MACHEREY Pierre, Albert, Léopold

Par Jean-Louis Fabiani

Né le 17 février 1938 à Belfort (Territoire de Belfort) ; agrégé de philosophie, normalien, maître assistant à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, professeur à l’Université Lille III Charles-de-Gaulle ; co-auteurs avec Louis Althusser* de Lire le Capital.

Figure discrète, mais importante, de la philosophie universitaire française depuis le début des années 1960, Pierre Macherey, fils de Charles, ingénieur, et de Denise Bouchot, professeur, naquit à Belfort en 1938.
Il fit ses études secondaires avant de préparer le concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure dans les khâgnes des lycées Poincaré à Nancy et Louis-le-Grand à Paris. Admis à la rue d’Ulm en 1958, il fut immédiatement associé à l’un des moments les plus effervescents de la philosophie française de l’après-guerre : celui du structuralisme qui prit d’abord, au sein de l’École normale, la forme d’une vaste entreprise de relecture de l’œuvre de Marx. L’engagement des jeunes normaliens dans le communisme n’était pas une nouveauté, mais il prit au tournant des années 1960 une forme inédite, dans la mesure où il était clairement lié au projet intellectuel des aspirants philosophes. La rencontre du jeune Macherey avec Louis Althusser* fut décisive, comme elle le fut pour bien d’autres philosophes de sa génération. À travers les cours de préparation à l’agrégation qui scandaient la vie des jeunes normaliens, l’atelier de lecture de Marx qui donna lieu à un des livres les plus décisifs des années 1960, Lire le Capital, et les échanges chargés d’affects et de discussions politiques qu’il eut avec ses élèves, Louis Althusser contribua puissamment à orienter les ambitions et le style philosophique d’une génération qui fut, mutatis mutandis, équivalente à celle de Sartre*, Aron*, Canguilhem* et Lévi-Strauss*. Dans la chaude atmosphère de la rue d’Ulm, les jeunes gens découvrirent Lacan et la linguistique en même temps qu’ils se déprirent de l’existentialisme. La discussion qui opposa Louis Althusser à Jean-Paul Sartre dans les locaux mêmes de l’École au moment de la publication de la Critique de la raison dialectique, et dont il sortit vainqueur, au dire des observateurs de la scène, parmi lesquels Georges Canguilhem et Jean Hyppolite*, sembla ouvrir une nouvelle ère philosophique : le déclin de l’existentialisme et de la phénoménologie ouvrait les voies à de nouvelles formes d’engagement philosophique, plus ouvertes sur de nouvelles disciplines, la psychanalyse et la linguistique en premier lieu, et dessinant les contours d’un nouvel espace des possibles. Marquée par l’opposition à la guerre d’Algérie et un vigoureux anticolonialisme qui constituait une véritable initiation politique, la génération de Pierre Macherey était également contemporaine de l’expansion économique des débuts de la Ve République, et d’une forme d’optimisme social que la radicalité des points de vue de la jeune génération tend souvent à faire oublier. A peine sorti de la khâgne, Pierre Macherey fut plongé dans un univers où le savoir et la politique coexistaient sans solution de continuité, où la « théorie » était le premier théâtre de la lutte des classes et où le marxisme accédait, pour la première fois dans l’histoire culturelle de la France, à la pleine dignité universitaire. Le moment althussérien de la philosophie française était en effet celui, sans doute utopique, où la science se faisait directement politique, à travers la notion de « pratique théorique » que Macherey reprit pleinement à son compte : la onzième thèse de Marx sur Feuerbach était éprouvée quotidiennement dans les couloirs de la rue d’Ulm. À ses élèves Althusser ne se contenta pas de transmettre un savoir faire éprouvé pour réussir sans coup férir leçons d’agrégation et commentaires de texte ; il peupla leurs journées de rencontres avec les esprits les plus acérés de l’époque, qui étaient loin d’être tous marxistes, à commencer par Jacques Lacan, Jules Vuillemin, Jean Beaufret, Georges Canguilhem et le père Stanislas Breton. Il leur fit lire avec des éclairages inédits Hobbes, Spinoza, Montesquieu, Rousseau, Hegel, Feuerbach et Marx, sans jamais sacrifier à la simplification idéologique ni à l’urgence militante. Louis Althusser inscrivit son enseignement dans l’espace complexe ce que Michel Foucault* appela plus tard la "philosophie du concept" et dans laquelle il vit une sorte de lignage, dont le point d’origine serait Auguste Comte. Pour cette philosophie, la question du savoir et de la rationalité était centrale. Au XXe siècle, l’histoire des sciences "à la française" développée par Georges Canguilhem dans le puissant sillage du rationalisme appliqué de Gaston Bachelard et la philosophie des mathématiques de Jean Cavaillès constituèrent les références les plus marquantes de cette tradition et ces philosophes étaient, selon les termes de Pierre Bourdieu*, de véritables figures totémiques pour la nouvelle génération de philosophes. La philosophie de Bachelard a d’ailleurs constitué le creuset au sein duquel le protocole de lecture du Capital proposé par Louis Althusser s’était développé. L’atelier qu’il monta avec ses élèves au moment où Pierre Macherey entra à l’École normale était centré sur la notion de coupure épistémologique que Bachelard avait introduite dans la philosophie des sciences et que le caïman adapta à la lecture de Marx. La préoccupation centrale était en effet la coupure qui scindait l’œuvre de Marx en deux parties en insistant sur l’antihumanisme théorique de la maturité. Une telle position s’opposait radicalement à des formes moins théoriques de marxisme, qu’il s’agisse de la version officielle développée par le Parti communiste français ou des variantes d’hegeliano-marxisme qui accordaient une importance primordiale aux écrits de jeunesse de Marx. Les séminaires d’Althusser réunissaient un petit groupe d’élèves de l’École normale supérieure et organisaient le travail collectif, au sens fort du terme, autour de questions comme le jeune Marx, Lacan ou les origines du structuralisme. Ces séances de travail sont depuis entrées dans la légende de la vie universitaire française. Elles ne tranchaient pas radicalement avec la tradition universitaire française dans la mesure où elles restaient fondées sur le commentaire de texte et qu’elles sollicitaient les qualités de base du normalien, mais elles innovaient en ce qu’elles privilégiaient le travail et la publication collective, très rares dans un univers philosophique marqué par le culte de la performance solitaire, et aussi en ce qu’elles mettaient la marxologie au même niveau d’exigence intellectuelle que les autres domaines de la philosophie, en remplaçant, si l’on ose dire, les concepts du parti par ce qu’Althusser nommait lui-même plaisamment le parti du concept. Le travail sur les textes de Marx, auquel Pierre Macherey prit une part très active pendant ses années de scolarité à la rue d’Ulm, fut gouverné par le principe de la lecture symptomale, partiellement emprunté à la psychanalyse, qui décelait le non décelé dans le texte même qu’elle lisait, en ramenant le discours explicite au discours latent. La combinaison de la psychanalyse et de l’histoire des sciences de type bachelardien, attachée à mettre au jour des lignes de rupture épistémologique, fut caractéristique du mode de lecture du Capital entreprise par Althusser et ses élèves. Ce travail donna lieu en 1965 à une publication collective dont Pierre Macherey, alors âgé de vingt sept ans, est l’un des co-auteurs avec Louis Althusser, Etienne Balibar, Roger Establet et Jacques Rancière. Ce livre exigeant devint vite une référence mythique et constitua le fleuron de la célèbre collection Théorie publiée aux éditions Maspero.

Au moment de la sortie du livre, Pierre Macherey était encore soldat professeur au Prytanée militaire de la Flèche, où il avait été affecté en 1963 à sa sortie de l’Ecole normale, un an après son succès à l’agrégation de philosophie. Après une année au Lycée Descartes de Tours, où il enseigna en classes préparatoires, il fut nommé à la Sorbonne en 1966 comme maître assistant. Il resta 26 ans dans ce poste, étant affecté à l’Université de Paris 1 après la partition de la Faculté des Lettres de Paris à la suite de la réforme universitaire d’Edgar Faure.

Pour comprendre les effets de ces années de formation sur le travail philosophique et l’engagement civique de Pierre Macherey, il faut évoquer en termes sociologiques la conjoncture philosophique du tournant des années 1960. Le développement particulier du marxisme universitaire tel que l’althussérisme l’avait dessiné, peut être analysé comme un véritable aggiornamento. Rompant avec une logique d’obéissance idéologique, il renoua avec un usage autonome de la raison qui s’inscrivait explicitement dans la version française du programme des Lumières. Si le « théoréticisme » des althussériens fut quelquefois moqué, il peut être rétrospectivement réévalué comme une entreprise de libération intellectuelle. Si l’on retrouve dans le riche corpus althussérien des naïvetés scientistes, comme celle qui consiste à assimiler Marx à Galilée et à Newton, on peut aussi considérer que la réhabilitation universitaire du matérialisme historique que son développement autorisa et restaura sous une nouvelle forme le lien entre l’engagement historique et l’engagement rationaliste. Marx, Bachelard et Canguilhem : l’association entre le marxisme et l’histoire des sciences à la française n’allait sans doute pas de soi, comme le remarquait Pierre Macherey dans une réflexion rétrospective étonnante. Louis Althusser lui avait demandé, alors qu’il venait de passer l’agrégation, de faire un exposé sur Georges Canguilhem devant Canguilhem en personne : « Il avait écouté sans sourciller, avec indulgence, même lorsque je l’avais crédité, avec une confondante naïveté, de dispositions pour le matérialisme dialectique, ce qui avait dû bien l’étonner : il m’avait gentiment remercié pour le travail que j’avais fait à propos de ses écrits... Il en avait ensuite parlé à Foucault, qui m’avait proposé de faire de l’exposé un article dans Critique, la prestigieuse revue au comité de rédaction de laquelle il appartenait : j’avais donc préparé à cette fin un article qui finalement, sur l’initiative d’Althusser, a été publié en 1964 dans La Pensée, celle des revues théoriques du Parti communiste français où il avait ses entrées personnelles [...] et où ont paru une partie de ses articles [...] qui ont ensuite été repris dans Pour Marx » (Macherey, 2009, p. 22). Ce bref récit permet de saisir d’emblée une conjoncture philosophique. À ce moment de l’histoire, Canguilhem tendait à être considéré par les marxistes comme un « fieffé réactionnaire », selon les termes de Pierre Macherey et la revue Critique, publiée par les Éditions de Minuit, orientée à l’avant-garde et située aux antipodes de la Nouvelle critique des communistes, accueillait une jeune génération de philosophes qui n’avait rien à faire du matérialisme dialectique. On retrouve pourtant dans la configuration dessinée par les relations entre Canguilhem, Althusser et Foucault un ensemble de proximités qui illustrent la prégnance d’une philosophie du concept articulée à une conception renouvelée des Lumières.

En 1966, à l’âge de vingt-huit ans, Pierre Macherey publia son premier grand livre personnel, Pour une théorie de la production littéraire, dont le retentissement fut plutôt limité chez les spécialistes de l’objet littéraire mais dont la carrière internationale fut significative. Au sein du groupe de la rue d’Ulm, il fut le premier à manifester un intérêt pour la littérature, en tant qu’elle posait des problèmes particuliers à la topique marxiste et au principe de la détermination en dernière instance par l’économie. Il prit à contrepied les débats du début des années 1960 sur la nouvelle critique tout en s’inscrivant en marxiste dans la problématique de la mort de l’auteur. C’est à dessein qu’il utilisa la notion de production plutôt que celle de création. En posant la question de savoir quelles sont les conditions qui font que certains discours, à certains moments de l’histoire, fonctionnent comme des œuvres littéraires. On peut parler des textes comme de produits apparus dans des conditions déterminées, qui ne se confondent pas avec un simple discours idéologique, mais dont on peut mettre au jour les conditions de production et de circulation. Le souci de la littérature demeura constant dans la trajectoire de Pierre Macherey, puisque sa thèse d’État sur travaux, soutenue à l’Université de Paris 1 en mai 1991, après un quart de siècle dans l’enseignement supérieur, a pour titre : À quoi pense la littérature ? La thèse donna lieu à un livre que les littéraires accueillirent avec plus de faveur que le premier, dont l’aspect théorique les avait quelque peu rebutés. Macherey y analysait en philosophe une série de textes littéraires appartenant à des conjonctures fort différentes pour montrer qu’ils peuvent constituer autant de supports de conceptualisation. L’obtention de la thèse d’Etat permit à son auteur d’être nommé professeur à l’Université de Lille 3 en septembre 1992 où il resta jusqu’à l’éméritat en 2003. Son œuvre s’y développa selon les lignes esquissées lors de ses années de formation : il commenta Spinoza, livrant une nouvelle édition de l’Éthique, et développa des recherches sur Hegel, Comte et Marx, dont il traduisit et commenta de manière très neuve les Thèses sur Feuerbach. Deux ouvrages récents témoignent de la fécondité d’une pensée très éloignée de la caricature théoréticiste qu’on a souvent associée à l’héritage althussérien. En 2009, Petits riens. Ornières et dérives du quotidien révèle un philosophe attaché aux expériences les plus infimes de l’existence, comme le furent, en des styles différents et plus sociologiques, Erving Goffman et Michel de Certeau. On est loin à ce point du théoréticisme marxiste et sans doute plus près de Pascal. En 2011, De l’Utopie surprend à nouveau, dans la mesure où la double filiation avec Spinoza et avec Marx éloigne a priori de l’utopie. Mais Macherey précise dans un entretien avec Jean-Clet Martin que « L’utopie, entre autres, c’est une manière de la prendre, est un genre littéraire : la question de son rapport à la philosophie renvoie plus largement à celle de la relation que la philosophie entretient avec la littérature ; or cette relation, si elle n’est pas d’élémentaire connivence, si elle n’est pas que consensuelle, si elle a tout à perdre à devenir confusionnelle, n’en est pas moins une relation extrêmement forte, dont il serait aberrant de dénier l’importance » (Martin, 2011). Macherey proposait ainsi une confrontation rationaliste avec les utopistes qui s’inscrivait dans le prolongement de ses analyses philosophiques de différentes formes de fiction.

C’est sans doute dans l’importance qu’il a donné au travail collectif et à l’élargissement progressif de l’assise institutionnelle de la philosophie qu’on peut identifier au mieux l’engagement civique de Pierre Macherey. La discrétion dont il fait preuve dans l’espace public s’oppose nettement à la reconnaissance dont il est l’objet de la part de générations successives d’étudiants en philosophie, dont certains deviennent ses collègues sans pour autant qu’ils se reconnaissent dans la théorie marxiste. En créant le groupe de travail intitulé « la philosophie au sens large », qui fait l’objet d’un blog très consulté depuis 2009 et en mettant en lignes ses textes de travail, Macherey contribua de manière très originale au débat philosophique, en continuant de croire aux potentialités critiques de l’enseignement de la philosophie sans pour autant se résigner aux formes les plus routinières de la défense du corps. Sa réflexion sur l’Université, nourrie de lectures très diverses, de Rabelais à Bourdieu et Passeron, dont les analyses les plus récentes ont été rassemblées sous le titre la Parole universitaire en 2011, illustrent au plus haut degré la confiance renouvelée dans les pouvoirs de la philosophie rationaliste pour penser les contradictions de l’époque.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article141285, notice MACHEREY Pierre, Albert, Léopold par Jean-Louis Fabiani, version mise en ligne le 20 novembre 2013, dernière modification le 20 novembre 2013.

Par Jean-Louis Fabiani

ŒUVRE : Lire le Capital, t. I, 1965 (avec Louis Althusser et Jacques Rancière) ; Pour une théorie de la production littéraire, Maspero, 1966 ; Hegel ou Spinoza, Maspero, 1977 (rééd. La Découverte, 2004) ; Hegel et la société, PUF, 1984 (avec Jean-Pierre Lefebvre) ; Comte. La philosophie et les sciences, PUF, 1989 ; À quoi pense la littérature ?, PUF, 1990 ; Avec Spinoza (Etudes sur la doctrine et l’histoire du spinozisme), PUF, 1992 ; Introduction à l’Éthique de Spinoza (5 volumes), PUF, 1994-1998 ; Histoires de dinosaure. Faire de la philosophie. 1965/1997, PUF, 1999 ; Marx 1845. Les « Thèses » sur Feuerbach, traduction et commentaire, Paris, Éditions Amsterdam, coll. « Inédits », 2008 ; Petits Riens. Ornières et dérives du quotidien, Éditions Le Bord de l’eau, coll. « Diagnostics », 2009 ; De Canguilhem à Foucault : la force des normes, La Fabrique éditions, 2009 ; De l’Utopie, De l’incidence éditeur, 2011 ; La Parole universitaire, La Fabrique éditions, 2011.

SOURCES : Jean-Louis Fabiani, Qu’est-ce qu’un philosophe français ? La vie sociale des concepts, Paris, Editions de l’EHESS, 2010 ; Martin, Jean-Clet "Petits riens. Éloge de Pierre Macherey", Blog, Strass de la philosophie, 27 mars 2010 ; Martin Jean-Clet "Utopie/Pierre Macherey/L’été des philosophes", Blog, Strass de la philosophie, 16 juillet 2011. — Worms, Frédéric, La philosophie en France au XXe siècle. Moments, Paris, Gallimard-Folio, 2009. État civil.

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