Né le 30 avril 1944 à Nice (Alpes-Maritimes) ; normalien de la rue d’Ulm ; enseignant-chercheur en sociologie à l’Université Paris 8 (Vincennes-Saint-Denis), membre de l’UEC, co-fondateur de l’UJCml (Union des Jeunesses Communistes marxistes-léninistes), membre de la Gauche prolétarienne, coresponsable du journal J’accuse.

Robert Linhart
Cliché pris par Marnix Dressen le 14 février 2012 chez Robert Linhart
Robert Linhart naquit dans des circonstances dramatiques, ses parents vivant cachés dans les Alpes-Maritimes. Les parents de Robert Linhart, étaient tous deux originaires de Pologne. Lorsqu’il arriva en France à la fin des années 1930, son père Jacob (dit Jacques) Linhart ne put faire reconnaître son diplôme de juriste. La carrière d’avocat qu’il ambitionnait avant son émigration lui fut de ce fait interdite dans son pays d’accueil. Il devint alors représentant en « tout ce qu’on peut avoir, de tout ce qu’on peut toucher », pour faire vivre sa famille (Virginie Linhart, 2008, p. 16). Devenu conseiller juridique selon les uns, expert comptable pour les tailleurs du Sentier selon sa petite- fille, il termina sa carrière professionnelle comme consultant en entreprise. Avant de se marier, son épouse Masza (dite Maryse) née Finkielsztejn, vendait avec succès des dessins de mode à Varsovie. Après son mariage, elle devint femme au foyer pour élever Robert et sa sœur, la sociologue Danièle Linhart (née en 1947). Robert Linhart n’a connu aucun de ses quatre grands-parents, tous victimes de la « shoah par balles ».
La mère de Robert Linhart n’exprimait aucune conviction politique. Quant à son père, quoique non militant ni même adhérent d’une quelconque organisation à caractère politique, il incarnait un ethos de « socialiste modéré ».
Si les parents de R. Linhart n’étaient pas clairement engagés, on ne peut dire la même chose de ses conjoints. Il se maria avec France Ducosson-Linhart, qui dans les années 1970 s’établit quelques mois dans une imprimerie de Charleroi en Belgique. Avant cette union, R. Linhart s’était marié avec Nicole Colas, étudiante en pharmacie dans les années 1960, militante de l’Union des étudiants communistes (UEC). Ils eurent eu deux enfants Virginie (née en 1967) et Pierre (né en 1970). Après son divorce (en 1972), R. Linhart épousa Ana-Maria Galano-Moscovite, aujourd’hui décédée. Maoïste au Brésil, exilée en Suisse et au Portugal où ils firent connaissance en 1975 à la faveur d’un voyage de Robert dans le sillage de la Révolution des œillets, ils eurent une fille, Clara (née en 1977).
Dès ses toutes premières années de scolarité, R. Linhart se montra un bon élève. Alors qu’il était lycéen en filière de lettres classiques il s’engagea en politique. Vers 1960 ou 1961, dans le contexte de la guerre d’Algérie, il milita au Front universitaire antifasciste. C’est dans ce lycée Claude Bernard (non loin de chez lui, Porte d’Auteuil dans le XVIe arrondissement de Paris), qu’il reçut l’enseignement de deux professeurs dont il garda le souvenir. D’abord Louis Poirier qui devint Julien Gracq (1910-2007) qui y enseignait l’histoire et la géographie. Il suivit aussi les cours du philosophe Michel Deguy (né en 1930), aujourd’hui poète réputé. R. Linhart se souvint que s’étant ouvert à ce dernier de son projet de candidater à une bourse de l’American Field Service qui lui permettrait de voyager aux Etats-Unis, M. Deguy le lui avait déconseillé, de peur qu’il devint « représentant en Coca-Cola ». Sur le conseil de son professeur, R. Linhart décida de s’inscrire en classes préparatoires, alors que ses parents ignoraient encore l’existence de l’École normale supérieure (ENS). En 1959, ses résultats scolaires lui permirent d’intégrer le lycée Louis-Le-Grand où il suivit trois années durant des classes préparatoires aux grandes écoles (une hypokhâgne et deux khâgnes).
Mais c’est à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, que R. Linhart intégra à l’automne 1963, qu’il rencontra - véritable révélation -, le philosophe Louis Althusser (1918-1990). L’auteur de Pour Marx (1965) devint rapidement son père spirituel. Robert Linhart, friand d’une pensée philosophique renouvelée, devint l’un des étudiants préférés de cette véritable cathédrale intellectuelle. L’estime était réciproque. Le jeune normalien se lia aussi d’amitié avec Hélène Rytmann, épouse du philosophe.
