MONTUCLARD Maurice [MONTUCLARD Pierre, Marie, Maurice] [en religion Marie-Ignace]

Par Thierry Keck

Né le 21 octobre 1904 à Saint-Étienne (Loire), mort le 22 décembre 1988 à Nyons (Drôme) ; chercheur au CNRS ; dominicain, théologien, fondateur et animateur de la revue et du mouvement Jeunesse de l’Église (1942-1953).

À qui le nom de Maurice Montuclard évoque-t-il encore quelque chose aujourd’hui, au sein même de l’ordre dominicain dont il fut un membre éminent ou dans les rangs clairsemés des « cathos de gauche » ? Pourtant la personnalité et l’œuvre de ce religieux défrayèrent la chronique dans les années 1950 et tout particulièrement au moment de la crise des prêtres-ouvriers. Ses écrits étaient alors lus et commentés à tous les niveaux de l’Église, que ce soit pour les encenser ou les condamner de manière tout aussi passionnée. Et encore en 1978, quand André Manaranche publia son ouvrage Attitudes chrétiennes en politique et passa en revue les théoriciens français qui avaient élaboré une pensée originale sur la place et le rôle des chrétiens dans la société moderne, il considérait Montuclard pratiquement au même niveau que Jacques Maritain, Emmanuel Mounier et le père de Montcheuil. Toute son œuvre fut axée sur la question de la présence de l’Église dans le monde. Persuadé de la victoire inéluctable et souhaitable du communisme, il voulait assurer la présence chrétienne dans la future société. Entré en conflit ouvert avec la hiérarchie, il finit par être condamné pour ses idées jugées subversives et quitta l’état clérical. C’est au moment de la condamnation du mouvement et de la « réduction à l’état laïc » de son principal animateur que Maurice Montuclard et Jeunesse de l’Église furent découverts par le grand public, mais à cette date (1953), cela faisait presque vingt ans que le mouvement réfléchissait, publiait, animait des groupes nombreux un peu partout en France.

Maurice Montuclard était le cadet d’une fratrie de quatre garçons dont l’un, Paul, entra aussi en religion, chez les maristes. Leur père, Jacques, dirigeait une entreprise familiale de textile. C’est par la mère, Marie-Thérèse, née Brouillet, que l’influence religieuse, presque mystique, toucha les fils Montuclard, dont la vocation se dessina dès l’âge de dix ans. Maurice se destinait à la prêtrise, mais son père souhaitait qu’il testât la solidité de son engagement. C’est pourquoi son cursus scolaire alterna le petit séminaire d’Oullins, une école professionnelle, le grand séminaire de Lyon, une période de travail en usine. Finalement, le 2 octobre 1927, il prit l’habit dans l’ordre dominicain, pensant qu’il avait besoin d’une règle de vie plus stricte que celle d’un prêtre séculier. Après un passage au noviciat d’Angers, puis au couvent d’études à Rijckholt (Hollande), il fut ordonné prêtre le 20 décembre 1931. Envoyé à l’Angelicum, l’institut de formation des dominicains à Rome, il en revint docteur en théologie en 1933.

Les choses commencèrent vraiment en 1936. À cette date, le jeune dominicain, professeur de théologie morale fondamentale au couvent d’études de Saint-Alban-Leysse, près de Chambéry et aumônier de JECF (Jeunesse étudiante catholique féminine) réunit autour de lui, à Lyon, quelques clercs et quelques laïcs, ménages et célibataires, pour tenter une expérience communautaire – le groupe se nommait tout simplement la Communauté – et mener une réflexion sur la présence au monde des jeunes chrétiens. L’initiative s’inscrivait à la fois dans le vaste courant communautaire qui dans ces années trente suscita de multiples créations et dans l’intense foisonnement théorique qu’avait entraîné la condamnation de l’Action française par le Saint-Siège (1926). Le groupe approfondissait l’engagement communautaire – élaboration d’une règle, pratique de la coulpe, partage du superflu – mais aussi la réflexion théorique – on lisait Nicolas Berdiaev, Léon Bloy, Georges Bernanos, on correspondait avec Emmanuel Mounier et Jacques Maritain – et rêvait d’une vaste réforme religieuse. Montuclard consacra ainsi l’été de 1937 à un tour des évêques de France à qui il présenta ses projets, recevant un accueil parfois enthousiaste (le cardinal Suhard alors à Reims), souvent mitigé (Verdier, Liénart, Dutoit). Les tendances ouvriéristes étaient alors très peu présentes.

C’est la guerre qui allait tout chambouler. D’abord en offrant une grande liberté à un religieux déjà quelque peu en délicatesse avec ses supérieurs à propos de ses projets jugés trop audacieux ; puis en faisant affluer à Lyon la fine fleur de l’intelligentsia parisienne et en multipliant les occasions de rencontres ; ou encore en propulsant Montuclard directeur des Éditions du Cerf repliées en zone sud et rebaptisées Éditions de l’Abeille. Un directeur qui publia un livre-événement, La France pays de mission ? des abbés Henri Godin et Yvan Daniel, mais qui en fit aussitôt une critique poussée dans les premiers Cahiers de Jeunesse de l’Église qui sortirent à ce moment-là malgré les vicissitudes du temps.

