PÊCHEUX Michel. Pseudonyme : HERBERT Thomas

Par Jean-Louis Fabiani

Né en 1938, mort le 10 décembre 1983  ; normalien ENS, chercheur au CNRS  ; membre du SNCS-FEN  ; communiste.

En dépit d’une vie brève et de sa fin tragique, Michel Pêcheux, normalien de la rue d’Ulm (promotion 1959, section des Lettres) est un des représentants les plus remarquables du mouvement philosophique et politique réuni dans les années 1960 autour de Louis Althusser à l’École normale supérieure. Conforté par la reconnaissance dont il a commencé à faire l’objet au tournant de ces années, à travers la publication de Montesquieu, la politique et l’histoire en 1959 et surtout de Pour Marx en 1965, le "caïman" (agrégé-répétiteur) de la rue d’Ulm avait réuni autour de lui toute une génération d’élèves brillants qui partageaient son intérêt pour la philosophie des sciences et l’épistémologie d’un côté et son orientation politique marxiste radicale de l’autre. Si la courte vie de Pêcheux ne lui a pas permis d’obtenir la notoriété d’Alain Badiou, d’Étienne Balibar et de Jacques Rancière*, qui partagèrent son engagement, il n’en reste pas moins une figure importante du mouvement, notamment parce qu’il a développé des travaux importants dans le domaine de l’analyse du discours.

Quand il entra à la rue d’Ulm, en 1959, Michel Pêcheux était un germaniste de talent : mais il découvrit rapidement l’univers philosophique d’Althusser et y apporta une contribution forte et originale, car il avait vraiment pris au sérieux l’impératif de "faire science" au sein même de la philosophie. Ce fut notamment à lui, à Etienne Balibar et à Michel Fichant, disciple de Georges Canguilhem qui venait de la Sorbonne, qu’Althusser confia le légendaire cours de philosophie pour scientifiques, à partir de 1967, lequel fit l’objet d’une publication en 1969 dans la célèbre collection Théorie publiée par François Maspero (Sur l’histoire des sciences) : son succès fut un des meilleurs indicateurs du "scientific mood" qui prévalut désormais chez les althussériens. Le cours était présenté en salle Dussane au 45 rue d’Ulm- à l’époque la salle la plus solennelle de l’établissement, qui fut le théâtre des séminaires de Jacques Lacan et de Jacques Derrida : s’il réunissait quelques scientifiques, il attira surtout le public croissant d’un néo-marxisme désormais conquérant et revivifié par la mode. Pêcheux fut un des piliers du Cercle d’épistémologie, lieu de rendez-vous des jeunes philosophes normaliens qui lancèrent une revue destinée elle aussi à entrer dans l’histoire intellectuelle, les Cahiers pour l’analyse, dont il fut un contributeur essentiel. Il publia ses textes sous un pseudonyme, Thomas Herbert, pratique rare dans l’Université française que l’on peut sans doute expliquer par le souci de distinguer entre une forme d’engagement de type militant et sa position de jeune chercheur au CNRS au sein de la section psychologie.

Très tôt recruté, en 1966, avec le soutien de Georges Canguilhem, dans le Laboratoire de Psychologie sociale que dirigeait alors Robert Pagès, il avait comme projet principal l’analyse de la transmission de messages « au contenu insolite ». Il développa au CNRS une activité intense, aussi bien dans le domaine de la recherche, où il multiplia les avancées et les coopérations transdisciplinaires, que dans celui de l’action syndicale. Membre du Parti communiste français, il fut particulièrement actif au sein du SNCS-FEN (Syndicat national des chercheurs scientifiques) où les membres du parti jouaient alors un rôle dominant. Il s’intéressa particulièrement aux orientations de la recherche publique, comme en témoignent ses archives personnelles déposées à l’IMEC (cotes PCH 24 et PCH 25). Michel Pêcheux participa au collectif qui répondit au Rapport sur la recherche en psychologie en France et se montra fort actif au sein de la section 26 du CNRS dont il était membre (Psychophysiologie et psychologie).

