LEQUENNE Michel, Fernand, Jules, dit Maurin Michel, dit Géraume Pierre, dit Ramos, dit Delobel Michel, dit Leuwen Michel, dit Hoffmann.

Par Jean-Guillaume Lanuque

Né le 25 mai 1921 au Havre (Seine-Inférieure, Seine Maritime) ; commis dans le négoce des cotons bruts, lecteur, correcteur dans l’édition ; écrivain ; membre des Auberges de Jeunesse, trotskyste à partir de 1943, membre du Groupe « Octobre », dirigeant du PCI (SFQI), puis du PCI exclu jusqu’en 1955, membre ensuite de la Nouvelle Gauche, de l’UGS, du PSU jusqu’en 1965, et, à partir de 1961, parallèlement dirigeant du PCI (SFQI), puis de la LC et de la LCR jusqu’en 1988, ainsi que de la direction de la IVe Internationale de 1965 à 1981 ; syndicaliste à la CGT de 1946 à 1953, à FO de 1953 à 1956, puis au syndicat des correcteurs CGT à partir de 1956.

Marcel Lequenne
Marcel Lequenne

Michel Lequenne naquit au Havre, dans une famille d’employés aux origines paysannes. Son père, Robert Lequenne (2 février 1894-5 mai 1975), après son certificat d’études, travailla d’abord comme petit commis dans le négoce, avant de devenir chef comptable de l’agence centrale de la Banque nationale de commerce (BNC), au Havre. Sa mère, Madeleine (1896-1986, née Grendel), était femme au foyer. Le couple eut, outre Michel, deux fils : l’aîné, Jacques (1918), et le benjamin, Gilbert (1922-1996). Le milieu familial, par le biais du père, non militant mais porté à gauche (votant radical-socialiste avant 1936, socialiste après), éleva ses fils dans la liberté de penser, athée et critique, et encouragea chez le jeune Michel le goût de la lecture ; la vie au foyer baignait d’ailleurs dans une atmosphère de libre discussion. La famille habitait alors au Havre, impasse Eiffel. De plus, Michel était proche de sa grand-mère, avec qui il passa de longues périodes de ses dix premières années à Bizy, petit village près de Vernon, puis pendant toutes les vacances. À la suite de la crise économique, qui toucha la France dans les années 1930, Robert Lequenne se retrouva sans emploi ; début d’une période de dénuement dont souffrit toute la famille. Il occupa d’abord un travail sur les quais du Havre, puis fut engagé par un de ses anciens clients, agent immobilier, avant de devenir représentant de commerce de la maison britannique Reckitt Colman’s et Cie. Madeleine Lequenne complétait les revenus de la famille par des travaux de couture.

Le jeune Michel Lequenne, de faible constitution physique (il passa plusieurs mois au préventorium d’Héricourt-en-Caux, entre dix et onze ans), occupait la plus grande partie de ses loisirs à la lecture (littérature, histoire, philosophie) ; il avait alors l’intention de lire « tous les chefs-d’œuvre de l’humanité ». Autodidacte, il commença d’ailleurs très tôt à écrire, caressant le rêve de devenir écrivain : des vers à partir de dix ans, et même plusieurs pièces de théâtre, laissées inachevées, vers quatorze ans. Proche de son père, il l’accompagnait parfois, le samedi, voir ses amis francs-maçons (dont Robert Lequenne fut, de 1935 jusqu’en 1939). Outre ces derniers, il fut influencé par son professeur du cours du soir de classement de cotons (cours qu’il suivait en tant que jeune apprenti de négoce), Marcel Duteurtre ; par lui, il s’intéressa à la préhistoire et adhéra à la société géologique de Normandie et des amis du Muséum du Havre. Il avait suivi l’enseignement primaire à l’école communale (rue Massillon), couronné par le certificat en 1934, puis l’année d’études générales de l’école primaire supérieure. À l’issue, la famille ne pouvant lui financer de longues études, il choisit la filière commerciale, formation qu’il abandonna au bout de quelques mois, préférant rentrer directement dans la vie active.

Il avait alors quatorze ans, et travailla successivement chez deux courtiers du négoce de coton brut (Leplay, puis Baudouin), ses frères travaillant chez des négociants. Révolté par sa condition, il commença à se passionner pour la vie politique lorsqu’éclatèrent les grèves de 1936, puis la guerre civile espagnole. Il continuait cependant à beaucoup lire, puisqu’à dix-huit ans il avait lu l’intégralité des œuvres de Victor Hugo, une quantité d’œuvres romanesques et poétiques romantiques et l’essentiel des poètes, tragiques et historiens grecs. À dix-sept ans, il se décida à entrer aux Auberges de jeunesse. Ce fut un tournant dans sa vie. Sous l’influence de ses nouveaux amis, les lettres modernes, surtout Giono, puis Jean Rostand, et les écrivains du mouvement ouvrier comme Jules Vallès prirent une première place dans ses lectures. Intrigué par les procès de Moscou, et sur le conseil d’un ami franc-maçon de son père, il lut Faux Passeports de Charles Plisnier, pour lui première approche du stalinisme.

La guerre, puis l’exode, le conduisirent en Vendée, où il se fit valet de ferme pendant quelques mois. Revenu au Havre, les bombardements alliés et l’absence de travail le conduisirent avec sa famille au Mans, où son oncle était établi. Il travailla d’abord chez celui-ci comme magasinier et aide-comptable, puis devint employé d’un expert comptable. C’est parmi les ajistes du Mans qu’il découvrit le programme des Jeunes équipes unies pour une nouvelle économie sociale (JEUNES) de la gauche abondanciste. Il le défendit au congrès clandestin du Centre laïc des Auberges de jeunesse (CLAJ) en novembre 1940. Cela amena un délégué abondanciste, Henri Thomas, à prendre contact avec lui. Sur la recommandation du trotskyste Maurice Laval, il fut à ce congrès élu au comité national, qui ne se réunit jamais, le CLAJ étant fermé par la Gestapo en décembre. Croyant pouvoir continuer clandestinement l’activité ajiste, Michel Lequenne participa à la création d’un réseau d’auberges de jeunesse discrètes qui servirent d’étapes pour le transit vers la zone libre. Il entreprit en ce temps de commencer des études de chimie biologique, que stoppa en 1942 le Service du travail obligatoire (STO), auquel il décida d’être réfractaire.

Michel Lequenne gagna alors Paris où il fut, peu de temps, ouvrier chromeur, puis aide-comptable à l’usine Billaut d’Aubervilliers. Il retrouva alors Henri Thomas, devenu trotskyste et membre du groupe « Octobre », récemment créé. C’est celui-ci qui transmit à Michel Lequenne ses premières publications des différentes organisations trotskystes, ce qui l’amena à adhérer au groupe de son ami. Ne pouvant vivre illégalement à Paris, il rejoignit un groupe d’anciens ajistes de la région de Dreux, travailla là un moment comme ouvrier agricole, dut fuir à nouveau, et, ayant enfin trouvé le moyen d’acquérir de faux papiers au Mans, obtint grâce à l’aide de son ancien patron un poste de chef-comptable dans la Société laitière du Val-de-Braye, à Savigny sur Braye (Loir-et-Cher), où il constitua un groupe de jeunes, réfugiés là (dont plusieurs devinrent membre du Parti communiste internationaliste -PCI- après la Libération). En septembre 1943, il fut officiellement intégré au groupe « Octobre » par Henri Molinier. Les arrestations de membres du Parti ouvrier internationaliste de février 1944, survenues en plein processus d’unification des trois formations trotskystes dans le PCI - section française de la Quatrième Internationale (PCI-SFQI), coupèrent son contact avec le groupe « Octobre ». En conséquence, et le débarquement américain ayant lieu peu après, il quitta son refuge, regagna Paris en juin, retrouva le contact, fut intégré à la nouvelle organisation et, muni de nouveaux faux papiers, fut envoyé travailler, comme terrassier, sur les chantiers de la SNCF de La Chapelle. Le travail d’agitation qu’il y fit eut comme résultat qu’après la Libération, il fut élu délégué CGT de son chantier, puis devint secrétaire du comité inter-chantiers, avant d’être élu membre du comité central d’entreprises, Sainrapt et Brice. Il fut un des dirigeants d’une grève pour le ravitaillement suivie d’une manifestation à la direction de la SNCF. Cette activité inquiéta la direction de la fédération du Bâtiment, composée de membres du PCF, qui soupçonnèrent son trotskysme -bien qu’il ait fait une adhésion « entriste » dans ce parti- et qui réussirent à le faire licencier de son entreprise. Quoique devenu de ce fait sans poste syndical, il se maintint sur les chantiers en se faisant aide-cimentier dans une entreprise tenue par la Confédération nationale du travail. Sa santé résistait mal à ces métiers.

Nommé membre permanent de la direction régionale parisienne du PCI-SFQI, il appartenait à la « gauche » du parti, dont Pierre Frank était le principal dirigeant. Au début de 1946, il devint membre suppléant du comité central, recommandé par Marcel Gibelin et Marcel Bleibtreu. Au congrès de l’été suivant, il devint membre titulaire, mais la direction passa à l’aile dite « de droite » d’Yvan Craipeau, Paul Parisot et Albert Demazières. Il fut chargé par celle-ci, comme demi-permanent, de l’organisation du PCI-SFQI dans la Seine-et-Oise Nord où Craipeau avait obtenu 13000 voix aux élections précédentes. Ce poste supprimé, il fut correcteur de la revue Quatrième Internationale jusqu’à la rentrée de 1947, où, sur recommandation de Jean Malaquais, il fit son entrée modeste dans l’édition, aux éditions du Pré-aux-Clercs, d’abord comme représentant, puis comme comptable, enfin comme secrétaire à tout faire. Cette même année, il avait été désigné pour suivre les cours d’une école internationale de cadres de la IVe Internationale. C’est là qu’il rencontra Soledad Estorach, qui avait été en Catalogne membre de la CNT-FAI dès l’âge de quinze ans. Elle avait participé à la guerre civile comme membre des « Mujeres libres », puis avait été emprisonnée en France en 1939, s’était enfuie, et rentrée en Espagne où elle avait vécu dans la clandestinité pendant toute la Guerre mondiale ; elle y avait rencontré un militant trotskyste avec lequel elle venait de revenir en France. Elle devint la compagne de Michel Lequenne et ils se marièrent à un moment où on craignait l’expulsion vers l’Espagne des réfugiés récents. Ils vécurent ensemble jusqu’en 1957. C’est collectivement qu’ils commencèrent à traduire les œuvres de Christophe Colomb, en 1955. Cette collaboration dura jusqu’à la mort de Soledad, en 1993.

La « gauche » du PCI-SFQI reprenant la majorité à la fin de 1947, puis la scission de l’aile droite qui rejoignit le Rassemblement démocratique révolutionnaire, amenèrent la direction à refaire appel à Michel Lequenne à des postes de permanent ou de demi-permanent (suivant les moyens financiers du parti), tout en conservant sa place aux éditions du Pré-aux-Clercs par l’entremise de sa femme qui occupait son poste en son absence. Marcel Gibelin, qui avait pris la direction du journal du parti, La Vérité, l’y fit écrire. Son activité de journaliste politique devint encore plus importante quand la direction du journal passa à Marcel Bleibtreu, qui fit de lui son adjoint. Pour les élections municipales du 9e secteur de Paris (XIXe et XXe arrondissements), le 19 octobre 1947, il fit partie de la « liste d’unité révolutionnaire » présentée conjointement par le PCI-SFQI et les Jeunesses socialistes. De 1948 à 1950, la rupture de la Yougoslavie avec l’URSS fut au centre de son activité. À ce titre, le comité central du PCI-SFQI lui confia la responsabilité de la brigade Jean Jaurès, première de celles envoyées en Yougoslavie, aux fins de travail et d’enquête, sous le slogan : « Le courage c’est de chercher la vérité et de la dire ». Il en fut nommé commandant vers la fin du voyage. C’est également en 1950 qu’il devint secrétaire de rédaction de la revue Contemporains, créée par des intellectuels qui rompaient avec le PCF sur l’affaire yougoslave, dont Jean Cassou, Clara Malraux et Jean Duvignaud. Il fut également, sous le pseudonyme de Pierre Géraume, le rédacteur de la chronique littéraire du périodique syndical l’Unité.

En 1951, Michel Lequenne fut de la majorité du comité central — auquel il avait été élu élu au VIIe congrès du PCI-SFQI, en juillet de la même année — qui s’inquiéta du tournant du secrétaire de l’Internationale, Michel Pablo, qui, à partir de la guerre de Corée, déduisait l’inévitabilité prochaine d’une Troisième guerre mondiale, en tirait la théorie de deux camps mondiaux et, en conséquence, la nécessité d’un entrisme généralisé. Ce fut le début, dans la section française, d’une année de violentes luttes de tendances opposées. Le dirigeant principal de la majorité étant Marcel Bleibtreu, dont Michel Lequenne était proche, il se trouva en pointe dans ce conflit, et fut donc exclu avec la majorité française en juin 1952. Dans ce PCI exclu, il fut membre du comité central et du bureau politique, et devint rédacteur en chef de La Vérité, dont Marcel Bleibtreu était le directeur politique, et les rédacteurs principaux, Lucien Fontanel, Daniel Righetti*, Stéphane Just et Basile Karlinsky. A la fin de l’année 1952, il fut également, avec Robert Chéramy, responsable du Cercle Lénine, lieu de débats auxquels participèrent de nombreux intellectuels, parmi lesquels Daniel Guérin et Adamov. Une nouvelle lutte de tendance opposa, de façon sous-jacente dès 1952, et plus concrètement à partir de 1953, un courant dirigé par Pierre Lambert, partisan d’un travail surtout syndical, et le courant -bientôt minorisé- que dirigeaient Marcel Bleibtreu et Michel Lequenne, qui furent d’ailleurs amenés à quitter la direction du journal en juillet. Les divergences concernaient tout particulièrement l’URSS, en pleine évolution selon eux. Leur opposition devint aiguë avec l’insurrection algérienne de la fin 1954 -Marcel Bleibtreu et Michel Lequenne souhaitant essayer de réconcilier les différentes tendances issues de la crise du MTLD plutôt que de soutenir uniquement Messali Hadj et ses partisans, et conduisit à leur exclusion en mars 1955 et à la sortie de leur tendance du PCI exclu, laquelle constitua le Groupe bolchevik-léniniste (GBL), publiant un bulletin ronéotypé : Trotskysme.

Pendant cette période, Michel Lequenne continua à travailler aux éditions du Pré-aux-Clercs, jusqu’au dépôt de bilan de celles-ci, puis aux éditions Bourrelier à partir de 1953, comme technicien de fabrication. Il quitta alors la CGT en 1953 pour la CGT-FO, ce qui lui permit de donner vie à une section syndicale dans cette entreprise, où des délégués furent élus et un comité d’entreprise constitué. Il devint secrétaire du syndicat FO de l’édition. C’est alors qu’il découvrit l’existence des écrits de Christophe Colomb et entreprit leur traduction avec Soledad Estorach. Ce travail se révélant beaucoup plus ardu que prévu et exigeant de longues recherches, il démissionna des éditions Bourrelier et prit un poste de comptable à mi-temps à l’agence littéraire Odette Arnaud, passant le reste de son temps à la Bibliothèque nationale. De la traduction, il passa aux recherches sur les points obscurs de la vie de Colomb, qui l’occupèrent des années durant, l’amenant à montrer que le but de celui-ci était la recherche d’un continent inconnu au sud de l’Asie, qu’il crut avoir découvert avec l’Amérique du Sud. Sans financement de ce travail, et la vie du couple frisant la misère, Michel Lequenne obtint un poste de lecteur-correcteur aux Éditions mondiales (Del Duca), le 14 avril 1956, par le Syndicat des Correcteurs, revenant ainsi à la CGT. C’est alors qu’il était encore à FO, qu’entré dans les jeunesses syndicalistes de cette confédération, il participa activement, en 1955, à la formation du Comité des jeunes contre l’envoi du contingent en Algérie, comité qui réunit un bref temps de nombreuses organisations de jeunesse, des Éclaireurs de France aux Jeunesses communistes, que leurs organisations « adultes » rappelèrent bientôt à l’ordre. En 1960, il signa également le Manifeste des 121.

Le Groupe bolchevik-léniniste (GBL) décida en 1956 d’entrer dans la Nouvelle gauche (NG) qui venait de se constituer. Mais cela entraîna une partie du petit groupe, autour de Charles Margne* et de Georges Mougard*, à le quitter. Michel Lequenne y forma un groupe local dans le XVIIIe arrondissement, puis un cercle Renault, et participa à la commission syndicale. Quand la NG fusionna avec le Mouvement de libération du peuple (MLP) pour former l’Union de la gauche socialiste (UGS) qui ne tolérait plus la double appartenance, le GBL se dissout et cessa la parution de Trotskysme, mais fonda la revue Tribune marxiste, à la rédaction de laquelle se joignirent des personnalités comme Edgar Morin*, Gérald Suberville*, Denis Berger* et Gérard Spitzer*. Avec la fondation du PSU, en avril 1960, Tribune Marxiste devint la Revue marxiste, tandis que Michel Lequenne et Albert Roux y fondaient la tendance « socialiste révolutionnaire » (SR), s’efforçant dans un premier temps de rassembler tous les trotskystes du nouveau parti. Cette initiative conduisit à la fin de l’année à l’ouverture de discussions avec les membres du PCI-SFQI, pour une éventuelle réintégration. Ces propositions aboutirent, mais pour une partie seulement de l’ancien GBL, une dizaine de militants, dont Michel Lequenne et Albert Roux, entraînant en plus quelques militants dispersés, dont André Calvès* et quelques membres de la tendance SR. En revanche, ceux qui étaient devenus l’équipe de rédaction de la Revue Marxiste, Marcel Bleibtreu*, Jean Baumgarten*, Jean-Marie Vincent*, refusaient ce retour à la IVe Internationale. Michel Lequenne, rapidement intégré au comité central et au bureau politique, y fut bientôt le principal rédacteur de La Vérité des Travailleurs, qui devint, sur son insistance, L’Internationale, en juin 1962, et dont il assuma la direction jusqu’en février 1968. Il collabora régulièrement, de 1965 à 1974, à la revue Quatrième Internationale, y suivant en particulier toute la littérature du samizdat. Il continua cependant d’appartenir au PSU, et fut membre de son comité national, de la fin 1963 à 1965, date à laquelle il en démissionna. L’essentiel de son activité y avait été consacrée à l’opposition à la guerre d’Algérie avec, en particulier, les premières manifestations-surprises. Il fut candidat aux élections, à Bagneux (avec Henri Leclerc comme suppléant). En décembre de cette année 1965, délégué au VIIIe congrès mondial de la IVe Internationale, premier congrès auquel il participait, il fut élu au comité exécutif international (CEI), avec Alain Krivine comme suppléant. Dans le même temps, il collaborait à La Voie communiste de Denis Berger et Gérard Spitzer*. Il fut aussi membre du Comité Pérou, avec Gérard Suberville et Désirée Lieven*, formé pour la libération d’Hugo Blanco. Parallèlement à cette activité politique, il donna, dans ces années soixante, à la revue de science-fiction Satellite, une chronique d’une quinzaine d’études sur la littérature utopiste.

Professionnellement, il fut lecteur-correcteur aux Éditions Arthaud, d’avril 1962 à novembre 1967, puis en démissionna pour devenir chef du service de lecture-correction de l’Encyclopaedia Universalis, poste qu’il conserva jusqu’à la fin de la publication de la première édition, en décembre 1974 ; il rédigea en particulier l’article consacré à Trotsky et au trotskysme. En 1955, il adhéra au syndicat des correcteurs et fut en 1966 élu au comité du syndicat des correcteurs CGT, où il créa le secteur de l’édition, et demeura jusqu’en 1968. Il fit, en mai, adopter une position de soutien à la lutte du mouvement étudiant, et fut le rédacteur de la résolution que l’assemblée générale du 25 mai adopta et qu’il lut au meeting du stade Charléty. À la fin de cette année, il devint délégué du personnel de l’Encyclopaedia, y réalisa une unité d’action syndicale CGT-CFDT. De ce fait, il se trouva à la direction des deux grèves qui secouèrent l’entreprise (en février-mars 1970 et en mars-avril 1974), premières dans l’édition, et qui aboutirent toutes deux à un succès (la première obtenant le salaire égal à travail égal, la seconde se traduisant par le paiement des heures de grève, l’augmentation des salaires et l’obtention de larges indemnités de licenciement pour la fin de la première édition). Ces grèves firent d’ailleurs école, Michel Lequenne et d’autres dirigeants étant appelés ensuite comme conseillers des grèves des PUF et d’Atlas.

À l’issue du mouvement de 1968, et quoiqu’il fut favorable à la fusion du PCI-SFQI et de la Jeunesse communiste révolutionnaire dans la Ligue communiste (LC), il ne participa pas au congrès de fusion et retourna à la base, formant une cellule « éditions ». Il avait connu une grave crise personnelle, suite à la rupture en 1967 avec sa deuxième épouse qui n’acceptait pas son mode de vie et son activité, puis avait rencontré une troisième compagne dont il venait d’avoir son premier enfant, sa fille Delphine. Il ne revint à la direction de la nouvelle section française de la IVe Internationale qu’à son IIe congrès, en juin 1971, et comme membre de la commission de contrôle. Quelque peu isolé parmi les représentants de la nouvelle génération militante, c’est pourtant avec les plus jeunes qui voulaient la création d’un mouvement autonome de jeunesse qu’il se trouva d’accord, et pour la participation des femmes de l’organisation au Mouvement de libération de la femme. C’est avec certains de ces jeunes qu’il forma à la fin de 1972, une tendance, dite T3, qui se distinguait en particulier par des questions théoriques de fond : définition du prolétariat comme composé de tous les travailleurs n’ayant que leur force de travail à vendre, qu’elle soit manuelle ou intellectuelle ; définition du PS et du PCF comme deux types de partis ouvriers-bourgeois. C’est au titre de cette tendance qu’il réintégra le comité central lors du IIIe congrès de la LC en décembre 1972. L’année suivante, il fut de ceux qui approuvèrent la riposte violente au meeting du groupe Occident, riposte qui provoqua la dissolution de la LC. En février 1974, il participa au Xe congrès mondial de la IVe Internationale, où il apparut isolé entre la tendance majoritaire internationale et le courant animé par le Socialist Workers Party. Il s’opposait, en particulier, à la ligne de guérilla urbaine en Amérique latine. Il fut cependant élu membre de la commission de contrôle internationale. Au XIe congrès de 1979, devenu membre de la majorité, il redevint membre du CEI. Plusieurs fois membre du bureau politique de la Ligue, il avait décidé de se retirer du comité central quand il s’y représenta, suite aux discussions entamées en 1978 avec le CORQUI en vue d’une éventuelle réunification des deux courants, Ligue communiste révolutionnaire (LCR) et Organisation communiste internationaliste, à laquelle il était hostile, soutenu par une minorité de l’organisation. Cette opération se concluant par un échec, un congrès suivant, en novembre 1979, vit sa tendance, la T3, remporter 38% des voix, obtenant ainsi six sièges au bureau politique. Ce succès demeura cependant sans lendemain. Durant toutes ces années, il donna de nombreux articles à Rouge et à la nouvelle revue Critique communiste, dont il fut membre du comité de rédaction. Il anima également une chronique de critique d’art sur la radio Fréquence Libre.

Après sa sortie de l’Encyclopaedia Universalis, Michel Lequenne termina sa vie professionnelle dans la presse, comme correcteur au Journal officiel, jusqu’à son départ en préretraite en juin 1981. C’est à ce moment qu’avec sa compagne, mère de ses deux filles Delphine (née en avril 1968) et Anne (née en mars 1971), ils décidèrent de se séparer. Deux ans auparavant avait commencé la guerre d’Afghanistan. Il fut de la minorité de la LCR et de l’Internationale qui s’opposa vivement au soutien critique de l’URSS dans ce conflit. Un an plus tard, la majorité internationale fut inversée, et Michel Lequenne écrivit pendant onze ans de nombreux articles et études sur cette guerre et participa au Mouvement de soutien à la résistance afghane, à ses congrès, et à la séance du Tribunal Russell qui lui fut consacrée. Cette guerre venant après la révélation du génocide cambodgien, il rechercha une nouvelle solution au problème récurrent de la nature des États dits socialistes, travail de réflexion théorique que lui-même considère comme le plus important qu’il ait entrepris, et qui le faisait rompre avec l’analyse de ces États comme « ouvriers dégénérés » ou « déformés », ainsi qu’avec leur défense inconditionnelle, tout en continuant à rejeter les autres thèses qui s’y opposaient jusque-là (capitalisme d’État ou nouveau système impérialiste), et définissant la classe « nomenklaturiste » comme « naissante, embryonnaire, parasitaire » et ne pouvant être qu’éphémère. Trois ans après son élaboration, son analyse fut publiée dans la revue Quatrième Internationale, et il obtint qu’une discussion s’ouvrit, laquelle rallia une importante minorité de la LCR, puis de l’Internationale. Cela conduisit à la formation d’une tendance internationale, dite HH (Hoffmann et Hérédia, dirigeant trotskyste argentin), qui, tout en remettant en question la conception léniniste du parti, s’opposait en même temps au fédéralisme de fait de l’Internationale, et voulait son retour au principe de parti mondial centralisé. Au XIIe congrès mondial, en 1985, sur le refus de la candidature d’Hérédia au CEI, Michel Lequenne y refusa sa propre réélection. C’était là amorcer un retrait de l’Internationale, qui eut lieu en 1988, alors qu’il était encore membre du comité central de la LCR, à son VIIIe congrès. Il avait soutenu la campagne présidentielle de Pierre Juquin, et souhaitait poursuivre dans le sens d’un rassemblement large de l’extrême gauche. Le refus de la direction de la LCR, et le ralliement d’une grande partie de la T3 à la Nouvelle gauche de Pierre Juquin, le laissèrent isolé, avec peu de partisans. Depuis, il est cependant resté sympathisant de la LCR, continuant à écrire pour Critique communiste (et revenant même à sa rédaction élargie), pour les Cahiers du féminisme (chronique « les Grandes Dames de la littérature »), voire, à partir de la guerre du Golfe et pendant quelques années, une chronique « Ubu II » dans Rouge.

À partir de 1976, il participa, avec Michael Löwy, au groupe surréaliste maintenu. Sa sympathie pour le surréalisme remontait à 1952 et s’était serrée à partir du Manifeste des 121. Il s’était trouvé le dernier interlocuteur d’André Breton*, dans un débat où il proposait une reconstitution de la FIARI. Cela le conduisit à une grande amitié avec Vincent Bounoure. En 1990, sa participation au groupe surréaliste fut totale. Mais il s’en sépara en 1999 après la mort de Bounoure. Depuis la fin de 1967, il avait commencé à écrire sur les arts plastiques, articles sur des expositions, puis études d’esthétique et d’histoire de l’art. Depuis 1989, il est le chroniqueur d’art de l’hebdomadaire Politis. Donnant l’essentiel de son activité à l’écriture, au-delà d’oeuvres achevées, en attente d’édition, il écrit en parallèle ses Mémoires (le Catalogue), des essais (Contre révolution dans la Révolution, Défense de l’Utopie, Pour une nouvelle histoire de l’art) et un roman (Arthur et Viviane) Sa production écrite est considérable, couvrant des domaines aussi variés que la politique française et internationale, l’art, la littérature, l’histoire, voire l’humour. En avril 1998, il a épousé sa compagne Martine Roux

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article140297, notice LEQUENNE Michel, Fernand, Jules, dit Maurin Michel, dit Géraume Pierre, dit Ramos, dit Delobel Michel, dit Leuwen Michel, dit Hoffmann. par Jean-Guillaume Lanuque, version mise en ligne le 10 avril 2012, dernière modification le 14 août 2016.

Par Jean-Guillaume Lanuque

Marcel Lequenne
Marcel Lequenne

ŒUVRE : Marxisme et esthétique, Montreuil, La Brèche, 1984. — Christophe Colomb, Amiral de la mer Océane, Paris, Gallimard, 1992. — Elles, qui regardèrent Colomb, Ile-Neuve-d’Issac, Fédorop, 1997. — La Lithographie : deux cents ans d’art (à paraître). — Le trotskisme. Une histoire sans fard, Paris, Syllepse, 2005. — La révolution de Bilitis, Paris, Syllepse, 2008. — Le Catalogue (pour mémoires), Paris, Syllepse, 2010. — Grandes Dames des lettres, tome 1. De Sappho à Ann Radcliffe, Paris, Syllepse, 2011. — Imago Mundi : atlas de la découverte progressive du monde (inédit). — Introductions à ses traductions (en collaboration avec Soledad Estorach) : Œuvres de Christophe Colomb, sous le titre La Découverte de l’Amérique, Paris, Maspero-La Découverte, 3 vol. 1979-1991. — C. Colomb : Le Livre des prophéties (première traduction française), Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 1992. — Lope de Vega : Le Nouveau Monde découvert par Christophe Colomb, Paris, La Différence, 1992. — Introductions à Gaspar de Carvajal, Amazonie, ventre de l’Amérique (première traduction française du récit de la première descente de l’Amazone), Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 1994. — John Byron, Naufrage en Patagonie, Paris, Éditions Utz, 1994. — Préfaces à des catalogues de peintres - articles dans L’Affiche rouge, Cahiers du Féminisme, Critique communiste, Encyclopaedia Universalis, Études rétiviennes, Inprecor, L’lnternationale, Le Magazine littéraire, L’Unité, La Vérité, La Vérité des travailleurs, La Voie communiste, Politis, Quatrième Internationale, Rouge, Satellite, Tribune marxiste, Utopie critique, Contretemps. — Co-auteur de trois courts-métrages : Setubal, ville rouge ; La Mort de Léon Sedov ; le Peintre Jean Pons.

SOURCES : Témoignage écrit et oral (9 juillet 1998) de Michel Lequenne. — Consultation de ses archives et de son Catalogue (alors inédits). — « Notes sur notre histoire », Critique Communiste, numéros 148-149-151, 1997-1998. - IISG carton 128.

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