Non, écrivait Montuclard, la déchristianisation du monde ouvrier n’était pas imputable à un vide spirituel, mais s’expliquait au contraire par la richesse de l’idéologie marxiste qui lui fournissait à la fois une lecture de l’histoire et un outil d’émancipation. Parallèlement, lui et ses amis réfléchissaient dans leur revue sur la crise de la civilisation chrétienne, l’incroyance des croyants, etc. Ils s’offrirent la collaboration de signatures prestigieuses : Gabriel Marcel, Paul Flamand, Stanislas Fumet, Jean Lacroix et bien d’autres. Les articles-phares, qui ouvraient chaque cahier et que Montuclard rédigeait sans les signer, appelaient les chrétiens à un sursaut à travers la redécouverte de l’Église comme communauté réelle et l’engagement dans la cité. Ces textes eurent un grand retentissement.

Dans l’effervescence de la Libération, ils s’installèrent en région parisienne, près du rond-point du Petit-Clamart, dans un domaine proche des Murs Blancs où résidaient Mounier et l’équipe d’Esprit. Clairbois devint un lieu de rassemblement et d’échanges pour toute une frange de chrétiens sensibilisés aux questions d’apostolat en monde ouvrier. Désormais, Jeunesse de l’Église compta au sein de l’intelligentsia. Classée dans la catégorie des mouvements progressistes, elle n’en fit pas moins entendre une voix originale : pas question de cautionner les orientations du Parti communiste en arborant la soutane sur les estrades ; pas question non plus de sacrifier l’exigence de la foi à une quelconque politique chrétienne ; Jeunesse de l’Église se voulait d’abord une entreprise de réforme religieuse, ce qui rendit d’ailleurs sa position difficile à tenir, entre rigueur théologique et dialogue avec un public ouvrier.

Parallèlement à ces publications, Montuclard, entouré de quelques permanents (Marie Aubertin, Gilles Ferry, Jacques Roze et une secrétaire) anima le mouvement qui avait pris corps autour de la revue. Des groupes s’étaient constitués un peu partout en France. Il fallait les visiter, les conseiller. Une fois par mois, on organisait à Clairbois le « troisième dimanche », un débat autour d’une question comme « La nature du salut », « L’Église et la classe ouvrière » ou « Croire en Dieu, qu’est-ce que ça veut dire ? ». Et chaque année à Pentecôte, une assemblée réunissait militants et sympathisants pour deux journées d’échanges nourris.

Le climat de l’époque ne favorisait pas les prises de position subtiles et nuancées. Dans le contexte de guerre froide idéologique qui s’instaura, notamment après le décret du Saint-Office condamnant le communisme et interdisant aux chrétiens toute collaboration avec ses représentants (1949), Jeunesse de l’Église choisit son camp. Le mouvement ferrailla avec la hiérarchie et radicalisa son discours. Ses deux derniers cahiers, Dieu, pourquoi faire ? et Les événements et la foi furent jugés dangereux par de nombreux prélats. Il faut dire que l’Église de France traversait alors une grave crise avec l’affaire des prêtres-ouvriers. Et certains dans l’épiscopat ou dans le cadre de l’Action catholique eurent tôt fait de voir derrière toutes les contestations l’influence de Jeunesse de l’Église. Il faut dire aussi qu’en fondant sur une argumentation théologique une doctrine de la présence et de l’action non dénuée d’un ouvriérisme parfois outrancier et en défendant la fameuse « liaison organique entre le parti communiste et la classe ouvrière », Montuclard et ses amis avaient donné à leurs adversaires les armes pour les abattre. Partant de là, les accusations les plus extrêmes – contamination des prêtres-ouvriers, sabordage de l’Action catholique, imprégnation marxiste de l’Église – servirent à condamner le mouvement et poussèrent Montuclard à quitter l’ordre dominicain.

À cinquante ans, Maurice Montuclard commençait une nouvelle vie. Il entama alors une carrière universitaire au CNRS, notamment au Laboratoire d’économie et de sociologie du travail d’Aix-en-Provence. Conformément à ses engagements, il s’abstint de toute expression publique dans le domaine religieux, mais il ne cessa, jusqu’à ce que la maladie et la vieillesse ne l’en empêchassent, de réfléchir et de publier sur ces questions. Ainsi, il consacra ses dernières années à une réflexion sur les notions de mythe, d’institution, d’orthodoxie dans laquelle il s’interrogea inlassablement sur les rapports entre la foi et les événements, fidèle au questionnement qui avait été au centre des préoccupations de Jeunesse de l’Église.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article145994, notice MONTUCLARD Maurice [MONTUCLARD Pierre, Marie, Maurice] [en religion Marie-Ignace] par Thierry Keck, version mise en ligne le 12 avril 2013, dernière modification le 19 septembre 2017.

Par Thierry Keck

ŒUVRE : Outre les articles principaux des Cahiers de Jeunesse de l’Église (12 volumes de 1942 à 1952) et d’autres publications internes, Maurice Montuclard publia de nombreux ouvrages, tant dans le cadre de sa démarche théologique qu’au titre de la recherche universitaire postérieure à son retour à l’état laïc. Citons ici Lettre aux impatients, Petit-Clamart, 1947. — Rebâtir le Temple, Petit-Clamart, 1948. — Conscience religieuse et démocratie, la deuxième démocratie chrétienne en France de 1891 à 1902, Le Seuil, 1965. — Orthodoxies. Esquisses sur le discours idéologique et le croire chrétien, Le Cerf, 1977.

SOURCES : Étienne Fouilloux, Les chrétiens français entre crise et libération, 1937-1947, Le Seuil, 1997. — Nicole Ramognino (dir), L’instituant, les savoirs et les orthodoxies. En souvenir de Maurice Montuclard, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 1991. — Thierry Keck, Jeunesse de l’Église, 1936-1955, Aux sources de la crise progressiste, Karthala, 2004.

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