AVANT-PROPOS DE LA PREMIÈRE PARTIE DU MAITRON (1789-1864)

AVANT-PROPOS DE LA PREMIÈRE PARTIE (1789-1864),
par Jean Dautry et Jean Maitron, 1964

Offrir au public quelque 12.000 notices biographiques relatives à la haute époque du mouvement ouvrier français sans explication liminaire ne serait pas digne d’une entreprise qui a coûté de nombreuses veilles à une équipe de travailleurs bénévoles, et qui a la double prétention de satisfaire une double curiosité, celle du lecteur pressé qui veut obtenir aussitôt un renseignement sur un personnage connu, et celle du chercheur qui partira du renseignement qu’il trouvera pour se mettre en quête d’autres renseignements, sur un personnage connu, ou plus souvent sur un homme obscur que nous avons retenu parce que, une fois dans sa vie au moins, il a accompli un acte, il a formulé une opinion tendant à organiser le mouvement propre de la classe ouvrière ou bien à doter ce mouvement naissant d’une idéologie et de buts immédiats.

Disons d’abord que les personnages connus, sur lesquels existent des ouvrages entiers, ou qui figurent dans des études d’ensemble, s’ils ont fait l’objet de beaucoup de soin de notre part, ne nous ont néanmoins pas causé de très grands soucis. La besogne était déjà mâchée. Il s’agissait de puiser aux meilleures sources, et surtout de ne pas commettre d’oublis, dans la mesure du possible. Il est bien évident que nous courions, au sujet des personnages connus, le risque de ne contenter personne et de mécontenter tout le monde. Affaire d’opinion. Nous ne voulions ni imposer la nôtre, ni non plus ne procéder à aucun choix. Nous avons cru que la solution était d’admettre tous ceux qui, pour reprendre la formule de Henri de Saint-Simon, à un moment quelconque de leur vie, avaient désiré l’amélioration du sort de « la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ». Peu importait qu’il s’agît de simples rêveries, sans assortiment de moyens, d’utopies évidentes, voire de voeux pieux. Nous n’avons pas qualité pour sonder les reins et les coeurs. Nous devons nous en tenir à ce qui a été dit, écrit ou fait une fois, même si le reste de l’existence montre qu’il n’y a eu d’engagement ou de marche d’approche vers le mouvement ouvrier que cette fois-là, et qu’en somme cet « accident » n’a pas eu une grande importance. Présenté ainsi, notre principe de discrimination peut sembler rigoureux et d’un maniement aisé. Pure apparence. Parmi les hommes d’action et les théoriciens du catholicisme social, nous avons dû éliminer ceux qui ont été uniquement les promoteurs de « bonnes oeuvres », sur le plan de la charité chrétienne, qui ont donc rendu des services à certains ouvriers, mais qui n’ont jamais eu une vue tant soit peu claire du prolétariat comme classe sociale. Parmi les républicains de la Monarchie de Juillet, qui tous, en principe, s’intéressaient à la classe ouvrière, nous avons classé comme républicains « bleus » ou « formalistes », selon la terminologie de la Révolution de 1848, et, en conséquence, éliminé ceux qui n’ont jamais, à notre connaissance, pris personnellement position en faveur de la classe ouvrière avant, pendant, ou après la Révolution de 1848. Et là encore, il a fallu un peu transiger pour les provinciaux et conserver à cause de leur importance dans l’histoire locale des républicains moins « rouges » que certains républicains parisiens que nous avions éliminés. De toute manière, sauf rarissimes exceptions, les hommes connus qui ont pris place dans ce Dictionnaire ne sont, par rapport à la classe ouvrière, si l’on nous permet d’employer ce néologisme, que des « compagnons de route ». D’origine bourgeoise, idéologues ou politiques, ils ont à un moment donné, pour des raisons qui leur sont propres, de façon durable ou temporairement, pris le parti de la classe ouvrière. Est-il besoin de préciser que, parmi eux, les socialistes des obédiences diverses, depuis le socialisme chrétien des bucheziens jusqu’au communisme anarchisant de plusieurs sectateurs de sociétés secrètes des années 40, en passant par les adhérents des écoles célèbres, école saint-simonienne, école fouriériste, école du communisme icarien, école du communisme néo-babouviste, que tous ces « socialistes » et leurs successeurs du Second Empire ont été au centre de nos préoccupations ?

