PAULHAN Jean

Par Jean-Kely Paulhan

Né le 2 décembre 1884 à Nîmes (Gard), mort le 9 octobre 1968 à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) ; rédacteur en chef (1925-1935), puis directeur de La NRF (1935-1940, 1953-1968) ; fondateur avec Jacques Decour des Lettres françaises clandestines (1942-1944) ; résistant.

La tradition familiale – son père, le philosophe Frédéric Paulhan (1856-1931), franc-maçon, dreyfusard, ne voyait pas en l’Allemagne le mal absolu – le conduisit à une réflexion progressiste et avertie des risques de l’esprit partisan : si l’innocence d’Alfred Dreyfus justifiait le combat en sa faveur, fallait-il admettre le pacifisme aveugle et l’antimilitarisme de certains dreyfusards ? Paulhan, critique de la colonisation à Madagascar, où il vécut trois ans (1907-1910), n’en revint pas en dénonciateur ; il constata que le système d’enseignement mis en place, dont il était l’un des rouages, rendait les Malgaches étrangers à leur propre culture, sans en faire des Français. Soldat de la Grande Guerre, à trente ans, le zouave Paulhan vécut l’inconscience avec laquelle son pays avait jeté dans des offensives absurdes toute une jeunesse, affublée dans son cas de culottes bouffantes rouges ; ce n’est pourtant pas un révolté qui revint du front, mais un « guerrier appliqué », dont le récit fit l’objet d’une réception illustrant la force du malentendu en politique : les uns y virent un témoignage profondément patriotique, les autres un éloge du pacifisme anarchiste.

Le même homme qui avait perdu ses amies russes révolutionnaires, broyées par la police tsariste avant 1914, vit disparaître d’autres amis russes, dont Boris Pilniak, traqués par la police stalinienne. Admirateur cependant des marxistes comme des membres de l’Action française, qui faisaient de la politique « avec leur intelligence », il mit en cause leur étroitesse de vues et leur mépris pour la France, à laquelle ils préféraient leurs idées et, encore plus, ceux qui les portaient.

Estimant que la politique française vis-à-vis de l’Allemagne conduisait à l’échec, Paulhan signa le manifeste de Notre Temps « contre les excès du nationalisme, pour l’Europe et pour l’entente franco-allemande » (1931). Bientôt élu à Châtenay-Malabry (1936-1941) sur une liste de Front Populaire, menée par Jean Longuet, petit-fils de Karl Marx, il se comporta en conseiller municipal attentif. Mais il ne fut pas l’homme des grands meetings, ni des grandes manifestations culturelles, il ne signa pas l’appel aux travailleurs en vue du Comité antifasciste de vigilance et d’information en Europe paru dans La NRF de mai 1934, ni celui des intellectuels de Vendredi en mars 1938. L’hebdomadaire culturel du Front Populaire, qu’il soutint, suscitait chez le directeur de La NRF des réserves, sinon une vive opposition. Seule adhésion connue de l’époque : celle au Comité pour l’Espagne Libre de Louis Lecoin. En 1938, Paulhan renonça à publier les résultats de sa petite enquête auprès des intellectuels de La NRF sur l’échec du Front populaire.

Après la Deuxième Guerre mondiale, la guerre d’Algérie ne lui inspira aucun enthousiasme en faveur de l’indépendance et il ne participa pas aux campagnes contre la torture menée par l’armée. Pour lui, la France était d’abord coupable de n’avoir pas su imposer la République à ce territoire, à ses grands colons en particulier. En se référant à ses très anciennes amitiés anarchistes il s’affirmait d’abord inquiet des risques de théocratie et de régression menaçant le pays. Il signa au printemps 1956 l’appel de Jacques Soustelle en faveur de « L’Union pour le salut et le renouveau de l’Algérie française ». En Charles de Gaulle, exalté dans ses lettres de l’été 1940 en raison de sa résistance aux nazis, il vit en 1958, année où il signa un appel des intellectuels pour son retour, un restaurateur de l’ordre, sans lequel il n’y a pas de démocratie. Mais de Gaulle à ses yeux était aussi un révolutionnaire, capable d’imposer que les paysans deviennent propriétaires du sol qu’ils travaillent (à Louis Aragon, avril 1964). Il appréciait chez ce « premier venu » idéal son absence de système.

