Leur choix tomba sur Adolphe Bertron, sorte de maniaque de l’élection et qui se présentait à tous les scrutins sous l’étiquette de « candidat humain ». Duchêne lança le premier ballon d’essai dans Le Phare de la Loire. Mais Proudhon s’enflamma et écrivit aussitôt à Duchêne : « Nous allons former un comité abstentionniste. On va faire un manifeste. C’est le côté sérieux de votre candidature Bertron, de même que celle-ci est le côté drôlatique de l’abstention. Vous nous devez un coup de main si vous êtes requis. » Le lendemain, Duchêne communiqua cette lettre à Lefrançais et ajouta comiquement : « Demande au Phare le numéro où il est question de notre projet. Je te rembourserai deux sous sur l’affranchissement. Il ne faut pas regarder aux sacrifices. » Charles Beslay convoqua Duchêne et Lefrançais à son domicile, rue Oberkampf ; ils y trouvèrent notamment Murat, Tolain et Perrachon. On décida le principe de candidatures ouvrières partout où cela serait possible. Le projet de Duchêne ne fut donc pas retenu. À la mort de Proudhon, il fut l’un de ses exécuteurs testamentaires.

En 1865, Georges Duchêne collabora au Courrier français, de tendance proudhonienne, qui servira d’organe à l’Internationale en France à partir du 20 mai 1866. En 1869-1870, il écrivait dans le journal Le Havre (ses articles furent ensuite rassemblés dans un volume intitulé L’Économie politique de l’Empire). Entre temps, il avait publié deux autres ouvrages, dont L’Empire industriel. Il y exprimait sa mélancolie devant les transformations que subissait le Paris d’Haussmann : « Paris ne doit plus être la résidence des fonctionnaires, des rentiers, des oisifs, le caravansérail de l’Europe, a-t-on dit ; moins que cela encore ; le Paris haussmannisé, c’est la ville d’hiver, des désœuvrés qui vont, à la belle saison, promener leur désœuvrement sur les plages en vogue, aux bains de mer, aux eaux, aux bois, à la villégiature. » Il s’y élevait aussi, sans grand succès, même parmi les ouvriers, contre la gouaillerie libidineuse qui est un des traits communs de la presse, du théâtre et de la chanson sous le règne de Napoléon III : « Voyez la poésie populaire, Les Petits Agneaux, Les Bottes à Bastien, Le Pied qui remue, Zim laï-là, et cent autres inepties aussi étrangères à la prosodie et à la langue qu’au sens commun. Consultez la statistique, vous y constaterez la stagnation de la population, l’augmentation de la bâtardise, l’envahissement de la prostitution. Auscultez les mœurs d’après le théâtre. Autrefois les femmes célèbres s’appelaient Mmes de Staël, de Girardin, Guizot ; elles s’appellent aujourd’hui Rigolboche, Turlurette, et Cora Pearl. »

En septembre 1870 il donna au Combat des articles quotidiens où il protestait contre le gouvernement par la police (le 17), l’ajournement des élections (le 26), les difficultés du ravitaillement (le 27) ; il quitta le journal, le 8 octobre, pour divergence d’opinion, et Pyat dit avoir perdu « le concours d’un de mes collaborateurs, homme très honorable, homme d’un rare talent. »

Candidat aux élections du 26 mars 1871 à la Commune, il échoua dans le IXe arr. de Paris avec 987 voix sur 10 340 votants (J. O. Commune, 31 mars).

Collaborateur de La Commune, 20 mars-19 mai 1871, journal proudhonien de Odilon Delimal puis de J.-B. Millière, il entraîna la suppression du journal par un article du 19 mai dans lequel il dénonçait « l’ineptie, l’imbécillité des polissons et des drôles qui ont mis la main sur les services publics dont ils ne connaissaient pas le premier mot ».

Il a été écrit qu’il était « mort le 19 juin 1876 à La Ville-Évrard » (Maitron, tome V, 1968, p. 392), mais il était encore en vie en 1888. Le journal Le Rappel annonça le 22 juillet 1912 que « Georges Duchêne, collaborateur de Proudhon » était mort le 19 juillet à Ville-Évrard.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article147893, notice DUCHÊNE Georges [DUCHESNE] par Jean Maitron. Notice revue et complétée par Michel Cordillot, version mise en ligne le 18 février 2015, dernière modification le 30 mai 2019.

Par Jean Maitron. Notice revue et complétée par Michel Cordillot

ŒUVRE : Outre ses articles de journaux, notamment dans Le Peuple et Le Cri du Peuple, Duchêne a publié les ouvrages suivants : Actualités. Livrets et prud’hommes, Paris, au bureau de la Société de l’industrie fraternelle, 1847, in-18, 67 p. — (éd), Almanach des associations ouvrières pour 1850. Publié sous les auspices de l’Union essénienne, association universelle, égalitaire et fraternelle, Paris, au bureau de l’Almanach des Associations, 1849, 194 p. – Étude sur la féodalité financière. La spéculation devant les tribunaux. Pratique et théorie de l’agiotage, Paris, librairie centrale, 1867, in-18, 335 p. — L’Empire industriel. Histoire critique des concessions financières et industrielles du Second Empire, Paris, librairie centrale, 1869, in-18, 319 pp. (Bibl. Nat., Lb 56/455). — Les Six phases de la compagnie du Nord-Est, Lille, impr. de Leleux, 1870, in-8°, 55 p. — L’Économie politique de l’Empire, Le Havre, impr. de Santallier, 1870, in-8°, 104 p. — Le Crédit mobilier espagnol, Paris, impr. de E. Desgrandchamps, 1888, in-8°, 40 p. — Il collabora également au Manuel de la Bourse de Proudhon et au Dictionnaire des communes de France.

SOURCES : Arch. PPo., E a/77 (14) : Duchêne y est prénommé Gustave. — Banquet typographique du 15 octobre 1848, compte rendu, Paris, typo de H. V. de Surcy, in-8°, 24 p. — Procès des citoyens Proudhon et Duchêne (Audience de la Cour d’Assises de la Seine du 28 mars 1849), Paris, impr. de Boulé, nd [1849], in-4°, 8 p. — Arch. Dép. Morbihan, série Y, écrou 15. — G. Lefrançais, Souvenirs d’un Révolutionnaire. — G. Duveau, La Vie ouvrière en France sous le Second Empire. — G. Duveau, La Pensée ouvrière sur l’éducation. — P.V. Commune, op. cit., t. II, p. 137. — La Commune di Parigi (G. Del Bo), op. cit. — La Grande Encyclopédie. — Paul Chauvet, Les Ouvriers du Livre en France, de 1789 à la constitution de la Fédération du Livre, avant-propos d’E. Ehni, Paris, Marcel Rivière, 1956. — J.-Y. Mollier, Dans les bagnes de Napoléon III. Mémoires de C. F. Gambon, Centre des Correspondances du XIXe siècle, Paris IV-Sorbonne, PUF, 1983. — Notes de J. Grandjonc, J.-Y. Mollier et J. Chuzeville. — État civil en ligne cote 6NUM8/021/003, vue 212.

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