MONOD Jacques, Lucien

Par Isabelle Gouarné

Né le 9 février 1910 à Paris ( XVIIe arr.), mort le 31 mai 1976 à Cannes (Alpes-Maritimes) ; biologiste et biochimiste, professeur au Collège de France (1967), directeur de l’Institut Pasteur (1971) ; résistant (FNU, FTP) ; membre du PCF (1943-1945) ; engagement socialiste ; combat en faveur d’une politique nationale de la science ; co-président d’honneur du Planning familial.

Jacques Monod est issu d’une grande famille de la bourgeoisie protestante d’origine suisse, où les carrières médicales et savantes étaient nombreuses. Son père, Lucien Monod, avait pourtant, malgré de fortes oppositions familiales, suivi sa vocation artistique, et avait acquis, après des débuts difficiles, une bonne réputation de peintre. Veuf très jeune, Lucien Monod épousa en secondes noces l’Américaine Charlotte Todd Mc Gregor, avec laquelle il aura trois enfants (Robert, Philippe et Jacques), et s’installa, avec sa famille, à Cannes, après la Première Guerre Mondiale. Ce fut alors pour lui une période de réengagement : dreyfusard dans sa jeunesse, Lucien Monod adhéra alors à la SFIO, et soutint en 1920 l’adhésion à l’Internationale communiste. C’est donc dans un milieu artistique, cosmopolite et politisé que Jacques Monod grandit.

S’il conserva toute sa vie un goût pour la musique et hésita même un temps à devenir chef d’orchestre, Jacques Monod s’orienta finalement, au cours des années 1930, vers la recherche. Après avoir obtenu son baccalauréat en philosophie (1928), il poursuivit des études de sciences à la Faculté de Paris (licence, 1931), et se forma à la biologie auprès de Charles Pérez, Georges Teissier, André Lwoff, Louis Rapkine, notamment lors de séjours à la station marine de Roscoff (août 1929, mars-avril 1934), puis, à Strasbourg, au laboratoire d’Édouard Chatton, où il fut associé comme préparateur (1930-1931). Bénéficiant d’une bourse Commercy (1932-1934), il travailla ensuite au Laboratoire d’évolution des êtres organisés, dirigé par Maurice Caullery (Paris). En 1934, il rejoignit, à la Faculté de Paris, le laboratoire de zoologie de Charles Pérez, où il resta associé jusqu’en 1945 : d’abord comme assistant (1934-1941), puis, une fois soutenue sa thèse sur la croissance bactérienne (1941), comme boursier de recherche CNRS (1941-1943) et, enfin, comme chargé de recherche (1943-1945). En 1935-1936, toutefois, entraîné par Boris Ephrussi, avec lequel il s’était lié à Roscoff, il passa une année comme boursier Rockefeller au California Institute of Technology, où il travailla auprès de Thomas Hunt Morgan. Au cours des années 1930, Jacques Monod fut ainsi associé au cercle des biologistes très internationalisés et attentifs au développement de la génétique, science encore peu connue et peu développée en France. En 1938, d’ailleurs, il avait épousé la sœur de la femme du zoologiste et généticien Georges Teissier, Odette Bruhl, qui devint conservatrice au Musée Guimet et avec laquelle il eut deux fils jumeaux en 1939.

Jacques Monod semble être resté en marge de la vie militante et politique durant les années du Front populaire. Certes, à la fin des années 1930, il se rapprocha des milieux intellectuels communistes et communisants et collabora aux premiers numéros de la revue La Pensée. Revue du rationalisme moderne, lancée par le PCF, y publiant deux notes d’actualité scientifique (sur la génétique) ; mais c’est en fait lors de l’Occupation et avec l’entrée dans la Résistance que son engagement prit une véritable ampleur.

Dès l’hiver 1940, il entra en contact avec des organisations clandestines. Par l’intermédiaire de l’avocat Léon-Maurice Nordmann, il fut lié avec le groupe dit du « Musée de l’homme », peu de temps, toutefois, avant que le réseau ne soit démantelé (début 1941). Arrêté lui-même par la police française, il fut interrogé par la Gestapo, mais vite relâché faute de preuves. Fin 1941, il put renouer avec la Résistance et participa au Front national universitaire : il fut alors chargé de l’organisation du recrutement et de l’édition du journal du mouvement. En 1943, à la demande de Francis Cohen, il adhéra au PCF, et, contacté par Marcel Prenant, il rejoignit le mouvement des FTP (sous le pseudonyme de Malivert). Il sera, en 1944, délégué FTP à l’État-major des FFI, et deviendra le chef du 3e bureau (Opérations) : il contribua alors à la formation de réseaux de renseignement et de communication entre Paris et Londres. À la Libération, il entra dans l’État-major de Rol-Tanguy : envoyé auprès du général de Lattre de Tassigny, il s’occupa des problèmes posés par l’intégration des FFI à la Première Armée, et, à ce titre, prit part aux campagnes d’Alsace et d’Allemagne.

