MAZAURIC Claude, Gilbert, Clément

Par Julien Louvrier

Né le 1er septembre 1932 à Thonon-les-Bains (Haute-Savoie) ; professeur à l’Université de Rouen ; militant communiste, membre du comité central du Parti communiste français (1979-1987), directeur des Éditions Sociales (1982-1987), président de l’association Vive 89 ; militant syndicaliste, secrétaire général du SNESup (1972-1973) ; vice-président de la Commission internationale d’histoire de la Révolution française (Comité international des sciences historiques, 1990-2000).

Séminaire des historiens communistes (14-15 octobre 1972)
Séminaire des historiens communistes (14-15 octobre 1972)
au premier rang, de gauche à droite, Jacques Thobie (caché), Jacques Girault, Claude Mazauric, au deuxième rang, Raymond Huard, Roger Bourderon, Claude Mesliand, au troisième rang, à droite, Roger Martelli, Jean Duma, Bernard Chambaz. Au troisième rang, Jean-Pierre Vaudon (avec la barbe).

Fils d’un contrôleur des douanes d’origine languedocienne et huguenote et d’une mère savoyarde catholique, issue d’une famille d’éleveurs du Beaufortain, Claude Mazauric fréquenta les établissements scolaires de Thonon-les-Bains jusqu’à ce qu’un médecin posât le diagnostic de la tuberculose pulmonaire. Le jeune homme fut immédiatement envoyé au sanatorium de Neufmoutiers-en-Brie où il fut traité d’octobre 1947 à juin 1949. Au contact des enseignants de l’établissement de soins et de ses camarades d’infortune, Mazauric découvrit tout à la fois la littérature, le marxisme et le jazz. Pris de passion pour l’œuvre de Sartre*, il dévora les romans (La Nausée, Les Mouches) et le théâtre (Les mains sales), avant de réintégrer, guéri, le lycée de Thonon. Après l’obtention du baccalauréat de philosophie, et grâce à l’insistance et à la perspicacité d’une sœur bien informée, Mazauric fut admis en hypokhâgne à Paris, au lycée Henri IV (1951-1952). Étudiant volontaire, il ne put toutefois poursuivre en khâgne et prit en 1952 la décision de poursuivre ses études en histoire à la Sorbonne. Au cours de cette même année, son engagement communiste s’affirma.

Le milieu familial, dominé par un père mutilé de guerre, plutôt socialisant, assurément pacifiste, et deux sœurs liées à la Résistance, l’une gaulliste, l’autre proche des communistes, ne se caractérisait pas par une politisation excessive, mais la lecture des Lettres françaises et les discussions politiques enflammées des pensionnaires du sana, et surtout la philosophie sartrienne conduisirent l’étudiant en histoire à se rapprocher des communistes. En contact avec les professeurs communistes d’Henri IV, Mazauric adhéra au Parti communiste français au lendemain de la manifestation anti-Ridgway du 28 mai 1952. Il rejoignit la cellule des étudiants d’histoire de la Sorbonne en septembre 1952 et la section du Ve arrondissement de Paris dont celle-ci dépendait et que fréquentaient notamment Denis Berger, Paul Boccara, Danielle Cohen-Tanuggi, Simone et Alain Roux*, Francette Lazard, Lucette Chemla-Valensi, Denis Milhau, Guy Bois, Guy Lemarchand, etc. Il collabora à Clarté, qui devint rapidement l’organe de l’Union des étudiants communistes.

La rencontre avec Albert Soboul*, alors enseignant au lycée Henri IV dans la section dite du « petit lycée », constitua une étape déterminante de sa trajectoire professionnelle et politique. Avec Soboul s’ouvrit le cercle des historiens communistes : Emile Tersen*, Jean Dautry, Jean Bruhat, Germaine et Claude Willard*, mais aussi celui des spécialistes de la Révolution française, dont le maître incontesté des études révolutionnaires, Georges Lefebvre. En 1955, sur la recommandation conjointe de Soboul et de Lefebvre, Mazauric rédigea un Diplôme d’études supérieures remarqué sur « Les troubles agraires dans le département du Gard de 1848 à 1851 ». L’année suivante, le 10 novembre 1956, il se maria à Paris (VIe arr.) avec Annette Hog (voir Annette Mazauric*), étudiante en géographie et fille de militants communistes, et prépara l’agrégation d’histoire au sein d’un groupe d’agrégatifs communistes auquel participaient entre autre Paul Boccara, Pierre Becquelin et Alain Besançon*. Reçu au concours avec un bon rang (1957), Mazauric enseigna d’abord à Valence (Drôme) puis à la post-cure de la Mutuelle générale de l’Éducation nationale à Maison-Laffitte (Seine-et-Oise) avant d’être nommé au lycée Corneille de Rouen (Seine-Maritime) à la rentrée 1960.