Mais la classe ouvrière, entendue au sens large, avec ses marges paysannes et ses marges petites-bourgeoises, selon les cas, nous a donné, avec sa foison d’hommes obscurs et agissants, des préoccupations combien plus graves.

Avant de parler de ces hommes obscurs eux-mêmes, il convient de rappeler ce que l’on est autorisé à considérer comme relevant particulièrement du mouvement ouvrier au cours de la période dont traite cette première partie du Dictionnaire, c’est-à-dire entre 1789, date de l’histoire politique générale de la France, mais aussi point de départ d’un extraordinaire essor durant quatre ou cinq années du « menu peuple » des villes et des campagnes, et l’année 1864 où apparaît l’Association internationale des Travailleurs.

Compte-tenu des travaux les plus récents des historiens de la Grande Révolution, pour la province ou pour Paris, nous n’avons eu garde de confondre animateurs de la sans-culotterie et militants ouvriers. Qu’on n’espère donc pas rencontrer ici les noms des dirigeants des grandes journées populaires, s’ils n’étaient pas ouvriers, ou s’ils n’ont pas partagé les idées « sociales » des « Enragés », ou des babouvistes. Pour nous, Nicolas de Bonneville ou Pierre Dolivier méritent dans une certaine mesure le titre de « précurseurs » du mouvement ouvrier français, que nous refusons à la plupart des instigateurs du 14 juillet 1789, du 10 août 1792 ou du 31 mai 1793. Toutefois nous n’avons pas étendu aux révolutionnaires les plus connus, dès l’instant qu’ils manifestèrent une sollicitude pour les classes populaires en général, ce principe rigide. C’est que Marat, Robespierre ou Saint-Just n’ont pas seulement influencé leur époque. Ils ont aussi vécu une seconde fois au XIXe siècle, et justement dans le coeur, dans la pensée de prolétaires parisiens ou lyonnais engagés dans l’action ouvrière, sur le plan professionnel et sur le plan politique.

Cela dit, pour la période révolutionnaire et pour la période impériale, nous apportons une moisson non négligeable de promoteurs de grèves, d’emprisonnés pour fait de grève ou pour troubles au marché à l’occasion de la hausse des subsistances : ainsi à Caen en 1812, où il y eut même plusieurs condamnations à mort.

L’arrivée massive dans nos colonnes des « hommes obscurs » ne commence toutefois qu’avec les troubles dûs à la cherté de la vie en 1816 et 1817. On compte alors dans les rangs des condamnés, décimés par une justice sommaire, de très pauvres ouvriers agricoles des campagnes comme des ouvriers des centres urbains. Nous avons admis les uns et les autres et, de même, disons-le tout de suite, pour les troubles de semblable origine en 1847, à Buzançais (Indre) en particulier. Sans doute, si la source précieuse pour la haute histoire du mouvement ouvrier qu’est la Gazette des Tribunaux avait existé avant la fin de la Restauration, aurions-nous recueilli davantage de faits de grève, d’événements de la vie compagnonnique, ne fût-ce que des rixes entre compagnons appartenant à des Devoirs rivaux, ne fût-ce que des poursuites judiciaires à l’occasion des « conduites » compagnonniques. Mais il faut se faire une raison. Les archives judiciaires parisiennes ont brûlé en mai 1871. Les archives judiciaires de province sont le plus souvent d’exploitation impossible. Les archives policières de province sont fragmentaires, celles de Paris également, dans une moindre mesure toutefois, les archives centrales du ministère de la Justice et celles du ministère de l’Intérieur donnant le moyen de suppléer les pertes éprouvées lors des incendies de mai 1871.

Qu’on ne s’y trompe pas, la vie ouvrière, en entendant par là, à la fois les formes d’action et les formes d’organisation du prolétariat, entre totalement dans la catégorie des délits. Les ouvriers, pour toute la période couverte par cet ouvrage, n’ont pas le droit de se concerter sur les salaires, de se « coaliser » et, partant, de faire grève. La demande d’augmentation de salaire doit être présentée individuellement. Une harmonisation des demandes éveille immédiatement le soupçon de coalition. Les plus anciennes organisations professionnelles, les compagnonnages, font l’objet d’une surveillance policière active. La mesure où les compagnonnages émergent de la clandestinité et semblent jouir d’une espèce de tolérance est marquée par l’intérêt que la police ressent de connaître l’adresse de la « mère », chez qui mangent et dorment les compagnons célibataires, où ont lieu les réunions des autres. Il arrive souvent que la police tire profit de sa complaisance passée pour paralyser les compagnons lors d’une de leurs grèves. Et les grèves compagnonniques sont, quand on les distingue bien, c’est-à-dire avant tout sous la Monarchie de Juillet, des grèves longues et victorieuses parfois, parce que ce sont déjà des grèves « structurées », préparées d’abord, encadrées au moment décisif, éveillant de surcroît la solidarité des autres compagnons du même métier, voire celles des compagnons des autres métiers appartenant au même Devoir.