Fin 1945, Jacques Monod quitta le PCF qu’il avait rejoint dans les conditions politiques particulières de l’Occupation, et se consacra à nouveau à la recherche. En septembre, il fut détaché à l’Institut Pasteur où, pendant l’Occupation, alors qu’il était entré dans la clandestinité (1944), il avait pu venir se réfugier et travailler. Il y fut associé au service d’André Lwoff, d’abord comme chef de laboratoire (1945-1953), puis devint chef du service de physiologie microbienne et, à partir de 1954, fut directeur du service de biochimie cellulaire. C’est donc dans le cadre de l’Institut Pasteur que Jacques Monod mena ses principales recherches, notamment celles en collaboration avec François Jacob et André Lwoff sur la régulation génétique de la synthèse des enzymes et des virus, qui leur vaudront à tous trois le Prix Nobel de physiologie ou de médecine en 1965. Deux ans plus tard, Jacques Monod était nommé professeur au Collège de France (chaire de biologie moléculaire), après avoir occupé, à partir de 1959, la chaire de chimie du métabolisme (devenue chaire de biologie moléculaire en 1966) à la Faculté des sciences de Paris. En 1971, toutefois, il renonça à son enseignement au Collège de France, pour assurer la direction de l’Institut Pasteur, à un moment où les difficultés financières rendaient nécessaires une rénovation : il prit alors une série de mesures controversées (restriction du personnel, fermeture de laboratoires, délocalisation à Garches, par exemple), et, au sein de cet Institut dédié initialement à la recherche appliquée, s’efforça de développer l’activité scientifique dans les secteurs de pointe de la recherche fondamentale (immunologie, neurobiologie).

Durant toute cette période d’intense activité scientifique, Jacques Monod resta un savant engagé. Il fut un ardent défenseur des droits de l’homme, et c’est d’ailleurs dans le cadre d’un groupe, très éphémère, d’« aide aux victimes des États totalitaires » qu’il rencontra, au début des années 1950, Albert Camus, avec lequel il noua une amitié durable. Jacques Monod fut de fait associé à de multiples campagnes politiques : il exprima son soutien aux époux Rosenberg, publiant une lettre de protestation dans le Bulletin of the Atomic Scientists (15 août 1952) ; il apporta son aide aux dissidents de l’URSS et des pays de l’Est, et organisa même l’évasion en France de la biologiste hongroise Agnès Ullmann en 1959 ; bien qu’il ne signât pas le Manifeste des 121, il prit position contre la guerre d’Algérie ; il participa à de nombreuses actions en faveur du désarmement, pour l’euthanasie ou encore contre la peine de mort. Dans les années 1960 et 1970, il fut également très actif dans les combats en faveur de la régulation des naissances, au cours desquels il put à la fois jouer de son autorité symbolique de savant et apporter son expertise sur les questions biologiques et génétiques : il devint en 1965 co-président d’honneur du mouvement en faveur du planning familial.

Surtout, Jacques Monod compte parmi ces scientifiques français de renommée internationale, soucieux d’ancrer leur pratique de recherche dans une réflexion philosophique et politique sur les sciences. Ainsi, bien qu’il ne fût plus membre du PCF, Jacques Monod suivit avec une grande attention l’affaire Lyssenko et prit publiquement position dans le débat : condamnant radicalement les thèses lyssenkistes, dont le succès auprès du pouvoir soviétique tenait, selon lui, à leur cohérence idéologique avec les principes du matérialisme dialectique, il soulignait alors « la mortelle déchéance dans laquelle est tombée, en URSS, la pensée socialiste » : « On ne voit pas qu’il soit possible d’échapper à cette conclusion si grave, si douloureuse pour quiconque a, pendant longtemps, mis tout son espoir dans l’avènement du socialisme en Russie comme première étape de son triomphe dans le monde » (Combat, 15 septembre 1948).