Paulhan est-il remarquable surtout par son refus de l’engagement, ce qui pouvait, à « l’âge des orthodoxies », témoigner d’une belle indépendance d’esprit ? Bien sûr, il se déclara en 1948 en faveur du mouvement internationaliste, porté par Garry Davis, qui déchira son passeport en public, et en 1962 partisan d’un statut de l’objecteur de conscience, faisant partie du comité de soutien à la candidature de Louis Lecoin pour le Prix Nobel de la Paix en 1964 ; en 1965, il signa l’appel de René Char contre l’installation de fusées atomiques sur le plateau d’Albion. Ces prises de position, si rares chez lui, ont un sens et il serait injuste de s’en débarrasser par le paresseux cliché de son « goût du paradoxe ».

Mieux comprendre les engagements de Paulhan implique de renoncer à la conception sartrienne de l’engagement. Les siens furent à la fois personnels et secrets, ne se manifestant que lorsque la violence de l’agression rendait le silence impossible. Jean Grenier le notait en 1940 : derrière les apparences du « dilettante et du mandarin » se cachaient des convictions très fermes.

Si « L’espoir et le silence » fut la ligne provisoire que Paulhan se fixa en juin 1940, dans son dernier article de La NRF libre, il y avait un lieu où le silence ne s’imposait pas : les milliers de lettres engagées qu’il envoya immédiatement après à ses amis – contre le déshonneur des clauses de l’armistice signé par Philippe Pétain, contre le désespoir et le pessimisme des « réalistes », pour de Gaulle et confiantes dans la victoire anglaise. À cinquante-six ans, refusant par principe tout exil, Paulhan agit d’abord par cet esprit de résistance imprégnant sa correspondance d’alors. Un peu plus tard viendront le Réseau du Musée de l’Homme, la participation à la presse de la Résistance (Résistance, décembre 1940, puis Les Lettres Françaises fondées avec Jacques Decour, en octobre 1941), l’orientation des auteurs vers les Éditions de Minuit clandestines, les textes de la littérature résistante, dont « L’Abeille » (février 1944), et des actions moins connues car elles n’engageaient que l’individu, non l’écrivain (aides pour le passage de la ligne de démarcation, intercessions ou demandes de secours matériels que lui facilitaient ses contacts). Son arrestation de mai 1941 ne fut pas une erreur de la police allemande ; le salut qu’il dut alors au collaborateur Pierre Drieu La Rochelle, après « une semaine au secret », reste comme le témoignage d’un système ancien que la guerre n’avait pas encore détruit totalement.

L’engagement de Paulhan n’est donc pas lié à une cause politique ou sociale, mais tient à la force de son refus, du « non » opposé à la mort du pays et des valeurs justifiant son existence. Il partageait un vieux fonds de scepticisme libéral, même libertaire, de distance vis-à-vis de la puissance de l’opinion commune comme des honneurs et de la réussite sociale, coexistant d’ailleurs avec la mise en cause des dissidences trop affichées. L’argument d’autorité, d’où qu’il vînt, n’avait aucune valeur pour cet homme, qui demandait d’abord à voir. Pour Paulhan, l’intellectuel ne pouvait penser que dans la solitude : tout groupement, fût-il constitué des meilleures intelligences et au nom des meilleures causes, était à fuir.