Au cours de la quinzaine d’années qu’il passa au CNRS, Michel Pêcheux développa, avec le souci permanent d’aller le plus loin possible, des intuitions de recherche qu’il a eues dès le moment de sa scolarité à l’ENS : il s’agissait d’articuler la notion de formation discursive à celle d’idéologie en vue d’approfondir la théorie althussérienne. Les articles des Cahiers pour l’analyse témoignaient déjà de cette orientation. Son premier objectif était de rendre scientifique l’analyse de l’idéologie, en mettant particulièrement au jour les présupposés idéologiques des disciplines des sciences sociales. Au sein de la mouvance althussérienne, Pêcheux était incontestablement l’un de ceux qui s’intéressaient le plus à la pratique des sciences sociales. S’il partageait l’essentiel du point de vue de son mentor sur l’épistémologie, et s’il adhéra à un marxisme intransigeant, il ne se reconnaîtrait sans doute pas dans le mépris affiché pour les "sciences dites sociales", selon le mot cruel de l’auteur de Pour Marx et plaiderait au contraire pour une scientifisation du domaine, particulièrement dans le secteur de la psychologie sociale. On remarque aussi un effort en vue de la formalisation de la théorie de l’idéologie, orientation qui a réuni plusieurs membres du groupe et notamment Alain Badiou. Dans ses premiers travaux, Pêcheux, profitant de la liberté que lui donnait son pseudonyme, politisa radicalement l’analyse de discours, en utilisant simultanément la théorie de l’État que développait à ce moment Nicos Poulantzas dans une perspective voisine et lui adjoignit une orientation structuraliste (à travers des références à Jakobson et Lévi-Strauss) et une dimension lacanienne, parfaitement dans l’air du temps et du lieu : la psychanalyse était en effet le meilleur compagnon du marxisme structuraliste de la rue d’Ulm.

À la différence de bien des condisciples de l’École normale supérieure, qui revinrent après leurs années turbulentes à une forme d’exercice très classique et essentiellement solitaire de la philosophie, Michel Pêcheux prit avec le plus grand sérieux l’injonction à faire de la recherche de manière collective. Pour lui, en dépit de l’orientation quelque peu dogmatique que pouvait avoir l’althussérisme auquel il resta fidèle, il n’y avait pas de vérité établie dans le domaine de la psychologie sociale pas plus que dans l’analyse de discours. Il fut ainsi un remarquable animateur d’équipes et suscita de nombreuses et enthousiastes vocations de chercheur, la plus remarquable étant celle de Denise Maldidier, qui mourut accidentellement quelques années après lui. Ce sens du collectif était probablement une traduction savante de son engagement militant ; il n’en tranchait pas moins avec l’habitus philosophique dont ne se départirent jamais vraiment ses condisciples et qui refit surface avec force lorsqu’ils eurent tiré ce que Jacques Rancière appela la "leçon d’Althusser. Pierre Macherey, dans un texte lumineux et fraternel, illustre ainsi cette dimension essentielle de la personnalité scientifique de Michel Pêcheux : " Il avait un sens extrêmement poussé du travail collectif, et était un exceptionnel animateur d’équipes de recherche -, de nombreux écrits tournant autour des problèmes du langage, qui ont débouché sur l’ouverture d’un nouveau domaine d’études, la théorie du discours, encore travaillé aujourd’hui par des chercheurs que continue à soutenir la forte inspiration heuristique dont il a été la source" (Macherey).
Comment caractériser l’œuvre de Pêcheux ? La chose n’est pas facile, comme le rappelle Pierre Macherey dans le texte déjà cité. À travers deux livres et de nombreux articles, il a tenté de créer un nouveau domaine scientifique, en reformulant un certain nombre de thèmes de la psychologie sociale et de la linguistique, et en les réinsérant dans un cadre transdisciplinaire qui faisait la part belle aux innovations épistémologiques. Il ne suivit pas le chemin que Michel Foucault avait tracé à partir de la notion de « formation discursive », même s’il ne pouvait pas l’ignorer, et lui préféra les promesses d’un matérialisme dialectique revisité par la science. Pêcheux était incontestablement un expérimentateur radical qui avait décidé d’aller au bout de la « matérialité du sens ». Son projet consistait à construire une théorie générale du discours qui satisfît aux exigences du marxisme le plus rigoureux. Il ne s’épargnait pas les critiques et ne s’interdisait pas les remaniements et les autocritiques, importées de l’univers politique dans le monde des sciences sociales. Sa rigueur était absolue.

