Né le 24 janvier 1931 à Épinay-sur-Seine (Seine, Seine-Saint-Denis), mort le 1er octobre 2017 ; aide laborantin, puis technicien chimiste ; secrétaire du Syndicat des travailleurs des industries chimiques de la région parisienne CFTC (1958-1960) ; secrétaire général adjoint (1960-1963), puis secrétaire général (1963-1970) de la Fédération des industries chimiques CFTC ; membre du conseil confédéral (1963-1970) et du bureau confédéral (1967-1970), puis du bureau national et de la commission exécutive de la CFDT (1970-1988) ; secrétaire national, responsable du secteur action professionnelle et sociale (1970-1971), puis secrétaire général de la CFDT (1971-1988) ; membre du Conseil économique et social (1969-1974) ; membre du conseil d’administration de la Fondation nationale des sciences politiques (1991-2006) ; membre de l’association Hubert Beuve-Méry (1991-1999) ; membre du Conseil national des villes (1991-1994) ; membre du conseil d’administration de la Fondation France-Pologne (1990-1993) ; administrateur délégué et président de Villages vacances familles (1989-1998) ; président de la section des affaires sociales du Conseil national du tourisme (1989-1999) ; président de la Société d’investissement France active (1999-2011).

Edmond Maire est le fils de Julien Maire, employé des chemins de fer, et de Marie-Thérèse Conchou, alors mère au foyer. La famille de son père venait de Lorraine, celle de sa mère de Beauce. Mariés en 1918, ils s’étaient connus à Paris, à la Compagnie des chemins de fer de Nord, où tous deux travaillaient dans les services administratifs. Le père de Julien et celui de Marie-Thérèse étaient déjà employés par la même société. À la naissance de leur deuxième enfant, en 1921, cette dernière abandonna son travail pour se consacrer à une famille nombreuse. Sept enfants naquirent entre 1920 et 1935, Edmond Maire étant l’avant-dernier, et une grand-mère vint s’installer dans leur foyer d’Épinay-sur-Seine. Le salaire modeste du père, qui termina sa carrière sous-chef de bureau, suffisait difficilement à nourrir dix personnes. La famille était catholique pratiquante, et Julien Maire inculquait à ses enfants des préceptes moraux extrêmement stricts, refusant toute « combine » ou compromission, fût-ce pour procurer aux siens des tickets de rationnement pendant la guerre. Il votait à droite, même s’il écoutait la BBC sous l’Occupation, mais il n’eut pas d’engagement politique particulier. Edmond Maire évoqua par la suite un cadre familial protecteur, formateur par ses principes et exigences, mais étouffant par sa rigidité. Ces valeurs morales et religieuses fortes eurent une influence certaine sur les choix de vie des enfants. L’une des sœurs d’Edmond Maire fut assistante sociale, une deuxième travailla pour des organismes d’aide aux défavorisés, la troisième entra dans les ordres et vécut longtemps en Afrique auprès des plus pauvres, et l’un de ses frères, sur le tard, devint bénédictin.
Le jeune Edmond fréquenta comme ses frères et sœurs l’école catholique et le patronage, et aurait même songé, selon Claude Lévy, à devenir prêtre. Il est difficile de savoir à quel moment il prit ses distances avec la pratique et la foi religieuses, l’intéressé n’aimant guère se confier sur cette question, à la fois par réserve personnelle, par crainte d’une instrumentalisation de ses propos à l’encontre de la CFDT et par souci d’une stricte distinction entre convictions spirituelles et engagements temporels. Il déclara cependant en 1983 à Michel Foucault* avoir « vécu sa vie de jeune adulte comme catholique », puis avoir trouvé dans son engagement syndical une « plénitude vitale » ne laissant guère de place à l’« angoisse » métaphysique. Dans d’autres entretiens tardifs, il mit en avant une certaine gêne à l’égard du « symbolisme » religieux et des spéculations théologiques, mais aussi de l’Église en tant qu’institution autoritaire et pyramidale et se définit sans ambiguïté comme « agnostique ». Ses années d’adolescence furent en tout cas celles d’un jeune catholique pratiquant, mais non engagé dans un quelconque mouvement de jeunesse. Il fréquenta le lycée Jacques Decour à Paris, mais à partir de la troisième, le bon élève connut des difficultés scolaires, s’ennuyant en classe, consacrant davantage de temps à ses passions – basket, tennis de table, billard, belote, puis bridge – qu’à ses études, provoquant des tensions avec son père. Il décrocha de justesse la première partie du bac, renonça à préparer la seconde, et décida d’entrer dans la vie active. Un voisin, chef du personnel à l’entreprise de peinture Valentine, le fit embaucher comme aide laborantin à la veille de ses dix-huit ans. Il y fut profondément choqué par les conditions de travail et d’hygiène déplorables, en particulier celles des ouvriers algériens. Ce manque de considération pour la dignité humaine la plus élémentaire fut selon lui, à l’origine de sa première prise de conscience sociale. L’absence de syndicat et un comité d’entreprise constitué par le patron ne le poussèrent pas à la traduire dans les faits. Il continua à se consacrer au sport et au jeu, mais s’inscrivit aux cours du soir du CNAM pour suivre en parallèle une formation de chimiste. Ses dix-huit mois de service militaire, qui débutèrent en 1952, furent pour lui synonymes d’« ennui profond ».
L’année 1954 représenta un tournant. Il épousa au mois de juin Raymonde Le Goff, âgée de dix-neuf ans, avec laquelle il allait avoir trois enfants. Il fut embauché chez Péchiney à Aubervilliers comme technicien chimiste après qu’une clause de non-concurrence qu’avait fait jouer Valentine l’eut empêché d’accepter un poste d’ingénieur proposé par une autre entreprise. Supportant mal la gestion très paternaliste du centre de recherches, il adhéra rapidement à la section syndicale CFTC, en dépit de sa faible combativité. Il se reconnut bien davantage dans les publications de la petite Fédération des industries chimiques (FIC), alors dirigée par Raymond Marion* et Jean-Marie Kieken, et très en pointe dans le combat des minoritaires de la CFTC. Très sensibilisé à la question algérienne, se demandant ce qu’il ferait s’il était à son tour rappelé, intéressé par l’expérience Mendès France*, il s’identifia, en dépit de son manque de culture en la matière, au syndicalisme très politique prôné par sa fédération. Il n’hésita pas à provoquer ses camarades plus modérés au sein de son entreprise en titrant son premier tract : « Nous sommes socialistes et révolutionnaires. » Son activisme et sa vivacité intellectuelle le firent tôt repérer par les responsables fédéraux. Dès 1956, il fut convié aux réunions parisiennes du groupe Reconstruction, lieu essentiel de sa formation, où il rencontra Paul Vignaux (qui lui fit découvrir, entre autres, le syndicalisme révolutionnaire et Rosa Luxemburg), Marcel Gonin et les grandes figures de la minorité CFTC, mais aussi des hauts fonctionnaires, des experts et des politiques de premier plan. L’année suivante, il participa à son premier congrès confédéral, au cœur des affrontements de tendances.
En novembre 1958, alors qu’il était délégué du personnel, représentant au CE et nouveau responsable de liaison des entreprises du trust Péchiney, il fut sollicité par la fédération pour devenir permanent, afin de restructurer et développer les syndicats parisiens. Après avoir beaucoup hésité à abandonner son métier, un militantisme de terrain qui lui convenait et à consentir à la baisse de ses revenus alors qu’il avait de jeunes enfants, il accepta et mit en place une organisation unique, le Syndicat des travailleurs des industries chimiques (STIC). La même année, il entra au bureau fédéral. Deux ans plus tard, il rejoignit le noyau dirigeant de la fédération, remplaçant Jean-Marie Kieken au poste de secrétaire général adjoint. Il incarnait alors parfaitement le « style » Chimie, qui provoquait de vives réticences, même au sein de la minorité : dureté et froideur apparente, intransigeance idéologique sur la laïcité et le socialisme, goût de la provocation. Très engagé contre la guerre d’Algérie, favorable à l’unité d’action politique même avec la CGT face au « fascisme », il adhéra au PSU en 1960 (sans y militer activement), écrivit ses premiers articles dans L’Express et France observateur, fréquenta les cercles mendésistes et ceux de la nouvelle gauche. À l’automne 1963, le bureau fédéral, qui souhaitait engager une étape nouvelle de la vie de la FIC et marquer une relève de génération, le choisit pour succéder à Raymond Marion en tant que secrétaire général. Edmond Maire déclara plus tard avoir exprimé des réticences, estimant qu’un responsable plus expérimenté comme Charles Tissier* aurait mieux fait l’affaire. Mais cette fonction lui conféra davantage de poids dans ses relations avec le patronat de la Chimie, avec la CGT et la CGT-FO de la branche, mais aussi au sein de la CFTC et à l’extérieur du milieu syndical, à un moment où, la guerre d’Algérie terminée, tout paraissait ouvert.
Dans le combat pour la déconfessionnalisation de la CFTC, il joua, face à ce qu’il considérait comme une démarche trop consensuelle du secrétaire général Eugène Descamps, un rôle d’aiguillon. Au congrès confédéral de 1963, les chimistes déposèrent puis retirèrent au dernier moment un amendement visant à rebaptiser la centrale « Union générale du travail », afin de forcer les dirigeants confédéraux à accélérer le mouvement. Au sein du conseil confédéral, où il ne fut admis qu’à grand-peine, Edmond Maire travailla à obtenir la version la plus « laïque » possible des nouveaux statuts élaborés dans la perspective du congrès extraordinaire de novembre 1964. Il fut le seul, avec Paul Caspard du SGEN, à rejeter avec virulence un amendement réintroduisant au fondement de l’inspiration de la future CFDT les « pensées chrétiennes et humanistes », contraignant les responsables confédéraux à rechercher une formulation moins connotée. Les concessions faites pour éviter la scission de la part des traditionalistes lui paraissaient d’autant plus injustifiées qu’il considérait celle-ci comme inéluctable, et même souhaitable, dans la mesure où elle permettrait à la centrale d’accélérer sa transformation. C’est dans le même esprit que, trois mois après le congrès de déconfessionnalisation, alors que la direction confédérale cherchait à éviter toute prise de position qui pourrait affaiblir encore une organisation fragilisée par la scission, il fit adopter par son conseil fédéral un rapport présentant « l’autogestion » socialiste comme le « but » ultime du mouvement ouvrier et détaillant les « étapes » pour y parvenir. La Yougoslavie titiste, qu’il avait découverte un an auparavant, constituait alors pour lui, sinon un modèle, du moins une référence très positive. Parallèlement, il poursuivit sa participation à la réflexion de la nouvelle gauche, avec Pierre Mendès France, puis surtout Michel Rocard*, dont il était très proche. Il contribua à ses côtés à la rédaction de l’ouvrage paru en 1965 sous le pseudonyme collectif Julien Ensemble, intitulé Le contre-plan, et participa à la préparation de la Rencontre socialiste de Grenoble en 1966. Pour lui, le syndicalisme était en lui-même porteur d’une dimension politique, mais il ne pouvait déboucher sur une transformation radicale de la société que par une action convergente avec les forces politiques de la gauche non communiste. Il présenta avec Marcel Gonin, dans le cadre d’un groupe de travail idéologique confédéral, une proposition de « stratégie commune aux organisations du mouvement ouvrier », prenant en compte les contraintes économiques pesant sur une politique de gauche, qui suscita de vives réactions de la part des partisans d’une autonomie absolue du syndicalisme, comme Albert Détraz ou Jacques Julliard. Enfin, pour des raisons à la fois politiques (crainte d’une instrumentalisation politique par le PCF) et syndicales (priorité donnée à une action syndicale décentralisée sur les « grand-messes » interprofessionnelles), Edmond Maire, par ailleurs favorable à l’action commune dans sa branche, se présenta comme un adversaire résolu de la politique d’unité d’action interconfédérale avec la CGT, conclue par Eugène Descamps en janvier 1966. Sur cette question et sur d’autres, il n’épargna guère le secrétaire général, auquel il reprochait une approche « sentimentale » et « jociste » de l’unité ouvrière, ainsi qu’un style de direction jugé trop « personnel ». Lorsqu’il entra au bureau confédéral à l’issue du congrès de novembre 1967, il fut clairement perçu, à l’extérieur et à l’intérieur, comme un « opposant » à Eugène Descamps. Dès ce moment, aux yeux de Marcel Gonin, qui venait de quitter la direction, mais aussi d’autres responsables, dont sans doute le nouveau président confédéral André Jeanson, le jeune dirigeant de la Chimie, pourtant mal élu et assez peu populaire dans l’organisation, semblait devoir jouer un rôle important dans l’avenir. Ainsi, dès mars 1968, il fut désigné comme rapporteur pour la très importante réforme des structures de la confédération, qui, au congrès suivant, devait modifier en profondeur le fonctionnement de la direction confédérale.
Mai 68, qu’il vécut comme une « divine surprise », précipita les choses. Le 16 mai, le bureau confédéral adopta un communiqué dans lequel, pour la première fois, la direction de la CFDT fit sienne la perspective d’autogestion. Peu impliqué dans les négociations de la Chimie, Edmond Maire fut particulièrement sensible à la dimension sociétale et culturelle du mouvement, à la mise en cause généralisée des rapports de domination, dans les universités et les entreprises. Sur le plan politique, s’il ne crut guère en une issue révolutionnaire, il fut en contact officieux avec Pierre Mendès France et les dirigeants du PSU, espérant une solution qui, face au vide du pouvoir, imposerait l’ancien président du Conseil à la tête d’un gouvernement de transition. Lui-même avait été pressenti pour intervenir au meeting du stade Charléty, mais le bureau confédéral refusa finalement que la CFDT soit représentée à ce niveau dans un rassemblement à la tonalité « gauchiste ».
Au lendemain de la bourrasque, dans une organisation bousculée par l’événement, Edmond Maire se trouva renforcé. Face à un Eugène Descamps affaibli et à un Frédo Krumnow porte-parole radical de la révolte soixante-huitarde, il incarnait alors la recherche d’une synthèse entre l’esprit moderniste de Grenoble et l’esprit contestataire de Mai. Au congrès de juin 1970, qui adopta officiellement la référence au socialisme autogestionnaire, il présenta le rapport sur l’autogestion dans l’entreprise. Il fit adopter, en dépit de vives oppositions au nom du fédéralisme, le projet de réforme des structures visant, entre autres choses, à rendre la direction confédérale plus efficace, plus équilibrée et plus collégiale. Mais sa personnalité suscitait encore de fortes réserves : il fut dernier élu au bureau national comme à la commission exécutive, où il prit en charge le secteur d’action revendicative. Lorsque, l’année suivante, la maladie obligea Eugène Descamps à abandonner ses fonctions plus tôt que prévu, Edmond Maire apparut, par son dynamisme intellectuel, comme l’un des dirigeants de la nouvelle génération les plus aptes à assurer la relève. Descamps lui-même, comme toute une partie des responsables, était hostile à cette solution, pour des raisons qui tenaient à la fois aux orientations et à la personnalité de son cadet. Mais après avoir envisagé plusieurs autres hypothèses affirmant une forme de continuité (Jean Monnier*, Laurent Lucas*…), le bureau national, à une nette majorité, choisit le 22 avril 1971 de marquer l’entrée de la CFDT dans une nouvelle période en élisant Edmond Maire secrétaire général, contrebalancé toutefois par la nomination de Laurent Lucas au poste de président – fonction non pourvue depuis le congrès de 1970. Ce dernier fut essentiellement cantonné à des tâches de représentation, jusqu’à son départ en 1973. La concentration progressive du pouvoir entre les mains du secrétaire général, liée à sa manière de l’exercer et aux effets de la réforme des structures, la personnalisation de la fonction, en relation avec l’importance nouvelle des médias audiovisuels, contribuèrent à ce que, de 1971 à 1988, l’image d’Edmond Maire et celle de la CFDT se confondirent. Il incarna cependant deux périodes très contrastées de l’histoire de la confédération.
« Le bateau ivre » : c’est par cette formule que le nouveau secrétaire général caractérisa la CFDT des années 1971-1973, celles des grèves « significatives » et de l’autogestion des luttes, des pratiques illégales et des revendications radicales, du verbe révolutionnaire et d’une certaine proximité avec le « gauchisme ». Edmond Maire, qui avait souhaité s’appuyer sur le potentiel critique du courant de Mai pour nourrir un projet autogestionnaire alternatif au socialisme étatique de la CGT, avec laquelle il engageait alors un « dialogue idéologique », fut conduit au congrès de juin 1973 à condamner les « manipulations » de l’extrême gauche et à réaffirmer l’importance de l’organisation syndicale dans la conduite des luttes. Renforcé en 1973, il put engager un nouveau combat politique. Hostile au Programme commun, dont l’inspiration lui paraissait radicalement étrangère à l’autogestion, il observa avec réalisme que la dynamique politique était du côté de l’Union de la gauche. Faute de pouvoir arrimer le parti d’Épinay à un « pôle autogestionnaire », il travailla discrètement, avec Pierre Mauroy et Michel Rocard, à rechercher les conditions d’un rapprochement entre PS, PSU et CFDT, le syndicat devant à ses yeux jouer un rôle moteur. La mort de Georges Pompidou en 1974 accéléra les choses. Après avoir d’emblée soutenu la candidature de François Mitterrand*, il engagea pleinement son organisation dans l’opération des Assises du socialisme, et tout en restant officiellement en retrait du fait de ses fonctions, adhéra lui-même au PS. Les quatre années qui suivirent furent dominées par l’aggravation de la crise économique et la perspective d’une victoire électorale de la gauche. En unité d’action avec la CGT, la CFDT d’Edmond Maire multiplia les mobilisations nationales dénonçant la politique gouvernementale, tout en portant ses positions autogestionnaires propres. La position du secrétaire général au sein de son organisation ne fut guère facilitée. Au congrès d’Annecy en mai 1976, il fit face à une double opposition, celle des « basistes » et des trotskystes (qu’il qualifia de « coucous »), mais aussi d’une gauche syndicale, pour partie proche du CERES, à laquelle il reprocha un marxisme sommaire, un messianisme ouvrier et une approche du changement social donnant la priorité à la prise du pouvoir politique. Le « bateau » cédétiste tangua fortement et, s’il fut lui-même facilement réélu, ses proches, dont Jacques Chérèque, dénoncés comme réformistes, furent systématiquement barrés. Au lendemain du congrès, il considéra qu’un point limite avait été atteint, mettant en jeu la survie même de la CFDT et qu’il fallait « changer de cap et de méthode ». La rupture de l’union de la gauche à l’automne 1977 lui donna l’occasion de mettre en pratique ses intentions. Le rapport Moreau, en janvier 1978, en plein accord avec le secrétaire général, traça les grands traits de ce nouveau cours : autocritique, refus du préalable politique, de l’alliance privilégiée avec la CGT et de la globalisation des luttes, retour sur l’action syndicale, au plus près des préoccupations des salariés, réalisme revendicatif, réhabilitation de la négociation et du contrat.
Deux jours après la défaite de la gauche en mars 1978, Edmond Maire signifia ce « recentrage » par une transgression symbolique spectaculaire, en demandant immédiatement audience à l’Élysée, suivie d’une rencontre officielle avec le CNPF. En mai 1979, au congrès de Brest, il réussit, malgré des critiques virulentes, à imposer la nouvelle ligne. Dans les mois qui suivirent, il multiplia les déclarations provocantes, dénonçant l’alignement de la CGT sur le PCF ou envisageant froidement l’échec du candidat socialiste à l’élection présidentielle. La victoire de François Mitterrand en 1981 sembla inaugurer une phase nouvelle : la CFDT mit à disposition du nouveau pouvoir ses dossiers et certains de ses responsables, prenant le risque d’être rejetée avec lui en cas de retournement de l’opinion. « Pour que la gauche dure », Edmond Maire mit en garde contre les mesures sociales jugées inflationnistes, donna la priorité à la lutte contre le chômage, appela à de « nouvelles solidarités » au sein même du salariat. En janvier 1983, sur le perron de l’Élysée, il provoqua un tollé en évoquant l’hypothèse d’un « deuxième plan de rigueur ». L’effondrement des effectifs et le résultat catastrophique des élections d’octobre 1983 à la Sécurité sociale fragilisèrent la position du secrétaire général. En 1984, une partie des « droitiers » de la centrale, favorables à une « adaptation » plus ferme et plus rapide du syndicat songèrent à le remplacer à son poste. Le secrétaire général, sachant reculer tactiquement comme lors des négociations sur la flexibilité, réussit pourtant à rassembler une large majorité au congrès de Bordeaux en juin 1985 et à accélérer lui-même le rythme du recentrage. Il dénonça ainsi la « mythologie syndicale » réduisant l’action à la grève et surtout reconnut la légitimité de la fonction patronale, abandonnant l’idée d’une entreprise autogérée. En 1986 comme en 1988, la CFDT refusa d’appeler à voter à gauche. En novembre 1988 à Strasbourg, pour son dernier congrès, Edmond Maire fit ratifier l’abandon de toute référence au « socialisme » et la réduction de l’autogestion à une simple « démarche ». N’ayant pu imposer, comme il l’aurait souhaité, Nicole Notat* à la tête de l’organisation, il se résigna à l’élection de Jean Kaspar et obtint le départ de Pierre Héritier, figure de la gauche CFDT, dont le maintien au sein de la commission exécutive aurait, selon lui, entravé la marge de manœuvre du nouveau secrétaire général.
Au lendemain de sa retraite syndicale, plusieurs propositions lui furent faites, que, pour des raisons diverses, il déclina : entrer en politique, devenir conseiller d’État, membre de la Commission européenne, monter un lieu de réflexion sur l’Europe sociale, une fondation internationale… Il choisit de prendre la présidence de Villages vacances familles (VVF). À la surprise de certains observateurs, l’ancien dirigeant syndical se mua sans état d’âme en « patron » bien décidé à engager une mutation profonde de cette association, numéro un du tourisme familial en France et en Europe, mais dont l’avenir était à terme, selon lui, menacé par une prise en compte insuffisante de la concurrence économique et des évolutions culturelles, en une « entreprise associative », allant jusqu’à la mise en place, en 1997, d’une société anonyme (VVF-Vacances). Cette expérience, parfois difficile, s’acheva en 1999. À partir de ce moment, il consacra l’essentiel de son activité de « retraité » à France active, association d’insertion par la création d’entreprises fondée par Claude Alphandéry, usant de son carnet d’adresses et de sa notoriété pour convaincre des grandes entreprises d’apporter leur soutien financier à sa société d’investissement solidaire, société de capital risque, dont il assura la présidence jusqu’en 2011.

ŒUVRE : En coll., La CFDT et l’autogestion, éd. du Cerf, 1973. — En coll., Lip 73, Le Seuil, 1973. — En coll. avec Jacques Julliard, La CFDT d’aujourd’hui, Le Seuil, 1975. — Demain l’autogestion, Seghers, 1976. — Reconstruire l’espoir, Le Seuil, 1980. — En coll., La CFDT en questions, Gallimard, 1984. — Nouvelles frontières pour le syndicalisme, Syros, 1987. — L’esprit libre, Le Seuil, 1999. — Nombreux articles, discours, entretiens, rapports, préfaces et contributions à ouvrages collectifs.

SOURCES : Archives confédérales CFDT : dossier personnel ; interview par Louisette Battais, décembre 1996 ; fonds personnel Edmond Maire (série P) ; archives du secrétariat confédéral (série H) ; presse et réunions statutaires (série G) ; Michel Branciard, Secrétariat confédéral 1953-1980, BRAEC-CFDT, 1980 ; notice biographique de Louisette Battais. — Archives interfédérales FUC-CFDT : presse et réunions statutaires. — Guy Brucy, Histoire de la fédération de la Chimie CFDT, Syros, 1997. — Paul Vignaux, De la CFTC à la CFDT. Syndicalisme et socialisme : « Reconstruction » 1946-1972, Éd. Ouvrières/l’Atelier, 1980. — Michel Branciard, Un syndicat dans la guerre d’Algérie. La CFTC qui deviendra CFDT, Syros, 1984. — Hervé Hamon, Patrick Rotman, La deuxième gauche. Histoire intellectuelle et politique de la CFDT, Ramsay, 1982. — Michel Branciard, Histoire de la CFDT. 70 ans d’action syndicale, La Découverte, 1990 ; Syndicats et partis, t. 2, Syros, 1982. — Guy Groux, René Mouriaux, La CFDT, Economica, 1989. — Pierre Cours-Salies, La CFDT. Un passé porteur d’avenir, La Brèche-PEC, 1988. — Frank Georgi, L’invention de la CFDT 1957-1970, Éd. de l’Atelier/CNRS, 1995 ; Eugène Descamps, chrétien et syndicaliste, Éd. de l’Atelier, 1997. — Nicolas Defaud, La CFDT (1968-1995), Presses de Sciences Po, 2009. — François Kraus, Les assises du socialisme. Les notes de la Fondation Jean-Jaurès, 31, juillet 2002. — Claude Lévy, Les trois guerres de succession, Alain Moreau, 1987. — Michel Noblecourt, Les syndicats en questions, Éditions ouvrières, 1990. — Who’s who in France. — Liaisons sociales. Spécial « organisations syndicales », octobre 1987. — Entretiens d’Edmond Maire avec l’auteur, avril 1990. — Renseignements fournis par Jean-Michel Helvig, juin 2012.

Frank Georgi

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