LEVARD Georges, Eugène

Par Frank Georgi

Né le 24 mars 1912 à Paris (XVIe arr.), mort le 18 janvier 2010 à Saint-Céré (Lot) ; dessinateur industriel ; secrétaire général adjoint de la Fédération CFTC des employés, techniciens et agents de maîtrise (1936-1945) ; membre du bureau confédéral de la CFTC (1946-1967) ; secrétaire général adjoint de la CFTC (1947-1953) ; secrétaire général de la CFTC (1953-1961) ; président de la CFTC (1961-1964), puis de la CFDT (1964-1967) ; membre du Conseil national économique (1937-1939), du Conseil économique (1947-1959), puis du Conseil économique et social (1947-1979) ; conseiller d’État en service extraordinaire (1966-1970).

Georges Levard, fils d’Eugène Levard, ébéniste parisien d’origine normande, et de son épouse Angèle Dralet, sans profession, était l’aîné d’une fratrie de quatre enfants et fut élevé dans une famille catholique très pratiquante. Celle-ci quitta assez rapidement le XVIe arrondissement de Paris, où elle résidait, pour s’installer à Neuilly-sur-Seine (Seine, Hauts-de-Seine). Georges Levard effectua une bonne scolarité primaire élémentaire à l’école publique, réussit un concours des bourses et suivit des cours complémentaires. Son père, malade, décéda en 1926 et, pour des raisons financières, il fut obligé de commencer à travailler à l’âge de quatorze ans. Il entra alors chez Kellner, entreprise réputée de carrosserie automobile, en tant qu’apprenti dessinateur. Il suivit des cours du soir à la chambre syndicale de la carrosserie, ce qui lui permit d’entrer au Conservatoire national des arts et métiers. Sa rencontre avec Paul Roze* et son long engagement chez les scouts catholiques d’Antony (Seine, Hauts-de-Seine) eurent, de son propre témoignage, une « influence décisive » sur son orientation ultérieure. Le brassage social qu’il constata au sein du mouvement le conduisit à faire sienne l’idée d’une collaboration entre les classes afin de bâtir un monde meilleur. Les principes alors développés par la Route, branche aînée du scoutisme, incitant les jeunes gens à participer à la vie sociale, le conduisirent à se syndiquer. Dès 1930, il aurait pris sa carte à la CFTC et milité dans les Jeunesses syndicalistes chrétiennes (JSC), animées par Maurice Bouladoux*. Grâce au syndicat, il put suivre les formations dispensées à l’époque : doctrine sociale de l’Église, droit, économie.

Après son service militaire au 5e régiment du Génie de Versailles, il reprit ses activités professionnelles, mais aussi son double engagement au sein du scoutisme et du syndicalisme, cette fois en tant qu’animateur. Son implication au sein de la CFTC et des JSC l’emporta progressivement sur le temps consacré au scoutisme. En 1935, il fut élu au conseil de son syndicat et, au lendemain des grèves du Front populaire, en septembre 1936, il accepta de devenir permanent en tant que secrétaire général adjoint de la Fédération des employés, alors dirigée par Marcel Poimbœuf*. Il s’attela surtout à des tâches d’organisation et de développement, mais aussi de représentation en siégeant à partir de 1937 au Conseil national économique. Au début de 1939, il épousa Marguerite Pardini, dont la famille, venue de Corse, s’était installée à Paris avant la guerre. Ils s’étaient rencontrés l’année précédente, à l’occasion d’un grand rassemblement de mouvements catholiques, et allaient donner naissance à cinq enfants.