En 1970, reprenant une série de conférences prononcées au collège Pomona en Californie et au Collège de France, il publia, au Seuil, Le hasard et la nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne. Son ambition était de définir une nouvelle philosophie naturelle, conforme aux apports récents de la génétique et de la biologie moléculaire, qui, selon lui, remettaient en cause « l’illusion animiste », c’est-à-dire « l’hypothèse que les phénomènes naturels peuvent et doivent s’expliquer en définitive par les mêmes “lois” que l’activité humaine subjective, consciente et projective » (p. 44). Les conceptions précédentes, toutes fondées sur cette illusion, étaient donc dépassées – aussi bien les conceptions religieuses (y compris les théories alors en vogue de Teilhard de Chardin) que les différentes conceptions philosophiques : le vitalisme de Bergson, le positivisme de Spencer et le marxisme. Dès lors, le « véritable socialisme » ne pouvait, selon lui, être édifié que sur la base d’une « éthique de la connaissance », fondée sur « le postulat d’objectivité », et non sur le marxisme dont « le prophétisme historique […] était, dès sa naissance, lourd de toutes les menaces qui se sont, en effet, réalisées » (p. 193). Cet ouvrage eut un fort retentissement, en France et à l’étranger, notamment dans les milieux chrétiens et marxistes de l’époque. Parmi les intellectuels communistes, en particulier, les critiques de Jacques Monod vis-à-vis du marxisme suscitèrent de vives discussions, d’autant que Louis Althusser avait, dès la fin des années 1960, pris position sur ces thèses, dénonçant « la tendance idéaliste » qu’il voyait poindre dans la « conception du monde » développée par Jacques Monod, avec son exaltation de l’éthique de la connaissance et du rôle de la science et des idées dans l’histoire (voir L. Althusser, Philosophie et philosophie spontanée des savants, Maspero, 1967, p. 117-151).

Les réflexions philosophiques de Jacques Monod sur les sciences furent indissociables d’un engagement en faveur d’une véritable politique nationale de la science en France. Dans les années 1950, il fut, avec André Lichnerowicz, Pierre Auger, Louis Weil et d’autres, parmi ces jeunes chercheurs, de 35-40 ans, nourris de leurs expériences des laboratoires américains et travaillant dans des domaines de pointe, qui tentèrent de promouvoir une politique ambitieuse pour la recherche et l’enseignement supérieur. Ce « nouveau lobbying scientifique », selon l’expression de Jean-François Picard, s’était initialement regroupé autour de Pierre Mendès France*, auquel d’ailleurs Jacques Monod apportera son soutien lors des élections législatives de 1967.

Avec les colloques qu’il organisa, de façon souvent très médiatique (une quinzaine entre 1956 et 1973), avec l’Association d’étude pour l’expansion de la recherche scientifique qu’il lança, et même grâce aux rôles de conseiller qu’il parvint à jouer auprès des pouvoirs publics (notamment à l’époque gaulliste), ce groupe de chercheurs contribua aux réformes universitaires et scientifiques entreprises au cours des années 1950 et 1960. Le coup d’envoi de leur action avait été l’organisation, en novembre 1956, du colloque de Caen. « Véritables états généraux de la recherche et de l’enseignement scientifiques », selon le témoignage de Jean-Louis Crémieux-Brilhac, ce colloque réunit, sous la responsabilité de Pierre Mendès France, 250 scientifiques, industriels, administrateurs, fonctionnaires et journalistes. Jacques Monod fit partie de « l’équipe dirigeante » du colloque (avec notamment Étienne Bauer, Jean-Louis Crémieux-Brilhac, André Lichnerowicz) et participa à la rédaction de plusieurs rapports décisifs, notamment le rapport sur la recherche fondamentale et l’enseignement supérieur (écrit avec E. Bauer et A. Lichnerowicz), qui dressait un diagnostic extrêmement sévère sur la situation scientifique française : manque d’étudiants, de chercheurs et d’ingénieurs, insuffisance des moyens, précarité des carrières, fermeture des universités, déconnectées de la réalité de la recherche et repliées sur une logique « facultaire » ; face à cette situation, il convenait de mettre en place un plan décennal d’expansion de la recherche fondamentale, dont les universités, une fois restructurées, devaient être un élément clé et que coordonnerait une autorité politique de la recherche.

En 1956, une dynamique fut ainsi créée en faveur d’une politique de la recherche, et les premières réalisations virent le jour avec le retour du général de Gaulle au pouvoir : se mit alors en place, sous la responsabilité d’André Malraux, un groupe de travail, auquel Jacques Monod et les organisateurs du Colloque de Caen furent associés et dont les réflexions aboutirent notamment à la création, en 1958, de la Direction générale de la Recherche scientifique et technique (DGRST). Jacques Monod participa d’ailleurs lui-même à la relance de l’effort de recherche impulsée par la DGRST : il joua un rôle majeur au programme d’Action concertée « Biologie moléculaire », en tant, d’abord, que vice-président, puis comme président.