La Nouvelle Revue Française, son principal levier d’influence jusqu’à 1940, avec ses 5 à 6 000 abonnés, « attend des lettres une révélation de l’humain plus authentique […] que de n’importe quelle doctrine/action sociale, ou politique » (à Jean Guéhenno, 1932). Revue « d’extrême-milieu » (à Charles-Ferdinand Ramuz, 6 mai 1934), passionnante parce qu’inadaptée aux goûts de la majorité, elle n’évitait pas la confrontation : Benjamin Crémieux y affronta Charles Maurras en mars 1934, André Suarès y attaqua frontalement le nazisme jusqu’en 1940 (au point d’inquiéter les Affaires étrangères), les écrivains proches de l’Union soviétique purent y publier pendant toutes les années 30, Paulhan y manifesta son refus des accords de Munich (décembre 1938) et y lança son appel à la résistance de juin 1940. Malgré les pressions, il publia dans La NRF le communiste Louis Aragon pendant la « drôle de guerre » (en particulier de janvier à juin 1940 : Les Voyageurs de l’impériale), prenant au passage la défense du soldat Aragon, militaire courageux, et propagandiste de la France (à Pierre Drieu La Rochelle, 22 mai 1940).

Paulhan ne connut qu’un seul engagement constant, la Littérature. Le talent des écrivains n’excusait rien, il donnait le droit d’être publié, le reste relevant de la justice des hommes à condition qu’elle s’exerçât dans la sérénité. Il ne défendit pas les actes des écrivains épurés pour entente avec l’ennemi après la Libération ; par exemple, signataire de la pétition pour la grâce de Brasillach, il la savait impossible, car Robert Brasillach avait « conseillé, dans son journal, certaines exécutions (de communistes, d’otages français), qui dans la suite se sont faites » (à Armand Petitjean, 9 février 1945). Mais ce n’était pas aux écrivains de s’ériger en juges de leurs confrères : « Ni juges, ni mouchards. » Ceux qui l’ont alors traité de « nazi » (Elsa Triolet, Les Lettres françaises, 7 février 1952, en réaction à la publication de sa Lettre aux directeurs de la résistance), avant de faire disparaître son nom de la première page des Lettres Françaises (1948-1965), connaissaient mal le sens de son engagement de résistant : s’il a trouvé dans les communistes des compagnons pour lesquels il éprouvait un immense respect, parfois une profonde amitié (Jacques Decour), c’était sans illusion sur le caractère circonstanciel de leur engagement commun. Il continuait de voir en eux les collaborateurs en puissance d’un futur occupant soviétique.

L’engagement de Paulhan, c’était aussi de ne pas abandonner ses amis à leurs erreurs. Sa correspondance a-t-elle été une parénèse efficace ? Son amitié ne fut, en tout cas, jamais complaisante : les admonestations vigoureuses reçues par Marcel Jouhandeau sur son antisémitisme, sur sa crainte de la Libération, en témoignent, comme les échanges avec Armand Petitjean, ou, à l’autre extrémité de l’échiquier politique, avec Jean Guéhenno sur le pacifisme.

Si Paulhan s’est engagé si rapidement dans la résistance intellectuelle, c’est au nom d’une morale exigeant que l’on utilise les « vrais mots » pour parler de la réalité. S’il ne mit pas en cause l’armistice, ce fut l’« honneur » invoqué par Philippe Pétain qui le lui rendit insupportable, comme la perversion de la Révolution française que représentait la « Révolution nationale ».

Pour Paulhan, la Libération devait aussi être la libération du langage, sans laquelle il n’y a pas de liberté. Sa désillusion entraîna la réaffirmation de deux engagements difficiles à tenir au lendemain d’une guerre civile (Vichy puis l’Épuration) : « Le serment [d’être français] suppose que chaque Français supporte son voisin français, si absurde et crapuleux soit-il, si loin de partager nos justes, nos véridiques, nos admirables opinions. […] C’est une amitié difficile. » (à Jean Cassou, 6 novembre 1953) ; avoir été résistant imposait une vigilance constante, ennemie de la satisfaction, il fallait continuer à réinventer la Patrie, y compris avec ceux qui avaient pu la trahir : « Puis le devoir est aussi clair, n’est-ce pas, qu’en 1941 ? Il est de rendre à la France toutes ses voix, et d’empêcher que la Libération n’ait été faite qu’au profit d’un seul parti. » (à André Gide, 12 mars 1947).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article145193, notice PAULHAN Jean par Jean-Kely Paulhan, version mise en ligne le 6 mars 2013, dernière modification le 19 septembre 2017.