Dans l’Analyse automatique du discours, publiée dès 1969 par Dunod, Michel Pêcheux s’efforça de réorienter l’étude des discours autour de leurs conditions de production. Le sens change lorsque les conditions de production changent. C’était une forme de sociologisation de l’analyse des discours, dans la mesure où le modèle de communication développé par Jakobson, qui distingue les figures abstraites de l’Émetteur et du Récepteur se trouve intégré dans un système de relations structurelles qui n’est autre que le système des rapports sociaux. Pêcheux a pour objectif affiché de produire des résultats expérimentaux. Dans les Vérités de La Palice, publié en 1975 par Maspero, il s’efforça de repenser la relation entre la linguistique et l’idéologie, à travers une réévaluation des procédures de production du sens. Pierre Macherey résume ainsi le travail de son ami : « Le pari de Michel Pêcheux a été d’assigner à ces recherches un plan qui ne soit ni celui de la langue, ni celui du langage, mais celui du discours, avec ses modalités propres de fonctionnement, qui mettent en jeu un déterminisme historico-social dont les effets se croisent ou interfèrent avec ceux produits par les mécanismes de la langue et par les jeux du langage, productifs d’effets de sens repérables et analysables. C’est sur la base des processus discursifs ainsi spécifiés que peut être finalement repensée l’idéologie, elle-même productrice de l’effet-sujet, en tant qu’elle est articulée aux mécanismes du discours producteurs d’effets de sens » (Macherey).

Les travaux de Pêcheux ont eu un grand retentissement hors de France, dans le monde anglophone, mais aussi en Amérique latine, où sa recherche a suscité de nombreux disciples. Le recueil posthume édité par Denise Maldidier en 1990 (L’inquiétude du discours, textes de Michel Pêcheux) témoigne de ce rayonnement au sein de la psychologie, de la linguistique mais aussi plus récemment des études culturelles. Cet héritage fait de lui un des penseurs les plus féconds de la nébuleuse althussérienne, parce qu’il a essayé de croiser la "théorie", maître mot de l’époque, avec une démarche expérimentale. L’articulation n’était pas sans risque : Pêcheux ne cessait de parler de Thomas Herbert, son double de jeunesse, à la troisième personne, comme s’il ne se reconnaissait plus en lui. Il allait vite, insatisfait, comme brûlant sa vie. On en fera pas pour autant de sa mort violente, comme on n’hésita pas à le faire pour son ami Poulantzas, le symptôme de l’échec du marxisme structuraliste français.
En 1983, à quarante-cinq ans, Michel Pêcheux se donna la mort.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article147276, notice PÊCHEUX Michel. Pseudonyme : HERBERT Thomas par Jean-Louis Fabiani, version mise en ligne le 17 juin 2013, dernière modification le 17 juin 2013.

Par Jean-Louis Fabiani

ŒUVRE choisie  : Michel Pêcheux, L’Analyse automatique du discours, Paris, Dunod, 1969. - Michel Pêcheux, Les Vérités de la Palice, Paris, Maspero, 1975. - Michel Pêcheux et Michel Fichant, Sur l’histoire des sciences, Paris, Maspero, 1969

SOURCES  : Tony Hak Tony et Niels Helsloot, "La contribution de Michel Pêcheux à l’analyse de discours", Langage et société, 2000-1, p. 5-33. - Pierre Macherey, Idéologie : le mot, l’idée, la chose (11). Langue, discours, idéologie, sujet, sens : de Thomas Herbert à Michel Pêcheux. In : « La Philosophie au sens large (groupe d’études animé par Pierre Macherey) », carnet de recherche en ligne, janvier 2007. - Denise Maldidier (Ed.), L’inquiétude du discours, textes de Michel Pêcheux, Paris, Éditions des cendres, 1990. — Fonds Michel Pêcheux, IMEC, Caen.

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