À cette époque, il rencontra Jose Caballero, un des pionniers du maoïsme (on disait marxisme-léninisme). Une autre figure intellectuelle marqua Robert : l’économiste et historien Charles Bettelheim* (1913-2006). Il contribua à sensibiliser R. Linhart à la question du sous-développement. C. Bettelheim était un ami de la Chine rouge. À l’instar de L. Althusser, il ne franchit jamais le pas de l’adhésion, mais fut un compagnon de route de l’Union des Jeunesses Communistes marxistes-léninistes (UJCml), (le mouvement que fonda R. Linhart) et présida les Amitiés Franco-chinoises.
Délaissant le monde des concours (comme certains de ses pairs, il refusa de se présenter à l’agrégation de philosophie), R. Linhart se lança dans la recherche en sciences sociales. Il rédigea un mémoire de DEA sur N. Boukharine dirigé, de loin, par R. Aron. R. Linhart prépara ensuite un doctorat de troisième cycle Lénine Taylor et les paysans sous la direction du philosophe François Châtelet* (1925-1985), professeur à l’Université de Vincennes. Ce titre ouvrit à Robert le corps des maîtres assistants (bientôt transformé en maîtres de conférences). Il fit toute sa carrière professionnelle au sein du Département de philosophie de l’Université Paris VIII, jusqu’à sa retraite en 2009.
La rencontre avec L. Althusser entraîna l’adhésion de Linhart à l’UEC. Avec d’autres « Ulmards », il participa à toutes les luttes théoriques sans rechigner devant les querelles épistémologiques. Le structuralisme était aussi à l’honneur. Tout ce qui était anti phénoménologique et s’inscrivait dans un retour aux sources (Lacan, notamment prônait lui aussi un retour à Freud) les intéressait. Toutefois, les althussériens ne formaient pas un groupe homogène et d’ailleurs, ils ne tardèrent pas à se diviser entre ceux qui étaient surtout attirés par la psychanalyse, les plus nombreux selon C. Delacroix, et ceux qui choisirent de poursuivre une lutte plus explicitement politique.
Sur le plan des luttes politiques, en alliance avec les communistes orthodoxes les Althussériens participèrent notamment à l’élimination du courant des « Italiens ». Mais alors qu’une partie des Althussériens voulait poursuivre la lutte contre les réformistes au sein même du PCF, d’autres, exclus de l’UEC par leurs anciens alliés, décidèrent en décembre 1966, de fonder l’UJCml à Poissy dans les Yvelines. Ils étaient semble-t-il une centaine (dont une trentaine d’Ulmards) et R. Linhart était leur leader. Les jeunes sympathisants de la Chine ne se disaient pas encore « maoïstes », ni « prochinois », deux qualificatifs jugés stigmatisants attribués par leurs adversaires. La formule choisie fut « marxiste-léniniste » ce qui signifiait que l’UJ comme son maître en communisme prônait un retour à Marx (et plus précisément au Marx matérialiste, celui de la maturité si l’on en croit Althusser), et aussi à Lénine.
C’est aussi dans le contexte de la division du mouvement communiste international et de la Révolution culturelle chinoise, qu’en août 1967, à l’invitation du Parti communiste chinois, R. Linhart conduisit une délégation de la toute jeune UJCml. Le courrier décrivant certaines étapes de son périple paraît rétrospectivement teinté d’une certaine fascination. Tandis qu’une partie de l’UJCml était enthousiasmée à la vue de la « Grande Révolution Culturelle Prolétarienne », une autre partie des jeunes communistes marxistes-léninistes menait des enquêtes dans différentes régions de France (en Bretagne, dans le Gard, etc.).
Au mois de septembre 1967, le récit que firent les étudiants au retour de leurs brèves plongées dans la classe ouvrière (notamment chez Perrier à Vergèze dans le Gard) et le récit de ceux qui revinrent de Pékin, à commencer par celui de R. Linhart lui-même, poussèrent ce dernier à lancer un « mouvement de rectification » dans la veine de ceux qui déchiraient la Chine rouge. À l’automne, R. Linhart lança le « mouvement d’établissement ». Une trentaine de volontaires se firent recruter dans les usines ou les docks, pour mener des investigations à la façon de Mao (« qui n’a pas fait d’enquête n’a pas droit à la parole »), répandre le message révolutionnaire et encourager à l’émergence d’une « CGT de lutte des classes ».
Quand éclata le printemps révolutionnaire de 1968, R. Linhart exprima une profonde défiance pour les manifestations qui se déroulaient au Quartier latin. Il y vit un « complot social démocrate ». Interdiction fut faite par l’UJCml elle-même à ses propres militants de participer aux manifestations. Le 10 mai, R. Linhart, victime d’importants troubles psychiques, fut interné et plongé dans une « cure de sommeil » pour de longs mois. L’UJCml organisa le 16 mai une manifestation en direction de Renault-Billancourt. Elle entendait prêter main forte aux ouvriers qui occupaient leurs ateliers.
Après l’été 1968, Benny Lévy, rival de R. Linhart, accusa publiquement l’ancien leader d’aveuglement politique. Alors que l’UJCml se brisait en plusieurs morceaux, Benny Lévy, sous le pseudonyme de Pierre Victor, lui aussi non dénué de charisme, prôna avec succès la fondation d’une nouvelle organisation, la Gauche prolétarienne (GP). Elle vit le jour en octobre et s’auto dissout cinq ans plus tard, à l’automne 1973. Ceux des anciens militants de l’UJ qui ne se tournèrent pas résolument vers la psychanalyse lacanienne ou qui ne participèrent pas à la fondation de la GP, adhérèrent au PCMLF, l’autre pôle « marxiste-léniniste », né en décembre 1967 du Mouvement Communiste de France, une petite scission du PCF au milieu des années 1960. D’autres encore rejoignirent des militants du Mouvement du 22 mars de Nanterre pour fonder Vive le communisme, mouvement qui devint Vive La Révolution en juillet 1969. Pour sa part, R. Linhart fut de l’expérience de la GP, et à peine fut elle créée, qu’il s’établit pour quelques mois.
L’Établi, paru en 1978 aux éditions de Minuit, raconte sa plongée en usine onze mois durant (jusqu’en juillet 1969, date de son licenciement), analyse un conflit du travail contre les récupérations que l’employeur, Citroën à la porte de Choisy, voulait imposer aux ouvriers, surtout des immigrés, quelques mois après la longue grève du printemps 1968. Le considérable succès de cet ouvrage, publié une décennie après la plongée en milieu ouvrier qu’il relatait, repose avant tout sur une saisissante description du travail taylorisé et des modes de gestions de la main d’œuvre alors à l’honneur dans l’industrie automobile, paradigme du fordisme. L’ouvrage est un classique souvent étudié dans les départements de sociologie de l’université, mais aussi dans les lycées, quelques-unes de ses bonnes pages figura dans les manuels de sciences économiques et sociales.
R. Linhart partit ensuite à l’armée, ce qui n’était pas vraiment dans la ligne des maoïstes, et fit un an d’entraînement de commando dans des conditions difficiles. Il était content d’éprouver la résistance de son corps et d’apprendre à manier les explosifs. Dans un cadre militant, il était connu pour son courage physique.
A partir du mois de janvier 1971, la GP entendit se doter d’un J’accuse, un organe d’expression qui serait un peu différent de la Cause du Peuple, organe officiel du mouvement, « populaire par son contenu » et « populaire par ses méthodes ». La direction de l’hebdomadaire (qui bientôt devint mensuel) revint à A. Gluksmann et R. Linhart, entourés d’un groupe d’intellectuels (J.-P. Sartre*, etc.) et de journalistes en vue, notamment du Nouvel Observateur. La relative indépendance de l’organe de presse par rapport à la GP ne dura pas. Dès le mois de mai, Benny Lévy imposa non sans difficultés une fusion entre La Cause du peuple, mieux contrôlée par l’organisation, mais dont l’intérêt politique n’avait cessé de diminuer, et J’accuse, au contenu plus vivant et au lectorat plus étoffé. Surtout, in petto, Benny Lévy reprochait à J’accuse de permettre à R. Linhart de reprendre de l’influence dans l’organisation. En juillet 1971, un procès politique contre les trois animateurs de J’accuse, tourna au fiasco. Presque quarante ans plus tard, Linhart n’a pas pardonné. « Benny était plus fanatique que moi. Il exigeait beaucoup des gens, alors que lui-même, il s’exposait peu », déclara-t-il à E. Launet de Libération (17 mai 2010).
À partir de décembre 1971, les révoltes des prisons, notamment en Lorraine, à commencer par celle de Toul le 5 décembre 1971, furent l’occasion de nouvelles luttes intestines à la GP. Fallait-il en parler et en quels termes ? R. Linhart proposait de s’éloigner d’un étroit ouvriérisme et de faire une place aux questions de société. Contre vent et marées il publia un numéro de La Cause du peuple-J’accuse sur la vie carcérale. Mais sa santé psychique était encore fragile et il fut rapatrié d’urgence à Paris pour entrer en clinique.
Le 16 novembre 1980, dans un accès de démence, L. Althusser étrangla sa femme. Le 23 janvier 1981, un non lieu fut prononcé par la Justice, en application de l’article 64 du code pénal, selon lequel « il n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au moment de l’action ». Ce non lieu, il le devait à son état psychiatrique mais aussi à la mobilisation de ses proches et notamment de R. Linhart qui se jeta de toutes ses forces dans ce combat. Mais l’événement était trop rude pour qu’il le supportât. Au printemps 1981, R. Linhart tenta de se suicider. Lorsqu’il se réveilla d’un long coma de type 3, il plongea dans un quasi silence de vingt-cinq ans que sa fille Virginie a raconté dans un livre émouvant (V. Linhart, 2008). Elle a aussi fait connaître la véritable résurrection qu’un moment son père a connue à la suite d’une anesthésie générale nécessaire pour l’opérer du bras après une mauvaise chute devant sa bibliothèque.
Retraité, R. Linhart avait des projets éditoriaux qui s’inscrivaient dans la lignée de ses engagements passés. A propos de la réédition de son livre Lénine, Taylor et les Paysans en 2010, il écrivait : « Trente-quatre ans ont passé (…) : les analyses contenues dans ce livre restent pertinentes à mes yeux ; je n’en changerais pas une ligne… » (Site des éditions du Seuil).
De tous les leaders qui ont encadré la gauche extra-parlementaire dans les années 1960 et 1970, R. Linhart est probablement un de ceux qui avait conservé une des meilleures réputations. Elle tient à la fois à une forme de fidélité à ses idéaux, à ses capacités intellectuelles, à son charisme, à son humanité (nonobstant ses exigences et dogmatismes lors du printemps révolutionnaire de 1968), à son talent d’orateur et d’auteur, et aussi peut-être à sa fragilité personnelle.

ŒUVRE CHOISIE : Lénine, les paysans, Taylor, Paris, Le Seuil , 1976, (rééd. 2010). — L’Établi, Paris, Minuit, 1978, 179 p. — Le sucre et la faim : enquêtes dans les régions sucrières du Nord-est brésilien, Paris, Éditions de Minuit, 1981, 96 p.

SOURCES : Laure Adler, « Hors champ » : Robert Linhart, France culture, 1er fév. 2011. — Louis Althusser, Étienne Balibar, Roger Establet, Pierre Macherey et Jacques Rancière, Lire le Capital, Paris, la Découverte, 1965 (rééd. PUF, 1996). — Louis Althusser, Lettres à Hélène, présentées par B. H. Lévy, Paris Grasset, 2011. — Louis Althusser, Pour Marx, Avant-propos d’Etienne Balibar, Paris, Editions Maspero, 1965. — Christian Delacroix, « L’engagement radical de la rue d’Ulm » in Ph. Artières et M. Zancarini-Fournel (dir), 68, une histoire collective : 1962-1981, Paris, La Découverte, p. 125-131. — Marnix Dressen, "Le lancement du mouvement d’établissement, à la recherche de la classe perdue", in 1968, Exploration du mai français, tome 2, Les Acteurs (R. Mouriaux, A. Percheron, A. Prost, D. Tartakowsky, édit.), Paris, L’Harmattan (Logiques sociales), 1992 b, p. 229-246. — Marnix Dressen, Les étudiants à l’usine, mobilisation et démobilisation de la gauche extraparlementaire en France dans les années 1960-1970, le cas des établis maoïstes, Institut d’études politiques de Paris, Thèse de doctorat en sociologie, Jean-Daniel Reynaud, dir. 1992. — Edouard Launet, « Rétabli », Libération, 17 mai 2010. — Jean-Pierre Le Dantec, Les Dangers du soleil, Paris, Presse d’aujourd’hui (col. Ciel ouvert), 1978. — Virginie Linhart, Le jour où mon père s’est tu, Paris, Éditions du Seuil, 2008. — Virginie Linhart, La vie après, Paris, Le Seuil, 2012. — Patrick Rotman et Hervé Hamon, Génération, T.1 Les années de rêve, Paris, éd. Du Seuil, 1987 ; Génération, T.2 Les années de poudre, Paris, éd. Seuil, 1988.

Marnix Dressen

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