Les métiers compagnonniques étant finalement peu nombreux, et tous étrangers à la grande industrie capitaliste qui se développe en France, dans cette grande industrie naissent les sociétés de secours mutuels. Elles ne sont tolérées par la monarchie légitime, par la Monarchie de Juillet puis par le Second Empire, que si elles pratiquent une entr’aide de caractère privé, que si elles viennent en aide à des individus momentanément accablés. Les rigueurs de la loi leur sont infligées si elles prennent l’allure de caisses de résistance, si l’on suppose que leurs fonds ont servi, servent ou vont servir à entretenir une coalition. Les sociétés de secours mutuels où les ouvriers étudient déjà ce que Pelloutier appellera « la science de leur malheur », sont par suite clandestines au même degré que les compagnonnages. Certaines d’entre elles ont même tendance à adopter des « couleurs » distinctives, comme les compagnonnages.

Récapitulons. Nous venons de dénombrer trois aspects de la préhistoire du mouvement ouvrier : manifestations collectives contre la vie chère, coalitions suivies ou non de grèves, organisations ouvrières du type des compagnonnages - que l’exploitation systématique des archives judiciaires de l’Ancien régime, voire d’archives privées comme les archives notariales permettrait aussi de situer dans la société d’avant 1789, ou du type des sociétés de secours mutuels. Il manque un quatrième aspect qui est essentiel : la réaction violente des ouvriers contre le progrès technique, la destruction collective des mécaniques au moment où elles sont introduites dans une entreprise. Il existe un mot pour désigner ce phénomène de lutte contre le chômage dit technologique, puisqu’il est lié à une modification par la technique des conditions du marché du travail, le mot anglais luddisme. À l’occasion de tel ou tel bris de machines, sous la Restauration ou sous la Monarchie de Juillet, se manifeste souvent une spontanéité de classe totale, à l’échelle de la localité. Aux ouvriers, dont l’emploi de la force de travail par le patronat est, temporairement au moins, compromis, et à leurs femmes se joignent, dans le tumulte, des ouvriers et des femmes exerçant d’autres métiers. Spontanéité et solidarité de classe, que la gendarmerie et la justice ne considèrent jamais, est-il besoin de le préciser, que comme des témoignages flagrants de cette infinie capacité de sédition instinctive et de désordre irraisonné qui est généralement considérée comme le propre des classes inférieures de la Société. Classes laborieuses et classes dangereuses, qui est le titre d’un très beau livre, c’est une identité bien établie pour les possédants d’avant 1848 et dont beaucoup jugèrent que les événements révolutionnaires, surtout les Journées de Juin, la confirmaient.

L’importance que les documents que nous avons manipulés nous a amenés à donner aux hommes de la Monarchie de Juillet est justifiée par l’ampleur prise sous Louis-Philippe par ce qui vient d’être énuméré comme relevant du mouvement ouvrier, mais aussi par une singulière effervescence ouvrière tout au long des dix-huit années de règne de la famille d’Orléans. Une ivresse de savoir et une impatience de grouper leurs frères de travail de toutes les façons s’empare d’une élite ouvrière. Des hommes s’imposent après leur douzaine d’heures de labeur quotidien d’étudier une partie de la nuit. D’étudier l’expérience politique révolutionnaire des sans-culottes de 1793-1794 et les divers systèmes socialistes où ils n’ont qu’à puiser. Ainsi apparaissent vers 1833 les premiers que l’on puisse légitimement appeler des militants ouvriers : le cordonnier Efrahem, Courtais, les tailleurs Le Gay et Le Moigne, pour ne citer qu’eux. Leurs aspirations s’étendent à l’ensemble de leur métier ou de leur profession. À propos des tailleurs Le Gay et Le Moigne on peut au moins parler de conception d’un « syndicat régional ». Hommage a été rendu à Flora Tristan, « l’extraordinaire petite bonne femme » comme dira son petit-fils le peintre Paul Gauguin, et à l’Union ouvrière, nationale, avec de possibles prolongements internationaux, qu’elle tenta d’édifier en France en 1843. L’intellectuelle, la romancière d’origine bourgeoise, ne mettait-elle pas à profit les expériences souterraines, clandestines de ceux qui avaient, dix ans avant elle, essayé au péril de leur vie comme elle, en la sacrifiant d’avance comme elle, de créer les instruments d’une émancipation ouvrière, dépassant à la fois les cadres locaux de l’entreprise et le caractère quotidien des revendications touchant les salaires et les conditions matérielles de la besogne ? Il y aurait à mentionner encore bien d’autres tentatives de rénovation - des compagnonnages, d’union, des compagnons également - comme se situant au carrefour où les ouvriers, tirant profit de théories qu’ils n’avaient pas élaborées eux-mêmes, devenaient à leur tour les pourvoyeurs de nouveaux théoriciens.

La conjonction des ouvriers et des éléments d’origine bourgeoise (notamment des étudiants) se fit au début de la Monarchie de Juillet très clairement, dans les sections de la Société des Droits de l’Homme et du Citoyen. Il y a déjà longtemps que l’historien Festy a montré cette conjonction et l’institution, au sein de la Société des Droits de l’Homme, de commissions spécialisées dans les questions ouvrières. Efrahem et Courtais appartenaient à la Société des Droits de l’Homme, et Courtais calquait le règlement de sa fédération ouvrière sur les règlements intérieurs de la Société des Droits de l’Homme. Sans professer ouvertement une idéologie socialiste, la Société des Droits de l’Homme préfigurait les partis socialistes de l’avenir, formés comme elle de bourgeois, jeunes le plus souvent, et transmettant oralement l’acquis de leur culture politique, ainsi que d’ouvriers, plus âgés en majorité. Légale puis clandestine, la Société des Droits de l’Homme devançait la suite des sociétés secrètes, où se distinguèrent Barbès et Blanqui et où se formèrent très vraisemblablement les cadres ouvriers qui devaient prendre le commandement sur les barricades parisiennes les 22 et 23 février 1848.

Les insurrections ouvrières lyonnaises de 1831 et de 1834, l’ensemble des révolutions parisiennes et provinciales de 1848 et de 1849, tout cela n’aboutit qu’au désastre politique de décembre 1851. Un développement considérable des clubs à recrutement ouvrier, mais aussi des organisations professionnelles de formules variées, des embryons de syndicats et des coopératives ouvrières de production en premier lieu, avait marqué les mois de 1848 où l’on mettait « chapeau bas devant l’ouvrier », avant les Journées de Juin. Le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte signifia la mort ou la transformation en sociétés de secours mutuels sous le joug du pouvoir, pour les organismes que les ouvriers avaient patiemment constitués ou reconstitués déjà contre la répression antérieure au 2 décembre. Aussi la résistance des ouvriers parisiens au 2 décembre fut-elle bien plus ample qu’on ne le dit habituellement. Il a été établi que la coordination née entre les ouvriers parisiens au temps de la Commission ouvrière du Luxembourg, sous le nom de Comité central, avait survécu aux mécomptes politiques en changeant de dénomination plusieurs fois et que cette coordination fut agissante en décembre 1851 sous le nom de Comité central des Corporations. On en aura la preuve dans les notices que nous publions. La preuve aussi qu’il y eut en décembre 1851 deux groupes de combattants ouvriers parisiens, ceux qui avaient déjà combattu en Février ou en Juin, en Février et en Juin fréquemment, et ceux qui saisissaient le fusil pour la première fois.

Les ouvriers, sous le Second Empire, maintiennent les organisations professionnelles existantes, les compagnonnages de nouveau très surveillés, les sociétés de secours mutuels dont les responsables sont dociles à l’administration et certaines qui le sont moins, mais surtout, en grand nombre ils entrent dans les sociétés secrètes républicaines. Certes, ils n’y sont pas seuls. Ils s’y retrouvent avec de jeunes bourgeois, comme dans la Société des Droits de l’Homme des années 30. Les Mariannes et les associations clandestines du même ordre, périodiquement décimées par la police et la justice, reprennent vie facilement. Nous leur avons accordé une grande importance, ainsi qu’aux complots de l’époque de l’Empire autoritaire, quelle que soit la suspicion qui puisse planer sur certains d’avoir été montés par la police, ainsi qu’au blanquisme des années 60.

La libéralisation progressive du régime impérial, dont une des causes est la résistance d’une partie de la classe ouvrière, a pour effet, dans une société où l’industrie capitaliste vient d’accomplir des progrès énormes, de créer les conditions favorables à la multiplication des « chambres syndicales ». Mais auparavant, en 1863 et 1864, s’affrontent en des manifestes, dont le plus célèbre est celui des Soixante, les ouvriers qui sont partisans de poursuivre avec la bourgeoisie une politique d’alliance républicaine et les ouvriers qui, grâce aux candidatures ouvrières, souhaitent constituer le « quatrième État » en classe séparée. L’Internationale pointe alors à l’horizon. Ses militants nous échappent. Ils sont systématiquement traités dans la série suivante du Dictionnaire.

Revenons maintenant sur l’obscurité de la masse des hommes dont nous parlons. La plupart d’entre eux n’ont pas d’état civil. Une circulaire du ministre de la Justice eut beau spécifier en 1827 à tous les magistrats qu’ils devaient s’enquérir de ce détail dans tous les cas, cela n’empêche pas sous la Monarchie de Juillet le parquet de la Cour des Pairs, lors des multiples tentatives d’assassiner Louis-Philippe, de la négliger ! Comme les juges de province jusque sous le Second Empire, on se contente pour les complices néo-babouvistes de Quénisset par exemple de noter l’âge et un lieu de naissance qu’il a plu à l’inculpé ou au témoin de décliner. Jamais aucune vérification du lieu de naissance n’était esquissée. Les localités étaient inscrites au hasard d’une prononciation de l’intimé, avec la fantaisie orthographique propre au scribe du tribunal ou de la police. Les « sommiers » des Archives de la préfecture de police, très utiles certes quand ils subsistent, nous ont ainsi posé à plusieurs reprises des énigmes d’identification. Quant aux âges, exprimés en années entières, nous les avons transformés en années de naissances approximatives.

Mais ce ne sont pas les services de police ou de justice qui sont seuls en cause. Les ouvriers que la police surprend ont intérêt à ne pas dire toute la vérité. Les noms compagnonniques sont d’une commodité parfaite, parce que ni la police ni les magistrats ne font le moindre effort pour saisir à quelles lois ils obéissent. Leur faire prendre le Pirée pour un homme devient donc un jeu d’enfant. Avec un faux lieu et une fausse date de naissance et en prétendant se nommer à l’état civil Comtois ou Labrie, on n’échappe sans doute pas à la condamnation, mais cette condamnation atteint un individu qui sous son nom véritable conservera un passé judiciaire vierge. Pour ceux qui ne disposent pas de l’avantage du nom compagnonnique, que l’on décompose à loisir au surplus en un nom et un surnom, devant des gens qui considèrent le fretin ouvrier comme naturellement anonyme, on utilisera n’importe quelle espèce de sobriquet. Pour démontrer que Papart et Quénisset étaient un seul et même personnage, la police mit longtemps. Mieux, le tribunal correctionnel de Paris condamna dans la même affaire de grève plusieurs charpentiers répondant au nom de Labrie, sans paraître se demander s’il y avait entre eux un degré de parenté. La lecture de la Gazette des Tribunaux est pleine pour nous de ces surprises qui ne tourmentaient pas les juges orléanistes.

Raison de plus pour nous de gloser soigneusement les variantes orthographiques des noms de famille, les surnoms compagnonniques ou autres. Ce sont peut-être de précieuses indications pour des identifications que nous n’avons pas eu l’occasion de faire, ou que nous n’avons pas osé faire. En ce domaine on verra les preuves multiples de notre prudence. Certainement, parmi les homonymes dont nous avons considéré qu’ils étaient des individus distincts, d’autres documents autoriseraient à opérer une confusion.

Il va sans dire que si les dates de naissance de nos hommes obscurs sont entourées de mystère, leurs dates de décès le sont encore plus. C’est exceptionnellement, et lorsqu’ils atteignaient à une relative notoriété, à propos d’une affaire locale qui avait fait du bruit, que des investigations ont pu être risquées. Ainsi, dans la Haute-Vienne, pour des Limougeots et des Limousins dont on possédait plusieurs autres éléments biographiques. Et avec la circonspection qui s’impose.

Mais, dira-t-on, pourquoi vous être donné autant de mal pour des hommes sur qui vous projetez en somme des clartés réduites ? Première objection dont on pourrait développer ainsi tout ce qu’elle porte en elle d’implicite : êtes-vous assurés de la représentativité de la bonne dizaine de milliers de personnes que vous avez retenues ? Répondons franchement : cette représentativité, nous la présumons à partir de certains indices et dans une perspective que nous allons préciser.

Sans doute, le fait d’être arrêté dans une grève ne signifie-t-il pas nécessairement que l’on était la vigie qui avait crié aux autres : « le moment est venu de faire grève », ou même que l’on avait pris une part très importante à la grève elle-même, qu’on en était l’un des « moteurs », ou l’un des « meneurs », les deux termes, qui sont de la langue des juges et des policiers, répondant l’un à la prévision et au déclenchement de l’action, l’autre au déroulement de l’action. Mais l’arrestation crée le choc psychologique qui peut amener un homme quelconque à se dépasser et à commencer une vie militante. La mort que l’ouvrier trouve dans une manifestation où la troupe a tiré n’atteste pas non plus que la victime était un « militant ». Mais le mort aussitôt transformé en martyr influera sur l’évolution du mouvement ouvrier, jusqu’à ce que soit oublié son sacrifice et son nom. Dans le même ordre d’idées, la sévérité croissante des condamnations judiciaires correspond sans doute rarement à la gradation des fonctions à l’intérieur d’une organisation, à la hiérarchisation des rôles au cours de ce que sous l’Ancien régime on appelait une « émotion populaire ». Mais qu’importe que le plus sévèrement condamné le soit pour des injures ou des violences accessoires ? C’est la sévérité de la condamnation qui compte comme point de départ. Comme point de départ possible, en l’état des sources que nous avons consultées. Comme incitation ou comme relais pour de nouvelles recherches, dirons-nous aussi.

Il y a heureusement des cas où l’hésitation n’est pas de mise. Ceux chez qui se réunissaient les ouvriers, cafetiers ou aubergistes, cordonniers ou boulangers. Ceux qui par leur prestige intellectuel, moral, ou plus vulgairement oratoire, attiraient les ouvriers ; curés et instituteurs « rouges » de 1848. Ceux-là sont représentatifs. Ajoutons-y ceux qui formulent et répandent ce que ressentent sans pouvoir l’exprimer les rudes hommes de l’atelier, nous visons les chansonniers, les poètes et les chanteurs des rues. Ajoutons-y encore les imprimeurs, les libraires, les brochuriers, les colporteurs.

Enfin les documents font parfois mention de la représentativité, la suggèrent souvent. Rares, à dire vrai, sont ceux qui nous donnent les « cadres » d’une organisation au complet. On en a découvert cependant dans les Bouches-du-Rhône pour des sociétés compagnonniques du Second Empire. Pour la Seconde République, nous avons dans l’Aube une organisation parfaitement structurée, des comités ouvriers dans les Vosges. Un hasard nous a fait tomber aux Archives départementales de la Seine-Maritime sur les papiers du commissaire du Gouvernement provisoire de 1848 à Rouen, Frédéric Deschamps. Pour ce qui nous intéresse, ils recèlent les adresses parvenues à cet avocat radical, de la part des ouvriers rouennais et des ouvriers de toute la Seine-Inférieure. Des milliers de signatures au bas de textes manuscrits et informes, ou imprimés et formulant des revendications identiques. Il ne pouvait être question de donner tous ces noms. On a préjugé la représentativité des noms d’après leur place au bas du texte, ne retenant que les premiers. Bien sûr, il y a là de l’arbitraire. Rien ne prouvant, d’autre part, que les plus actifs aient été capables de signer leur nom lisiblement. Inversement, on a considéré que le fait de demander à un autre de signer pour soi était la preuve certaine que l’illettré tenait bien sa place parmi ses camarades.

Ainsi se dégage lentement et péniblement dans les colonnes de ce Dictionnaire la notion de militant ouvrier. Un militant, ce n’est pas l’ouvrier qui prend part occasionnellement à un mouvement, qui accepte une seule fois des fonctions temporaires dans un organisme plus ou moins stabilisé. Militantisme est synonyme de continuité. Mais l’épisodique a précédé le continu dans la vie ouvrière comme dans ce Dictionnaire. Et, nous le répétons, nous ne prétendons au surplus apporter que les premiers linéaments d’une vérité, en laissant au temps, à la patience et à l’intuition des chercheurs futurs d’amples récoltes à faire dans une documentation qui ne manquera pas d’être de plus en plus aisément accessible.