Installé avec sa famille dans la capitale haut-normande, Mazauric s’engagea dans la rédaction d’une thèse sur la Révolution à Rouen sous la direction d’Albert Soboul. En 1965, il fut nommé assistant à Faculté des Lettres de Rouen, où il fit toute sa carrière jusqu’à l’éméritat en 1996. Militant syndicaliste, Mazauric devint secrétaire de la section Rouen-Lettres du SNESup en 1969, membre du bureau académique, membre de la commission administrative nationale en 1970, du bureau national de 1971 à 1978, un temps secrétaire général de l’organisation en 1972-1973, dans une période de reprise en main du syndicat par les communistes après la forte influence gauchiste – période Alain Geismar – autour de mai 1968. La rareté de certaines sources autant que les aléas de la carrière et de l’engagement politique et syndical ne lui permirent pas d’envisager sereinement la poursuite du doctorat entamé sur Rouen. Encouragé par Albert Soboul, il soutint en juin 1980 une thèse d’État sur travaux – Sur la Révolution française : le jacobinisme dans la Révolution – devant un jury composé de Jacques Godechot, Jacques Droz, Jean-René Suratteau et Michel Vovelle*. En 1986, il obtint l’Habilitation à diriger les recherches en histoire et sciences sociales devant un jury pluridisciplinaire présidé par Maurice Agulhon.

Historien de la Révolution française, Mazauric s’illustra d’abord comme spécialiste du mouvement babouviste. Mis sur la piste de Babeuf* par Albert Soboul et Jacques Godechot à l’occasion du Congrès international des sciences historiques de Stockholm en 1960, il fit paraître un premier livre sur le sujet aux Éditions sociales en 1962 suivi d’un recueil de textes de Babeuf quatre fois remanié et réédité de 1965 à 2009 et de nombreuses études sur les babouvistes. S’il fut un temps attiré par l’histoire industrielle sous l’influence d’Ernest Labrousse, puis par la démographie historique sous l’influence de Marcel Reinhard, ce fut finalement au jacobinisme – qu’il conçut comme une forme conjoncturelle et transitoire du radicalisme révolutionnaire – et à la compréhension générale de la Révolution française que Mazauric consacra la plus grande partie de son travail de chercheur. Sa contribution à l’historiographie révolutionnaire se caractérisa par un certain nombre d’études de cas sur la féodalité, la contre-révolution, Rouen dans la Révolution ; des travaux de synthèse, à l’image du volume consacré à la Révolution dans l’Histoire de la France contemporaine avec François Hincker ; et des essais plus théoriques, en particulier sur le jacobinisme, le marxisme et l’historiographie de la Révolution française, qu’éclairaient des perspectives aussi diverses que celles de l’histoire politique et de l’histoire des mentalités et qui traduisaient le souci de problématiques constamment renouvelées.

L’œuvre historienne de Mazauric se signala également par ses prises de position dans les principaux débats historiographiques qui marquèrent le champ des études révolutionnaires au cours de la seconde moitié du XXe siècle, entre les partisans d’une interprétation sociale de la Révolution qui s’inscrivait dans la perspective inaugurée par Jean Jaurès* avec l’Histoire socialiste de la Révolution française et les promoteurs d’une lecture libérale voire conservatrice. Ainsi, lorsque deux anciens communistes, François Furet et Denis Richet*, publièrent La Révolution française en 1965, beau livre illustré dans lequel les deux auteurs remettaient au goût du jour le thème de la dualité de la Révolution française – une révolution raisonnable en 1789, un « dérapage » après 1791 – ce fut à Claude Mazauric que revint la responsabilité de répondre. Dans sa critique de l’ouvrage, présentée d’abord dans le cadre du cercle des historiens communistes, publiée dans les Annales historiques de la Révolution française et reprise dans une version augmentée pour le recueil Sur la Révolution française, il s’attacha à souligner les enjeux idéologiques de la théorie du « dérapage » et la dimension éminemment politique de sa soudaine promotion au beau milieu des années 1960. Ce compte-rendu mit le feu aux poudres. Entre les historiens qui se reconnaissaient dans les travaux réalisés au sein de l’Institut d’Histoire de la Révolution Française de la Sorbonne, que dirigeait Albert Soboul à partir de 1968 et ceux de l’École des hautes études en sciences sociales, où officiait Furet, les escarmouches scientifiques cédèrent la place à la polémique. Auteur de la recension la plus radicale, Mazauric devint la cible des attaques cinglantes et acerbes de Furet qui accusa désormais ses adversaires de radoter un « catéchisme révolutionnaire » réduit à une « vulgate lénino-populiste ». Toutefois, dans ces affrontements historico-idéologiques passionnés, Mazauric, qui ne cessa jamais de revendiquer la nature décisive de son intervention, put jouer le rôle de fusible pour Albert Soboul, véritable objectif des attaques de Furet.