Mobilisé après la déclaration de guerre, il fut rappelé par son régiment et combattit pour tenter de ralentir l’avance allemande à Dunkerque. Fait prisonnier en juin 1940, il fut transféré en Allemagne de camp en camp, au régime de plus en plus sévère, mais anima néanmoins des activités diverses avec ses camarades scouts, depuis des cours et conférences jusqu’à des actions de résistance. Il ne fut de retour en France, via l’URSS, que le 20 juillet 1945, au sortir d’un camp de Poméranie orientale. En son absence, il avait été nommé en décembre 1941 conseiller départemental du canton de Boulogne, puis désigné, toujours sur le papier, pour siéger à sa cinquième commission. Selon Michel Launay, son cas fut tout à fait comparable à celui de Jacques Tessier, nommé par Vichy conseiller municipal de Paris en 1941, dans les mêmes circonstances, et sans l’avoir demandé.

Dès son retour, il reprit ses activités de permanent syndical. Officiellement encore secrétaire général adjoint de la Fédération des employés jusqu’à la fin d’août 1945, il devint sans transition secrétaire général de l’Union des syndicats chrétiens d’employés, techniciens et agents de maîtrise de la région parisienne, s’attachant au redémarrage de ce secteur jusqu’en septembre 1947. Membre du bureau fédéral, il fut élu vice-président de sa fédération (puis vice-président d’honneur) et entra au bureau confédéral de la CFTC. Selon son fils, Jacques Levard, il fut également marqué à ce moment par ses nouvelles fonctions de conseiller prud’homme, qui lui faisaient obligation d’écouter les deux parties et de décider sans a priori idéologique. Le 1er octobre 1947, il devint permanent confédéral, en tant que secrétaire général adjoint chargé des questions économiques et de l’habitat, auprès de Gaston Tessier, puis de Maurice Bouladoux, entamant ainsi une carrière à la confédération qui dura vingt ans.

Par sa formation et ses convictions, Georges Levard se situait clairement dans la majorité confédérale qui défendait les orientations du syndicalisme chrétien face aux minoritaires et aux positions laïques et socialisantes du groupe Reconstruction. Le retrait de Gaston Tessier en mai 1953 et l’accession à la présidence de la CFTC de Maurice Bouladoux, plus favorable à un rapprochement avec la minorité, lui permirent de remplacer ce dernier au poste de secrétaire général. Si cette fonction était évidemment importante, le véritable pouvoir était alors entre les mains du président confédéral assisté au quotidien par un tout petit noyau de dirigeants, dont Georges Levard ne faisait pas partie. Les quatre années qui suivirent furent marquées par une reprise et une aggravation des affrontements internes. Dans ce contexte tendu, le secrétaire général apparut comme l’un des adversaires les plus résolus des minoritaires, dénonçant durement leurs « manquements à la discipline » et leur volonté de substituer à la « morale sociale chrétienne » un « socialisme démocratique » qu’il estimait imprégné de « marxisme ». Pour ceux-ci, il devint l’homme à abattre. En 1955, ils présentèrent contre lui, en vain, leur leader René Mathevet. Au congrès de juin 1957, dans une atmosphère très tendue, une partie de la salle demanda bruyamment sa démission. Mais à la fin de l’année, dans le contexte difficile de la guerre d’Algérie et au nom de l’unité de l’organisation, il accepta le rapprochement voulu par Maurice Bouladoux et l’intégration de responsables minoritaires au sein de la direction. Son remplacement au secrétariat général demeurait cependant un objectif stratégique pour la minorité qui y voyait la condition de la transformation de la centrale. Le décès de Gaston Tessier, alors président de la Confédération internationale des syndicats chrétiens (CISC), facilita la transition.

Au lendemain du congrès de juin 1961, Maurice Bouladoux abandonna la présidence de la CFTC pour celle de la CISC et fut remplacé par Georges Levard, libérant ainsi le poste de secrétaire général pour le minoritaire Eugène Descamps. Le nouveau président confédéral, selon André Jeanson*, sembla, à sa « vive surprise », accepter « sans douleur » l’opération. Sans doute pensait-il alors pouvoir peser de l’intérieur et maintenir l’essentiel de l’héritage du syndicalisme chrétien, qu’il avait défendu en 1955 dans un livre destiné à mieux le faire connaître. Mais le centre de gravité du pouvoir confédéral, à l’arrivée d’Eugène Descamps, s’était déplacé de la présidence au secrétariat général, et, une nouvelle fois, Georges Levard fut relativement marginalisé. Le nouveau président ne joua pas un rôle décisif dans la préparation du congrès extraordinaire de 1964, qui vit la transformation de la CFTC en CFDT. Il l’accompagna cependant loyalement, fit tout pour éviter la scission, intervint en faveur du maintien de l’unité dans un « mouvement » demeurant fidèle à ses principes et respectant la diversité de chacun, et mit en garde contre le « fanatisme » des extrémistes des deux camps. Au lendemain de la création d’une « CFTC maintenue » par certains de ses amis, il plaida d’abord en faveur d’une attitude « fraternelle » permettant de « récupérer » une partie des dissidents. Il adopta par la suite une attitude plus dure, se refusant à une négociation avec les « scissionnistes » qui aurait eu pour conséquence l’abandon par la CFDT de l’ancien titre de la confédération. Cela aurait représenté pour lui une rupture symbolique inacceptable avec son passé syndicaliste chrétien. L’unité d’action interconfédérale avec la CGT, voulue par Eugène Descamps en 1966, constitua un autre motif de malaise. Georges Levard, sans adhérer à un parti, était politiquement modéré, proche de la démocratie chrétienne et du gaullisme social, résolument européen et très hostile au communisme. Au printemps 1967, il considéra que l’unité d’action avec la CGT prenait un tour politique, celui d’un affrontement avec le gouvernement, qui ne pouvait profiter qu’au PCF. Affirmant ne plus pouvoir « cautionner » une orientation qu’il jugeait dangereuse pour la démocratie, il décida brusquement, en mai 1967, de ne pas se représenter au congrès confédéral de juin. Cette démission, en dépit de la réaffirmation de son attachement à la CFDT et la mise en avant de raisons de santé, fut très commentée par la presse. Elle traduisait également pour lui, outre des désaccords de fond, une difficulté à trouver sa place au sein d’une organisation dans laquelle il se reconnaissait de moins en moins. La radicalisation de la CFDT après 1968 l’éloigna encore davantage de la confédération. Selon le témoignage de son fils, il regretta a posteriori son choix de 1964 qui l’avait conduit à rompre avec ses amis passés à la CFTC « maintenue », dont il partageait les références catholiques sociales. Signe éloquent de ce divorce entre la confédération et son ancien président : alors que celle-ci appelait à battre le candidat « gaulliste » à l’élection présidentielle du printemps 1969, Georges Levard participa à la campagne officielle de Georges Pompidou sous la forme d’un entretien télévisé avec l’ancien Premier ministre, diffusé entre les deux tours. Les deux hommes se connaissaient bien, s’appréciaient depuis longtemps et il semble que l’ancien président de la CFDT ait contribué à faire prendre en compte par le futur chef de l’État l’idée de mensualisation des salaires, que Jacques Chaban-Delmas allait ensuite traduire dans les faits.

Le drame de Georges Levard fut d’avoir exercé les plus hautes responsabilités au sein de son organisation sans avoir la possibilité de peser véritablement sur son évolution. Ce paradoxe et cet échec politique ne doivent pas occulter la réalité de son action dans des domaines très divers. Depuis les années 1950, il avait assumé de nombreuses fonctions de représentation. Il fut notamment membre du Comité national de la productivité à partir de 1950 (il se rendit aux États-Unis et fut l’un des syndicalistes les plus engagés dans la préparation des « missions de productivité »), du Conseil supérieur des PTT depuis 1948, du Conseil supérieur du Plan, administrateur du Comptoir national d’escompte de Paris (1961), puis de la BNP (1966-1970), membre de la Commission des comptes de la Nation (1958-1969), de la Commission nationale d’aménagement du territoire. Il fut également délégué général de la Fondation pour la recherche médicale française à partir de 1969 et membre du Haut comité de la population en 1979. Le 17 octobre 1966, il fut nommé pour quatre ans, en tant que personnalité extérieure « en service extraordinaire », à la section sociale du Conseil d’État. Il fut surtout membre du Conseil économique dès 1947, y assura le secrétariat du groupe CFTC avant d’être élu questeur en (1951-1956). L’avènement de la Ve République ne marqua pas pour lui de rupture : à partir de 1959, il continua à siéger au Conseil économique et social (CES) sans discontinuer pendant deux décennies, et en demeurera dix ans vice-président (1959-1969). Il s’intéressa aux questions économiques et sociales, mais aussi, lui qui avait été partisan de la décolonisation, à la coopération avec les pays de la « zone franc ». Malgré sa démission de la présidence, il poursuivit son action au CES, en tant que représentant de la confédération jusqu’au mois d’août 1969, puis y fut maintenu « en raison de ses compétences », jusqu’à son départ à la retraite, à l’âge de soixante-sept ans.

Après son retrait de la vie syndicale, outre son travail au CES et, plus brièvement, au Conseil d’État, il rédigea rapports et études, à la demande de l’Élysée ou de Matignon, dont un travail important sur l’accueil des étrangers. Il participa à diverses commissions de réformes sur des sujets variés : magistrature, École nationale d’administration… Au cours de ses longues années de retraite, il demeura actif, en particulier dans la vie associative locale du village de Turenne (Corrèze), dans la maison familiale de vacances devenue ensuite la résidence où il s’établit avec son épouse. Il décéda dans sa quatre-vingt dix-huitième année, muni des sacrements de l’Église. Il était officier de la Légion d’honneur.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article141171, notice LEVARD Georges, Eugène par Frank Georgi, version mise en ligne le 13 juillet 2012, dernière modification le 14 janvier 2019.

Par Frank Georgi

ŒUVRE : Chances et périls du syndicalisme chrétien, Fayard, 1955.

SOURCES : Arch. conf. CFDT : dossier personnel ; fonds personnel Georges Levard (série P, voir l’inventaire en ligne) ; archives du secrétariat confédéral (série H) : secrétariat général, présidence 1953-1967 ; presse et réunions statutaires (série G) ; Michel Branciard, Secrétariat confédéral 1953-1980, BRAEC-CFDT, 1980 ; notice biographique pour les « fonds personnels » de Louisette Battais, juillet 1996. — Michel Launay, La CFTC origines et développement 1919-1940, Publications de la Sorbonne, 1986. — Philippe Nivet, Les assemblées parisiennes de la déclaration de guerre à la Libération de Paris, Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Paris et de l’Ile-de-France, 1996. — Gérard Adam, La CFTC 1940-1958. Histoire politique et idéologique, Armand Colin, 1964. — Hervé Hamon et Patrick Rotman, La deuxième gauche. Histoire intellectuelle et politique de la CFDT, Ramsay, 1982. — Michel Branciard, Histoire de la CFDT. 70 ans d’action syndicale, La Découverte, 1990. — Michel Branciard, Un syndicat dans la guerre d’Algérie. La CFTC qui deviendra CFDT, Syros, 1984. — Jacques Tessier, La CFTC, Fayard, 1987. — Guy Groux, René Mouriaux, La CFDT, Economica, 1989. — Pierre Cours-Salies, La CFDT. Un passé porteur d’avenir, La Brèche-PEC, 1988. — Frank Georgi, L’invention de la CFDT 1957-1970, L’Atelier, CNRS, 1995. — Frank Georgi, Eugène Descamps, chrétien et syndicaliste, L’Atelier, 1997. — Alain Beltran et Gilles Le Béguec (dir.), Action et pensée sociales chez Georges Pompidou, PUF, 2004. — DBMOF, notice par Michel Launay. — Who’s who in France, Levallois-Perret, Éditions Jacques-Lafitte. — Renseignements fournis par Jacques Levard, juillet 2012.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément