PATERSON Emma [née SMITH]

Par Marie Terrier (nouvelle notice, janvier 2012)

Née le 5 avril 1848 (Londres) ; décédée le 1er décembre 1886 (Londres) ; pionnière du syndicalisme féminin.

Emma Anne Smith naquit en 1848, dans le quartier de Westminster, à Londres. Elle fut la seule enfant de Henry Smith et de sa femme Emma (née Dockerill). Son père, dirigeait une école de la National Society for Promoting Education of the Poor in the Principles of the Established Church (Société nationale pour la promotion de l’éducation des pauvres selon les principes de l’Eglise anglicane). Il prit en charge l’éducation d’Emma et l’encouragea à étudier. Très vite, elle aida son père dans la gestion de l’école. La famille vivait avec des moyens modestes et Emma fut placée comme apprentie chez un relieur. En 1864, à la mort de son père, auquel Emma était très attachée, la famille se retrouva dans une situation précaire. Emma et sa mère tentèrent, à deux reprises, de fonder une école, en vain.

Finalement, Emma trouva un emploi de secrétaire auprès d’une dame travaillant pour le Working Men’s Club and Institute Union, institution, d’abord philanthropique, issue de la middle class qui souhaitait rendre les ouvriers plus vertueux. Grâce à ses connaissances et ses compétences, elle devint, en juin 1867, secrétaire adjointe de cette association. Pendant cinq ans, elle travailla pour les trois secrétaires honoraires du Working Men’s Club, dont Thomas Paterson, son futur mari. Ebéniste de formation, Thomas Paterson fut le premier ouvrier à intégrer les instances dirigeantes de cette association. Il s’intéressait particulièrement à l’éducation des ouvriers et souhaitait publier ses réflexions issues de ses lectures et de son expérience. Ses manuscrits furent rassemblés à titre posthume sous le titre A New Method of Mental Science, with Applications to Education and Political Economy. L’ouvrage fut publié, en 1886, par la Women’s Printing Society, (Société féminine d’imprimerie) que dirigeait sa femme. Sa défense du positivisme a très certainement influencé Emma, qui ne devint jamais socialiste et nourrissait au contraire l’espoir de réconcilier les intérêts des employés et des employeurs.

En février 1872, Emma Smith démissionna du Working Men’s Club pour devenir secrétaire de la Women’s Suffrage Association (Association pour le doit de vote des femmes). Elle n’y fut toutefois pas très à l’aise, car elle pensait que le vote n’était pas la solution ultime au problème des femmes. Cette expérience lui permit néanmoins de nouer des amitiés sur lesquelles elle put s’appuyer dans la suite de son parcours militant. Malgré son énergie et son efficacité, Emma Smith n’était pas une oratrice de talent. Les femmes suffragistes n’essayèrent donc pas de la retenir lorsqu’elle démissionna un an plus tard.

En juillet 1873, elle épousa Thomas Paterson (1834-1882). Leur mariage civil eut lieu dans le quartier de Holborn au centre de Londres, où le couple résidait avec la mère d’Emma. Ils partirent aux États-Unis, en voyage de noces, afin d’étudier le mouvement syndical outre-Atlantique. Emma s’intéressa particulièrement aux syndicats des typographes et des fabricantes de parapluies, deux syndicats d’ouvrières puissants. Ces exemples renforcèrent sa conviction que les ouvrières devaient s’organiser pour défendre leurs intérêts et créer des caisses de secours.

À son retour des États-Unis, elle publia, en avril 1874, un article dans le Labour News qui posait les bases d’un mouvement syndical féminin en Angleterre. Dans « The Position of Women and How to Improve it  » (« La Position des femmes et comment l’améliorer »), Emma Paterson demandait à toutes les personnes intéressées par son projet de se manifester. Suite à une campagne d’articles et de discours, une conférence fut organisée le 8 juillet 1874. Elle permit de fonder la Women’s Protective and Provident League (Ligue féminine de protection et de prévoyance - WPPL). Le mot « syndicat » (trade union) fut délibérément écarté afin de ne pas effrayer certaines personnes susceptibles de vouloir travailler à l’amélioration des conditions de travail des femmes. À l’époque, beaucoup pensaient que les syndicats, en cherchant à augmenter les salaires « de manière artificielle », violaient les lois de l’économie politique. L’objectif de la WPPL était d’inculquer les principes du syndicalisme aux ouvrières et d’atteindre l’égalité des conditions de travail entre hommes et femmes. D’après Emma Parterson, les femmes ne devaient rien attendre d’une législation protectrice. Le seul moyen d’obtenir une amélioration de leurs conditions de travail était de s’organiser en syndicat pour défendre leurs intérêts. Par son opposition à l’intervention de l’Etat, Emma Paterson était en désaccord avec de nombreux syndicalistes, dont Henry Broadhurst, l’un des principaux dirigeants du Trades Union Congress (fédération des syndicats anglais – TUC). Emma Paterson devint secrétaire de la WPPL. Elle fut bientôt rejointe au comité exécutif par trois personnes qui contribuèrent au succès de cette entreprise : Edith Simcox, Emilia Pattison (plus tard Lady Dilke) et George Shipton, secrétaire du London Trades Council (fédération des syndicats londoniens).

L’objectif des dirigeants de la WPPL était de créer un réseau de syndicats autonomes fédérés. Dès août 1874, la Society of Women Employed in Bookbinding (Société des ouvrières de la reliure) fut créée, avec trois sections à Londres et deux en province. Emma Paterson, qui avait travaillé dans ce secteur, prit d’abord la tête de cette organisation avant de céder la place à une ouvrière encore en activité. Dans les années qui suivirent, d’autres syndicats furent créés, notamment dans l’habillement où de nombreuses femmes travaillaient. D’après un rapport établi à la suite d’une réunion de la WPPL en 1886, cinq des dix syndicats créés à Londres prospéraient, mais sur les vingt et un syndicats crées en provinces, seulement neuf avaient survécu. La WPPL regroupait environ 2 500 membres, alors que les femmes dans l’industrie étaient au nombre de 3 millions. Malgré les difficultés à fonder un large réseau de syndicats stables, les réalisations de la WPPL furent considérables, compte tenu de la faiblesse de ses fonds et d’un contexte économique et social défavorable (les adhésions au TUC déclinèrent aussi fortement dans cette période).

En février 1876, après une intense formation au métier d’imprimeur auprès de la féministe Emily Faithfull, Emma Paterson fonda la Women’s Printing Society et devint secrétaire de cette société gérée par femmes, qui employait principalement des femmes, et assurait également leur formation. La création de cette société fut accompagnée du lancement de l’organe officiel de la WPPL, le Women’s Union Journal, mensuel auquel Emma Paterson participa sans relâche jusqu’à son décès, en 1886. Les dirigeants de la WPPL souhaitaient se montrer prudents et rassurants envers les classes moyennes. D’après le premier rapport annuel de la WPPL l’un des objectifs était de « promouvoir une entente cordiale entre travailleurs, employeurs et consommateurs ». Le journal proposait ainsi une liste des employeurs qui offraient de bonnes conditions de travail à leurs ouvrières. La grève, elle, n’était pas encouragée. Même si ce journal était principalement consacré au syndicalisme féminin, de nombreux sujets affectant les femmes y étaient abordés : le droit de vote, leur présence dans les institutions politiques ou encore la reforme du costume féminin.

Emma Paterson était convaincue que l’organisation dans les usines n’était pas suffisante. Dès les premiers mois de la création de la WPPL, elle lança une souscription qui permit l’ouverture d’une maison pour ses membres, à Londres. Cette institution était située dans le centre, ce qui rendait l’accès difficile aux ouvrières qui travaillaient souvent en périphérie. Elle fut néanmoins très appréciée. On y trouvait des offres d’emploi, une bibliothèque, un conseil juridique et des salles de conférence. Des visites aux ouvrières convalescentes étaient organisées, ainsi que des excursions et des séjours de vacances. Quant au Women’s Union Swimming Club (Club de natation du syndicat des femmes), fondé en 1878, il eut un grand succès avec environ 200 adhérentes.

Emma Paterson devint rapidement une dirigeante syndicale reconnue et appréciée. Son objectif était d’intégrer l’institution qui incarnait l’indépendance de la classe ouvrière : le Trades Union Congress. Dès 1874, elle demanda l’affiliation des syndicats de femmes au TUC. En janvier 1875, le représentant du National Union of Working Women (Syndicat nationale des ouvrières), H. M. Hunt fut accepté, après un âpre débat. La représentation des femmes commençait à être reconnue et, au congrès suivant, à Glasgow, en octobre 1875, Emma Paterson et Edith Simcox furent les deux premières femmes parmi les délégués du TUC. Emma Paterson représentait la Society of Women Bookbinders (Société des relieuses) et la Society of Women Upholsters (Société des tapissières), tandis qu’Edith Simcox représentait la Society of Women Shirt and Collar Makers (Société des ouvrières en fabrication de chemises et collerettes). De 1875 à 1886, Emma Paterson assista à tous les congrès, sauf en 1882, l’année du décès de son mari. Son objectif était de montrer qu’en organisant les femmes, il était possible de se débarrasser de leur mauvaise réputation de briseuses de grève, de voleuses de travail et de main-d’œuvre à bas prix. Au sein du TUC, Emma Paterson défendait l’idée d’un salaire égal pour les hommes et les femmes. Elle demanda également la nomination de femmes inspecteurs du travail. Le TUC adopta une résolution en ce sens en 1885, mais la première femme inspecteur du travail ne fut nommée qu’en 1893. Paterson refusait de demander une législation protectrice ciblée sur les femmes, expliquant que ce type de mesures faisait augmenter le coût du travail des femmes et contribuait à dégrader leur position sur le marché du travail. Le seul moyen pour les femmes d’améliorer leur sort était de former des syndicats et de collaborer avec les syndicats masculins. Emma Paterson s’intéressait également à la représentation politique du monde ouvrier. À de nombreuses reprises, elle tenta de se faire élire au Parliamentary Committee du TUC. En 1886, au congrès de Hull, elle obtint quarante deux voix, alors que quarante neuf auraient été nécessaires pour entrer dans cette institution.