Pourtant, en 1966, lors du second colloque de Caen, les résultats des réformes apparaissaient encore bien minces, et Jacques Monod réaffirma encore, avec d’autres, la nécessité d’une refonte du système d’enseignement et de recherche français. En mai-juin 1968, cet engagement politique le conduisit à adopter une attitude compréhensive vis-à-vis du mouvement étudiant. Après avoir un temps essayé, avec d’autres Prix Nobel (Alfred Kastler, notamment) de jouer les médiateurs, il prit nettement position en faveur des étudiants contestataires, considérant alors leur révolte comme « légitime » et leur colère « juste » : « l’étouffante sclérose d’institutions périmées, la honteuse carence des pouvoirs publics comme aussi la vanité et l’aveuglement de certains pouvoirs universitaires, voilà les moteurs du mouvement, et non, comme on voudrait le faire croire, quelques complots tramés à l’étranger », analysait-il. Jacques Monod tenta ainsi d’orienter le mouvement de contestation vers une réforme de l’université et de la recherche, reprenant les mots d’ordre de cogestion, autonomie et démocratisation : le nouveau système d’enseignement supérieur devait, selon, lui, être réorganisé sur la base d’universités autonomes (sur le plan pédagogique et aussi du point de vue du recrutement des enseignants et de l’admission des étudiants), organisées comme des fédérations de départements et d’instituts de recherche, et pourvues d’une direction collégiale associant étudiants, enseignants et chercheurs (cf. « Quelques notes sur la réforme universitaire », texte inédit, juin 1968). Au début des années 1970, alors que la loi d’orientation d’Edgar Faure (1968) lui avait semblé être un premier pas vers la réforme qu’il appelait de ses vœux, Jacques Monod restait très critique vis-à-vis du système français : « je ne vois pas pour demain la résurrection d’une Université moderne et efficace en France, capable d’apporter aux jeunes Français ce dont ils ont véritablement besoin. Nous en sommes loin encore. Très loin » (L’Éducation, 23 novembre 1972).

Jacques Monod était titulaire de la Croix de Guerre et chevalier de la Légion d’honneur pour faits de résistance, ainsi que de nombreux prix scientifiques, français et internationaux.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article146046, notice MONOD Jacques, Lucien par Isabelle Gouarné, version mise en ligne le 17 avril 2013, dernière modification le 19 septembre 2017.

Par Isabelle Gouarné

ŒUVRE : Le hasard et la nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Seuil, 1970. Nombreuses publications scientifiques. Pour une bibliographie exhaustive, voir sur le site de l’Institut Pasteur : http://www.pasteur.fr/infosci/biblio/ressources/histoire/monod.php

SOURCES : Fonds Jacques Monod, Institut Pasteur – Dossier de carrière, Archives CNRS – P. Debré, Jacques Monod, Flammarion, 1996. – A. Lwoff, A. Ullmann, Les origines de la biologie moléculaire. Un hommage à Jacques Monod, Paris/Montréal, Éditions Études vivantes, 1980. – A. Chatriot, V. Duclert, Le gouvernement de la recherche. Histoire d’un engagement politique, de Pierre Mendès France à Charles de Gaulle (1953-1969), La Découverte, 2006. – J.-L. Crémieux-Brilhac, La politique scientifique de Pierre Mendès France. Une ambition républicaine, A. Colin/Comité pour l’histoire du CNRS, 2012. – J.-P. Gaudillière, Inventer la biomédecine. La France, l’Amérique et la production des savoirs du vivant (1945-1965), La Découverte, 2002. – M. Morange, Histoire de la biologie moléculaire, La Découverte, 1994 – J.-F. Picard, La République des savants. La recherche française et le CNRS, Flammarion, 1990. – A. Prost, « Les origines des politiques de recherche en France », Cahiers pour l’histoire du CNRS, 1939-1989, 1/1988 – S. Tirard, « Les biologistes français et l’affaire Lyssenko, à l’automne 1948 », Historiens et géographes, 1997, 358, p. 95-105. – A. Ullmann, « Jacques Monod (1910-1976) : homme de science aux engagements multiples », dans D. Girard (dir.), Des biologistes et des naturalistes français du XXe siècle, Hermann, 2012, p. 383-406. – Bulletin d’histoire et épistémologie des sciences de la vie, vol. 17, 2, 2010 (« Quarante ans après : autour de Jacques Monod »).

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