O’BRIEN William

Par Olivier Coquelin, janvier 2012

Né le 23 janvier 1881 à Clonakilty, comté de Cork, Irlande ; mort le 30 octobre 1968 à Bray, comté de Wicklow, Irlande ; syndicaliste et socialiste irlandais.

Après Thomas Johnson, l’autre grande figure du mouvement ouvrier irlandais qui émerge à la suite de la Rébellion avortée de Pâques 1916, est incontestablement William O’Brien. Tailleur de formation, O’Brien entre très jeune en contact avec les idéaux socialistes et adhère au Parti républicain socialiste irlandais (Irish Socialist Republican Party) de James Connolly à l’âge de 18 ans. Ses idées radicales l’amènent aussi à œuvrer activement dans le mouvement syndical. Il est ainsi élu à la tête du Syndicat des tailleurs (Amalgamated Society of Tailors) dès 1904. Quatre ans plus tard, il apporte sa pierre à la création du Parti socialiste irlandais (Socialist Party of Ireland) et du Syndicat des transporteurs et des travailleurs irlandais (Irish Transport and General Workers Union, ITGWU) de James Larkin ; puis, en 1911, devient membre de l’exécutif national de la Confédération des syndicats irlandais (Irish Trade Union Congress, ITUC). À ce titre, il apporte sa caution à la création du Parti travailliste indépendant irlandais (Independent Labour Party of Ireland), l’année suivante. Lors du grand conflit social de 1913, O’Brien est désigné secrétaire du comité de grève. La Grande Guerre le voit jouer un rôle important au sein de la Ligue pour la neutralité irlandaise (Irish Neutrality League) et dans l’agitation, menée en 1918, contre la conscription. Bien que proche de Connolly, alors à la tête de l’ITGWU et de l’Armée des citoyens irlandais (Irish Citizen Army), il ne peut participer à l’Insurrection de 1916, en raison d’une tumeur au pied qui le handicape fortement. Ce qui n’empêche pourtant pas les autorités britanniques de le faire arrêter du fait de ses velléités séparatistes.

Dès sa sortie de prison en août 1916, O’Brien s’attelle, en compagnie entre autres de Thomas Johnson, à la tâche de la réorganisation du mouvement syndical et du parti travailliste. Pour ce faire, ils prennent bien soin de ne pas s’aliéner les travailleurs protestants du nord-est du pays, en se concentrant uniquement sur des questions économiques et sociales. Dans cette orientation économiste, le parti travailliste est tout naturellement désigné pour promouvoir une politique de réformes sociales en vue des diverses échéances électorales à venir. Ce faisant, les instances syndicales cherchent à préserver l’indépendance tant économique que politique du prolétariat. Ce qui peut expliquer qu’en janvier 1917, William O’Brien refuse de sanctionner le projet d’Arthur Griffith, leader du Sinn Féin, visant à fédérer toutes les organisations opposées au parti unioniste d’Ulster et à un parti autonomiste irlandais (Irish Parliamentary Party, IPP) attaché à la voie légale et constitutionnelle. Néanmoins, O’Brien, accompagné de certains de ses camarades, va tout de même, à titre personnel, prêter la main au Sinn Féin lors des diverses élections partielles organisées en 1917. Ils contribuent ainsi aux victoires du comte Plunkett en février, dans le nord de Roscommon, de Joseph Mac Guinness – alors toujours incarcéré – en mai, dans le sud de Longford, et d’Eamon de Valera en juillet, dans l’est de Clare, tous trois élus face à des candidats de l’IPP.

En fait, les responsables syndicaux craignent que la cause nationale ne détourne un peu trop les travailleurs de leurs préoccupations économiques et sociales, qu’elle ne les conduise en d’autres termes à soutenir massivement un mouvement – en l’occurrence le Sinn Féin – dominé par des individus dont les intérêts ne coïncident pas avec les leurs. Pourtant, contre toute attente, le 1er novembre 1918, le parti travailliste décide finalement de se retirer des prochaines législatives de décembre afin d’éviter toute fracture au sein du mouvement syndical. Les élections de décembre 1918 se traduisent ainsi par une victoire éclatante du Sinn Féin, jetant définitivement le vieil Irish Parliamentary Party aux oubliettes de l’histoire. Les députés républicains nouvellement élus se réunissent à Dublin, le 21 janvier 1919, et se proclament Assemblée d’Irlande (Dail Eireann), conformément à la stratégie de l’abstention parlementaire inspirée par Griffith. Malgré l’absence de représentants du mouvement ouvrier, les élus de l’assemblée « rebelle » ont tout de même confié à O’Brien et Johnson la tâche d’élaborer le fameux « Programme démocratique » qu’ils ratifient à l’unanimité, toujours le 21 janvier, non sans l’avoir détourné au préalable de son orientation nettement socialiste. Plus qu’une véritable adhésion, cette ratification s’apparente plutôt à une concession faite au mouvement ouvrier, dont le soutien à la cause nationale est ressenti comme nécessaire, au plan intérieur comme sur la scène internationale.

Au cours de la Guerre d’indépendance qui s’ensuit, O’Brien, Johnson et d’autres dirigeants syndicaux orientent le prolétariat organisé sur le terrain exclusivement socio-économique et réformiste. Ils considèrent l’unité industrielle au sein d’une grande centrale syndicale (le « One Big Union  »), et non la lutte pour l’indépendance, comme le moyen par lequel l’union politique des ouvriers peut s’accomplir et être dirigée, une fois le problème national réglé par les séparatistes, vers l’établissement d’une république socialiste des travailleurs, par voie légale. C’est pourquoi, pendant toute cette période, les principales organisations ouvrières apportent tout de même un soutien massif à l’effort de guerre nationaliste, moins par ferveur patriotique, que dans l’espoir de voir se résoudre au plus vite une question nationale, perçue comme un obstacle à leurs desseins révolutionnaires. Ce qui vaut à O’Brien d’être emprisonné en mars 1920, puis libéré quelques mois plus tard après avoir entrepris une grève de la faim.

N’ayant pris aucune part aux négociations, les dirigeants du mouvement ouvrier refusent de se prononcer officiellement sur la question du Traité anglo-irlandais de décembre 1921, laquelle divise l’Irlande nationaliste. Cette attitude empreinte de neutralité vise surtout à préserver le prolétariat des querelles intestines que susciterait à coup sûr, selon O’Brien et ses associés, une prise de position de leur part. Ces derniers tentent alors vainement de réconcilier les partis antagonistes au sein du mouvement séparatiste. La guerre civile qui s’ensuit (juin 1922-mai 1923) n’impliquera pas la grande majorité des travailleurs syndiqués, conformément à la consigne de leur centrale.

Entre-temps, O’Brien s’est fait élire à la députation, sous l’étiquette travailliste, lors des législatives de juin 1922. Il est de nouveau élu au parlement de l’État libre d’Irlande, en 1927 et en 1937, pour des mandats de courte durée. Il est vrai aussi que le Parti travailliste reste dans l’ombre des deux principales organisations politiques du pays, nées d’une scission au sein du Sinn Féin autour de la question du Traité de 1921 : le Fianna Fail et le Cumann na nGaedheal / Fine Gael. Pareil phénomène peut s’expliquer d’une part, par la position de recul du mouvement ouvrier « officiel » lors de la Révolution de 1916-23 et d’autre part, par le retour de James Larkin des États-Unis après neuf ans d’absence. La volonté de ce dernier de reprendre en main le puissant syndicat qu’il a créé en 1908, l’ITGWU, suscite une vive réaction d’O’Brien et ses camarades alors à la tête de l’organisation ouvrière. La rupture qui en résulte entre les « réformistes » d’O’Brien et les « révolutionnaires » de Larkin tourne à l’avantage des premiers : ils maintiennent leur mainmise sur les principales formations ouvrières du pays (dont l’ITGWU et le Parti travailliste) excluant ipso facto les larkinistes, lesquels établissent leurs propres structures sans jamais vraiment faire florès à l’exclusion de Dublin.

Bien plus tard, au début des années 1940, la controverse O’Brien / Larkin va réapparaître et déboucher sur une nouvelle scission au sein du mouvement ouvrier irlandais. Tout débute en 1941, lorsque les leaders travaillistes se permettent quelques libertés vis-à-vis de leurs homologues de l’ITGWU : ils sanctionnent l’adhésion des Larkin, père et fils, dans les rangs de leur parti. Mais, avant toute chose, O’Brien et ses camarades ne peuvent souffrir l’investiture de Larkin père par le Labour lors des élections législatives de 1943. Après maints efforts infructueux pour inverser cette situation, l’ITGWU rompt ses liens avec le Parti travailliste, le 7 janvier 1944. Dans un même temps, O’Brien et cinq des huit députés membres du Transport Union font sécession afin de fonder leur propre organisation politique : le Parti travailliste national (National Labour Party), lequel sera finalement absorbé par son grand rival en juin 1950 – c’est-à-dire à la suite du départ en retraite d’O’Brien en 1946 et du décès de Larkin en 1947.

Jusqu’à la fin de ses jours, O’Brien demeure actif sur le terrain syndical, conseillant régulièrement l’ITGWU et apportant sa contribution à son organe de presse. Il participe aussi à la publication des documents personnels du Fenian, John Devoy, et des œuvres de James Connolly. Enfin, à la fin des années 1960, il rédige ses mémoires, publiés à titre posthume en 1969.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article139953, notice O'BRIEN William par Olivier Coquelin, janvier 2012 , version mise en ligne le 18 mars 2012, dernière modification le 18 mars 2012.

Par Olivier Coquelin, janvier 2012

BIBLIOGRAPHIE : W. O’Brien, Forth the Banners Go : Reminiscences of William O’Brien, Dublin, 1969. — W. O’Brien’s Papers, National Library of Ireland — A. Mitchell, “William O’Brien, 1881-1968, and the Irish Labour Movement”, Studies, vol. 60, 1971. — A. Mitchell, Labour in Irish Politics, 1890-1930, Dublin, 1974. — D. Keogh, The Rise of the Irish Working Class, Belfast, 1982. — D. Greaves, The Irish Transport and General Workers’ Union, 1909-23, Dublin, 1982. — D.R. O’Connor Lysaght, “The Rake’s Progress of a Syndicalist : The Political Career of William O’Brien, Irish Labour Leader”, Saothar, vol. 9, 1983 — E. O’Connor, A Labour History of Ireland, 1824-1960, Dublin, 1992. — A. Mitchell, “William O’Brien”, Oxford Dictionary of National Biography, 2005 — A. Mitchell, “William O’Brien”, Dictionary of Irish Biography, 2006. — N. Puirseil, The Irish Labour Party, 1922-73, Dublin, 2007. — T.J. Morrissey, William O’Brien, 1881-1968 : Socialist, Republican, Dail Deputy, Trade Union Leader and Editor, Dublin, 2007.

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