Membre de la Société des études robespierristes depuis la fin des années 1950, Mazauric collabora au comité de rédaction de sa revue, les Annales historiques de la Révolution française. Dans les années 1990, il en devint l’un des co-présidents, aux côtés de Michel Vovelle, Jean-René Suratteau et Jean-Paul Bertaud. Le recueil d’études En hommage à Claude Mazauric. Pour la Révolution française publié en 1998 par Christine Le Bozec et Eric Wauters, deux parmi les chercheurs formés sous sa direction, attesta par le nombre des contributions et le profil résolument international de leurs auteurs, l’influence incontestable de Mazauric comme professeur, chercheur, animateur et commentateur du champ de recherche international qu’étaient devenues, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, les études sur la Révolution française. Il fut membre du Comité des travaux historiques et scientifiques (1978-2008).

Mais l’œuvre de Claude Mazauric reflétait aussi une certaine difficulté à choisir entre la recherche érudite dans les archives, le commentaire des oeuvres, la participation à la vie des idées et le combat politique et syndical. Jusqu’à sa retraite, l’engagement politique et syndical, quand il se doublait de responsabilités concrètes, exigea du chercheur des choix parfois difficiles, comme celui qui consistait à favoriser des terrains qui demandaient moins de travail d’enquête in situ et davantage de lectures.

Dès son adhésion au PCF en 1952, Claude Mazauric s’investit dans l’appareil communiste. En Seine-Maritime, il occupa des fonctions de moindre importance, comme membre du comité fédéral à partir de 1968 (de sa commission des enseignants) ou secrétaire de la cellule de l’université de Rouen avant 1968. Il fut candidat au Conseil général lors de l’élection partielle de 1974 dans le canton de Pavilly. À partir des années 1970, ses responsabilités devinrent plus grandes. Il rejoignit d’abord le collectif de rédaction de La Nouvelle Critique (1975-1979) puis de l’hebdomadaire Révolution. Il fit son entrée au comité central en 1979 à l’occasion du XXIIIe Congrès, l’année même de la « crise des intellectuels », contestation interne initiée à Aix-en-Provence autour de l’universitaire Michel Barak et dans laquelle furent impliqués de nombreux historiens dont Michel Vovelle. Membre de la « section des intellectuels et de la culture », nommé sur décision du bureau politique, le 28 septembre 1979, responsable de la « lutte des idées », proche de responsables de premier plan tels que Roland Leroy, Guy Hermier et Jack Ralite*, en bons termes avec Georges Marchais au secrétariat duquel il fut nommé comme collaborateur (Bureau politique, 29 novembre 1979), il fut choisi pour succéder au philosophe Lucien Sève* à la direction des Éditions Sociales. Les publications du parti étaient alors en pleine réorganisation – création du groupe Messidor – et les ES furent traversées de contradictions et de conflits. De 1982 à 1986, Mazauric tenta de mener une politique éditoriale relativement ouverte aux autres courants de la pensée progressiste tout en travaillant à la bonne promotion de la propagande du parti, raison d’être de l’entreprise. Faute de parvenir à faire suffisamment évoluer la structure, il démissionna sans fracas en 1986 et demanda à ne pas être renouvelé au comité central l’année suivante.

Figure intellectuelle importante du PCF, Claude Mazauric se vit confier peu après la présidence de l’association Vive 89 pour la célébration de la Révolution française, outil de communication communiste dans la commémoration du bicentenaire. Un pied dans la sphère proprement historienne, en tant que membre de la Commission de recherche du CNRS pour le bicentenaire dirigée par Michel Vovelle et l’autre dans la mission politique, Mazauric s’engagea en faveur d’une commémoration respectueuse de la pluralité historiographique que menaçait alors la nouvelle doxa furétienne et la résurgence de la pensée contre-révolutionnaire. Invité de Bernard Pivot sur le plateau d’Apostrophes, il défendit, face à Philippe de Villiers, une lecture du processus révolutionnaire comme un tout, qui incluait non seulement 1789, mais aussi 1793 et Brumaire.