À ce propos, le lecteur doit être prévenu contre les contributions inégales que nous ont apportées les départements français. En dehors de quelques études utiles, dont nous espérons avoir fait un dénombrement complet, c’est dans les archives des chefs-lieux que nous avons puisé. Encore faut-il qu’elles n’aient pas brûlé, comme les Archives départementales du Loiret en 1940. Encore faut-il que les papiers de police aient été versés et non détruits parce que l’on supposait que leur mince objet n’intéresserait jamais une histoire, drapée à l’antique, vouée aux grands hommes et aux grandes familles. Encore faut-il que les papiers judiciaires ne moisissent pas sous les combles ou dans les caves des palais de justice. Encore faut-il que la série M (série dite du Préfet) et la série U (série judiciaire) des Archives départementales aient fait l’objet d’inventaires suffisants. Et puis, il faut dire aussi que nos amis de province, chercheurs bénévoles à qui nous devons tant, n’ont pas eu, face à des archives analogues, une même réaction. Et leur butin a été fonction de la représentation qu’ils eurent du mouvement ouvrier et de ses militants de définition si malaisée à cette époque...

Cependant, nous pouvons écrire en conscience qu’à des réserves de détail près, chaque département occupe l’espace auquel lui donne droit sa population ouvrière comprise au sens large, avec ses options politiques aussi bien que sa combativité professionnelle. Les recherches ayant été poursuivies à Paris comme en province, la chance de survie des hommes a joué également dans l’ensemble et c’est bien la physionomie historique des départements qui apparaît en fin de compte à travers nos notices. Les prolétaires des mines et de la grande industrie métallurgique de la Loire ont leur allure et les artisans de l’Indre-et-Loire ont la leur. Ce qui n’empêche pas l’Indre-et-Loire d’être au début du Second Empire un des plus importants foyers de la Marianne, et la Loire d’abriter une espèce de filiale de la Marianne, la société secrète dite des Pères de Famille. L’ouvrier de Lyon n’est pas l’ouvrier de Rouen, si Rouen nous révèle une gloire ouvrière méconnue sinon inconnue, celle de Charles Noiret. Contrairement à ce que l’on serait tenté de supposer, les départements de l’Ouest sont loin de faire mauvaise figure et la liaison du mouvement ouvrier brestois avec l’Église catholique en 1848 nous a paru commander l’introduction d’une notice sur Mgr Graveran. Ici l’on est proche des « radicaux » bourgeois, voire des républicains « formalistes », et là, de vrais cadres ouvriers séparés se dessinent plus tôt. Ici l’on sera sensible sous le Second Empire à l’entraînement vers les coopératives de consommation, et là, on ignorera cette nouveauté.

Ainsi s’achève cette présentation de la première partie du Dictionnaire. À tous ceux qui l’utiliseront, nous donnons les moyens d’en tirer le meilleur profit : regroupements géographiques en tête du premier volume, regroupements par grèves, par sociétés secrètes, par idéologies en cours d’ouvrage. Bien entendu, dans les limites permises par notre information. Puisse ce résultat d’un très grand effort répondre à l’attente du lecteur.

Jean Dautry ; Jean Maitron.

Remarques complémentaires.

Cette première période a été largement revue et corrigée. Elle comporte 2 837 entrées nouvelles, soit près de 25 % de signes en plus.

Les efforts de renouvellement ont principalement porté sur les groupes de militants suivants : insurgés de juin 1832, d’avril 1834 et de mai 1839, acteurs des coalitions ouvrières de 1833 et autres, participants aux luttes étudiantes, saint-simoniens, fouriéristes, néo-babouvistes, féministes, membres des sociétés républicaines et des sociétés secrètes, victimes de la répression après chaque mouvement, notamment après juin 1848 et au lendemain du 2 décembre, les emprisonnés, les exilés et les proscrits. Enfin quelques lieux géographiques ou départements ont fait l’objet de recherches plus systématiques. Bien souvent nous avons utilisé des travaux à la suite du dictionnaire, donc sur des pistes de recherche ouvertes par Jean Maitron.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article142312, notice AVANT-PROPOS DE LA PREMIÈRE PARTIE DU MAITRON (1789-1864), version mise en ligne le 8 octobre 2012, dernière modification le 1er octobre 2016.
fiches auteur-e-s
Version imprimable Signaler un complément