Par Jean-Kely Paulhan

ŒUVRE CHOISIE :
Le Guerrier appliqué, E. Sansot, 1917 — De la paille et du grain, Gallimard, 1948 (trad. anglaise, Of Chaff and Wheat, par R. Rand, Chicago, University of Illinois Press, 2004) — Lettre aux Directeurs de la Résistance, Minuit, 1952 ; Pauvert, 1968 ; Ramsay, 1987 — Lettre à un jeune partisan, La NRF, novembre 1956 ; Allia, 2000 — Œuvres complètes, t. 5, « Politique », éd. de P. Oster, J.-Cl Zylberstein et J. Schwartz, Cercle du Livre Précieux, 1970 : nouvelle édition établie par B. Baillaud, Gallimard, 2006 et sq. — Les Incertitudes du langage/Entretiens à la radio avec Robert Mallet, postface de J.-Cl. Zylberstein, Gallimard, 1970 ; Gallimard, 2002 — Choix de lettres « 1917-1936 La littérature est une fête »  ; « 1937-1946 Traité des jours sombres »  ; « 1946-1968 Le Don des langues » (3 t.), éd. de D. Aury, J.-Cl. Zylberstein, B. Leuilliot, Gallimard, 1986, 1992, 1996 — La vie est pleine de choses redoutables : textes autobiographiques, éd. de C. Paulhan, Seghers, 1989 ; Claire Paulhan, 1997 — Chroniques de Jean Guérin [J. Paulhan], éd. de J.-Ph. Segonds, Les Cendres, 1991 — Correspondance 1920-1964 avec Louis Aragon et Elsa Triolet, éd. de B. Leuilliot, Gallimard, 1994 — Correspondance 1925-1940 avec André Suarès, éd. d’Yves-Alain Favre, Rougerie, 1995 — Correspondance 1918-1951 avec André Gide, éd. de F. Grover, Gallimard, 1998 — Correspondance 1926-1968 avec Jean Guéhenno, éd. de J.-K. Paulhan, Gallimard, 2002 — Lettres de Madagascar 1907-1910, éd. de L. Ink, Claire Paulhan, 2007 — Correspondance 1919-1968 avec Gaston Gallimard, éd. de L. Brisset, Gallimard, 2011 — Correspondance 1921-1968 avec Marcel Jouhandeau, éd. de J. Roussillat, Gallimard, 2012.

SOURCES : Louis Lecoin, Le Cours d’une vie, supplément du journal Liberté, édité par l’auteur, 1965Claude Roy, Moi je, Gallimard, 1969 — Christian Liger, Bernard Artigues, Histoire d’une famille nîmoise : les Paulhan, Gallimard, 1984Anne Simonin, Hélène Clastres (dir.), Les Idées en France 1945-1988 : une chronologie, Gallimard, 1989 — Edith Thomas, Le Témoin compromis, Viviane Hamy, 1995 — Frédéric Badré, Paulhan le juste, Grasset, 1996 — Jean Grenier, Sous l’Occupation, éd. C. Paulhan et G. Sapiro, Claire Paulhan, 1997 — John E. Flower, Autour de la Lettre aux directeurs de la résistance de Jean Paulhan, University of Exeter Press/Presses universitaires de Bordeaux, 2003 — Marcel Parent, Jean Paulhan citoyen. Conseiller municipal de Châtenay-Malabry (1935-1941), Gallimard, 2006 — Bernard Baillaud, « Un des premiers de l’équipe : Jean Paulhan », in Ecrire sous l’Occupation : du consentement à la Résistance, dir. B. Curatolo et P. Marcot, Presses universitaires de Rennes, 2011 — Patrick Kéchichian, Paulhan et son contraire, Gallimard, 2011 — Archives J. Paulhan/IMEC.

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