Emma Paterson était une femme modeste tant dans son apparence que dans ses ambitions personnelles. Ses efforts incessants lui permirent pourtant d’assurer la représentation des femmes dans un monde syndical dominé par les hommes. Elle devint même un personnage politique écouté et influent au delà du strict mouvement syndical. En mai 1875, elle témoigna devant la Royal Commission on Factory and Workshop Acts (Commission royale sur la règlementation concernant les usines et les ateliers). En 1885, elle fit entendre la voix des femmes à la Industrial Remuneration Conference, une conférence organisée sur trois jours et réunissant des délégués de tous horizons : des socialistes, des réformistes, des économistes, des syndicalistes et des industriels, afin de discuter de la répartition des richesses.

Au début des années 1880, Emma Paterson fut profondément affectée par la disparition de son mari (avec qui elle n’avait pas eu d’enfant) et de sa mère, qui lui avaient assuré une vie familiale paisible. En 1885, en raison de son état de santé et de sa vue déclinante, ses proches l’encouragèrent à consulter Elizabeth Garrett Anderson, l’une des premières femmes médecin d’Angleterre. Un diabète avancé fut diagnostiqué. Après quelques semaines de repos dans les îles Anglo-Normandes, Emma Paterson rentra à Londres pour se remettre au travail. Elle décéda le 1er décembre 1886, âgée seulement de trente-huit ans.

Emma Paterson fut enterrée aux côtés de son mari dans le modeste tombeau familial du cimetière de Paddington, à Londres. Son ami, le prêtre socialiste Steward D. Headlam, dirigea la courte cérémonie funéraire. De nombreux sympathisants et représentants syndicaux, dont Henry Broadhurst, lui rendirent un dernier hommage. Lady Dilke, secondée par Edith Simcox, succéda à Emma Paterson à la tête de la WPPL. Puis, en 1887, Clementina Black prit la relève avant de céder la place à Mary Macarthur. Disparue avant la vague de syndicalisation des travailleurs non-qualifiés (New Unionism) et n’ayant laissé aucun texte autobiographique, Emma Paterson a été peu étudiée, du moins jusqu’aux années 1960 où des syndicalistes et des historiens du mouvement ouvrier ont tenté de mettre en lumière son travail et son dévouement.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article139921, notice PATERSON Emma [née SMITH] par Marie Terrier (nouvelle notice, janvier 2012), version mise en ligne le 14 mars 2012, dernière modification le 5 août 2016.

Par Marie Terrier (nouvelle notice, janvier 2012)

ŒUVRES : “The Position of Women and How to Improve it”, Labour News, février 1874 (article où Paterson appelle à la formation d’un syndicalisme féminin) ; “The Position of Women engaged in Handicrafts and other Industrial Pursuits”, Englishwoman’s Review, janvier 1875 ; “Continuity of Employment and Rates of Wages”, Industrial Remuneration Conference, Londres : Cassell, 1885 (texte d’une conférence sur la distribution des richesses organisée en 1885) ; Women’s Union Journal (le journal qu’elle dirigeait) ; voir également la section “Writings” de la notice du Dictionary of Labour Biography.

BIBLIOGRAPHIE : Goldman, Harold. Emma Paterson, Londres : Lawrence and Wishart, 1974 ; Norbert C. Soldon, “Emma Paterson”, Oxford Dictionary of National Biogaphy, Oxford, 2004 ; Joyce Bellamy, James A. Schmiechen, “Emma Paterson”, Dictionary of Labour Biography, vol. 5. Notices nécrologiques : Church Reformer, janvier 1887 (journal de S. D. Headlam), Pall Mall Gazette, 6 décembre 1886 (journal de W.T. Stead), The Englishwoman’s Review, 15 décembre 1886 (journal féministe), Women’s Union Journal, décembre 1886. Voir également la section “Sources” de la notice du Dictionary of Labour Biography.

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