Pour Frédérique Matonti, auteure d’une thèse sur le rapport des intellectuels communistes à l’autorité partisane, Mazauric fut un « orthodoxe » qui normalisa, pour le compte de la direction du parti, les structures dans lesquelles il intervint. Certes, Mazauric ne répondit pas aux canons de l’intellectuel communiste contestataire ; autant par conviction que par stratégie politique, les critiques qu’il avait pu formuler à l’égard du fonctionnement comme de la ligne du parti ne l’avaient jamais conduit à s’en éloigner. En ce sens, ce fut davantage la fidélité à un engagement décidé très jeune, plus que l’obéissance aveugle à une autorité de légitimation qui caractérisa son rapport au PCF. Dans les années 1990 à 2000, désormais libre de toute fonction politique, Mazauric se réclama un temps membre des « Refondateurs » sans pour autant tomber dans un activisme oppositionnel, ni aller à la rupture.

Retraité de l’enseignement supérieur, professeur émérite, Mazauric demeura un chroniqueur actif et régulier du quotidien l’Humanité pour lequel il recensa les livres d’histoire, notamment relatifs au XVIIIe siècle et à la Révolution française. En 2004, il rendit un hommage appuyé à son maître Albert Soboul, dans un ouvrage biographique. En 2007, au terme d’une campagne dominée par la question du rassemblement des forces de la gauche dite anti-libérale après le succès du « non » au référendum sur la constitution européenne, il appela à se ranger derrière la candidature de Marie-Georges Buffet à l’élection présidentielle. En 2010-2011, il s’engagea résolument en faveur de la candidature de Jean-Luc Mélenchon pour le Front de gauche. Bon connaisseur du marxisme, il publia au cours de l’année 2009 un essai dans lequel il analysait les rapports historiques et dialectiques entre l’histoire de la Révolution française et la pensée marxiste.

Père de trois enfants, divorcé, Mazauric épousa le 19 septembre 1981 à Nîmes (Gard) Simone Martin, philosophe et historienne des sciences, qui devint professeur à l’Université de Nancy 2.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article140753, notice MAZAURIC Claude, Gilbert, Clément par Julien Louvrier, version mise en ligne le 5 juin 2012, dernière modification le 14 mai 2013.

Par Julien Louvrier

Séminaire des historiens communistes (14-15 octobre 1972)
Séminaire des historiens communistes (14-15 octobre 1972)
au premier rang, de gauche à droite, Jacques Thobie (caché), Jacques Girault, Claude Mazauric, au deuxième rang, Raymond Huard, Roger Bourderon, Claude Mesliand, au troisième rang, à droite, Roger Martelli, Jean Duma, Bernard Chambaz. Au troisième rang, Jean-Pierre Vaudon (avec la barbe).

ŒUVRES CHOISIES : Babeuf et la conspiration pour l’égalité, Paris, Éditions Sociales, 1962. — « Réflexions sur une nouvelle conception de la Révolution française », dans Annales Historiques de la Révolution Française, 1967, p. 339-368. — Sur la Révolution française. Contributions à l’histoire de la Révolution bourgeoise, Paris, Editions Sociales, 1970, (rééd. 1984). — Avec François Hincker Histoire de la France contemporaine, tome 1, « 1789-1799 », Paris, ES-Livre Club Diderot, 1978. — Jacobinisme et Révolution, Paris, ES, 1984. — Robespierre. Ecrits, Paris, E.S., 1988. — Albert Soboul, 1914-1982. Essai de biographie intellectuelle et morale, éditions d’Albret, 2004. — L’histoire de la Révolution française et la pensée marxiste, Paris, PUF, 2009. — Babeuf. Ecrits (4e édition), Paris, Le Temps des cerises, 2010. — Jean-Jacques Rousseau à vingt ans, Au Diable Vauvert, 2011.

SOURCES : Archives du comité national du PCF. — Steven Kaplan, Adieu 89, Fayard, 1993. — Christine Le Bozec et Eric Wauters, Pour la Révolution française, Rouen, PUR, 1998, 558 p. — « Histoire et engagement. Avec Claude Mazauric », entretiens de Claude Mazauric avec Julien Louvrier, Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n°104, avril-juin 2008, p. 11-166. — Julien Louvrier, « Penser la controverse. La réception du livre de François Furet et Denis Richet, La Révolution française, dans AHRF, 2008, p.151-176. — Frédérique Matonti, Intellectuels communistes, Paris, La Découverte, 2005. — Documents divers confiés à l’auteur. — Notes de Jacques Girault.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément