Né le 29 juillet 1921 à Neuilly-sur-Seine (Seine, Hauts-de-Seine), mort le 29 juillet 2012 à Paris (XXe arr.) ; militant de l’éducation populaire ; réalisateur, photographe, écrivain, résistant.

Chris Marker par Agnès Varda
Chris Marker a laissé filtrer peu d’informations le concernant et a favorisé l’éclosion de légendes autour de sa personne, il est donc peu aisé de reconstituer son parcours biographique.
Issu d’une famille de la bourgeoisie catholique, Chris Marker entra au lycée Pasteur à Neuilly en 1936 où il rencontra Simone Signoret*, élève du cours secondaire dans un bâtiment voisin. Rédacteur en chef du journal du lycée, Le Trait d’Union, il écrivit sous divers pseudonymes des poèmes, nouvelles et critiques consacrées au cinéma et au théâtre. Chris Marker comptait Jean-Paul Sartre* parmi ses professeurs et débuta des études de philosophie à la Sorbonne en 1939. Marker serait entré dans la Résistance en 1942, d’abord chez les FTP, puis aurait rejoint l’armée américaine pendant la campagne d’Allemagne. Alain Resnais rapporte qu’il y aurait été traducteur. Chris Marker a traduit en tout cas plusieurs romans américains en français dans les années 1940-1950. Durant cette période, on relève chez lui un attrait certain pour les littératures populaires et la culture de masse : avec ses amis Remo Forlani et le cinéaste Alain Resnais, il cultivait un fort intérêt pour les comics américains et la bande dessinée.
Ce fut au sortir de la guerre que Christian-François Bouche-Villeneuve adopta le pseudonyme de Chris Marker. Il cultiva alors, avec une égale passion, un fort goût pour la littérature, l’édition, le cinéma et l’éducation populaire. Il intégra ainsi l’association Peuple et Culture, où il côtoyait le futur fondateur des Cahiers du cinéma André Bazin, l’éditeur et fondateur des éditions du Seuil Paul Flamand, ainsi que Remo Forlani et Alain Resnais. Marker réalisa avec ce dernier en 1953 Les statues meurent aussi, commandé par Présence Africaine, et poursuivit un travail commun sur Nuit et Brouillard, Toute la mémoire du monde et Le mystère de l’Atelier 15. Les statues meurent aussi comme Nuit et Brouillard furent victimes de la censure étatique. Chris Marker participa à la revue DOC, éditée par Peuple et Culture et Travail et Culture, mais démissionna dès la deuxième parution suite au refus du Parti communiste de voir publier un extrait de L’Espoir d’André Malraux (celui-ci ayant rejoint le général de Gaulle). Jusqu’au début des années 1950, Marker poursuivit son activité d’animateur populaire en France et en Allemagne ; il publia en 1951, avec Bénigno Cacérès, un recueil de textes sur le monde ouvrier et partit à plusieurs reprises en délégation pour l’Unesco avec pour mission, selon ses dires, de « mettre le cinéma au service de l’éducation de base ». Grand voyageur, Chris Marker fut également un piéton de Paris ; il accompagna ainsi le photographe Willy Ronis* lors de ses balades à Belleville – quartier où le cinéaste élut domicile.
Parallèlement, depuis 1947, Chris Marker écrivait dans la revue Esprit où il rédigeait nouvelles et critiques dont beaucoup portaient sur le cinéma et la musique populaire. Il contribua occasionnellement aux premiers numéros des Cahiers du cinéma. Le cœur net, son premier roman (préfacé par Jean Cayrol), parut au Seuil en 1949. Il intégra la maison en 1954 comme créateur et éditeur de la collection Petite planète. Ses débuts au cinéma se firent sous les auspices du court-métrage et du documentaire, de la cinéphilie et de l’éducation populaire en milieu ouvrier. En cela, il était bien plus proche d’Alain Resnais ou d’Agnès Varda et du groupe des Trente que de la Nouvelle vague.
En 1961, après avoir tourné en Finlande, en Chine, en Sibérie et en Israël, Marker se rendit à Cuba pour filmer et soutenir la jeune révolution. Avec Cuba si ! (1961) débuta un compagnonnage avec le castrisme qui s’acheva en 1968 avec le refus de Fidel Castro de condamner la répression du Printemps de Prague par l’armée soviétique.
Cette période où l’œuvre du cinéaste et de l’écrivain se politisait est aussi caractérisée par une grande créativité artistique. En 1962, Chris Maker réalisa La Jetée, « photo-roman », à la fois film d’amour et d’anticipation qui influença de nombreux cinéastes et, avec Pierre Lhomme, Le Joli mai, portrait littéraire et étude sociologique de Paris où flottait entre autres le fantôme de la fin de la guerre d’Algérie.
En 1967, il s’investit dans plusieurs expériences collectives : Loin du Vietnam, qui rassemblait plus d’une centaine de collaborateurs contre l’intervention américaine au Nord-Vietnam ; et À bientôt j’espère, coréalisé avec Mario Marret sur les grèves de la Rhodiaceta de Besançon en février-mars et décembre. Cette dernière expérience aboutit à la création des groupes Medvekine (1967-1974) à Besançon et Sochaux, où œuvrèrent de conserve de jeunes ouvriers tel Christian Corouge et des cinéastes, comme Bruno Muel ou Antoine Bonfanti. En mai 1968, Marker fut à l’origine de l’appel Cinétractez ! invitant toute personne pouvant se procurer une caméra 16 mm à réaliser des films d’une bobine en banc-titre et en tourné-monté sur les événements, le développement et la diffusion étant assurés par un groupe encore informel autour du cinéaste. Parallèlement à leur production, ces films soulevèrent la question d’une distribution indépendante, question en partie résolue par la création de la Société de Lancement des Œuvres Nouvelles. Fondé en 1968 par Inger Servolin, Slon (Iskra à partir de 1974) fut constitué d’un noyau de cinéastes et techniciens proches de Chris Marker mais indépendant des partis et groupes politiques. La distribution de films assurée par la structure se rapprochait en cela de la pratique de l’éditeur et libraire François Maspero* à qui Marker consacra un film en 1970. La conception du cinéma que Marker développa en France et rechercha à l’étranger (à Cuba et au Chili notamment) fut à cette époque influencée par deux rencontres : celle de Pol Cèbe, l’un des fondateurs et animateurs du CCPPO (Centre Culturel Populaire de Palente-les-Orchamps), et pilier des groupes Medvedkine ; et celle du cinéaste soviétique Alexandre Medvedkine. Marker organisa d’ailleurs la venue de ce dernier à Paris et en Seine-Saint-Denis, avec le soutien du militant culturel Youcef Tatem, et de la CGT Cheminots de Noisy-Le-Sec. Homme de réseaux aux multiples amitiés, à la notoriété bien installée, le cinéaste mit ses contacts et son talent d’auteur et de monteur au service de projets communs.
La sortie du Fond de l’air est rouge (1977), œuvre-somme et pertinente réflexion sur les mythes révolutionnaires au XXe siècle, marqua un éloignement de Chris Marker vis à vis des films collectifs et militants. Ce retour à des projets plus personnels (longs métrages, installations multimédia, photographies…) n’était cependant pas sans lien avec son travail antérieur : référence à la guerre d’Indépendance de la Guinée-Bissau dans Sans soleil (1983), au cinéaste Medvedkine dans Le Tombeau d’Alexandre (1992). En 1984, Chris Marker réalisa pour la CFDT 2084, documentaire d’anticipation sur l’avenir du syndicalisme où perçait une fascination certaine pour les technologies dites modernes. Le cinéaste ne se départit d’ailleurs jamais de son intérêt pour les événements ou les drames de l’histoire, de son goût pour les essais artistiques et technologiques, comme en témoignait par exemple Le 20h dans les camps (1993), court métrage sur un atelier mené par des réfugiés bosniaques, ou Chats perchés (2004), journal-filmé tourné au caméscope, qui suivait les nombreuses manifestations parisiennes entre septembre 2001 et septembre 2003. En 2008, Chris Marker entra dans le monde virtuel avec deux expositions : l’une, au musée du Design de Munich, A Farewell to movies, et l’autre créée en parallèle sur Second Life, L’Ouvroir.
Artiste singulier tant par ses multiples curiosités que par sa longévité, parfois organisateur de son propre mythe par tout un jeu d’apparitions-disparitions – il existe très peu de portraits du cinéaste – Chris Marker laissa une œuvre protéiforme profondément marquée par l’histoire politique du XXe siècle. Etudier les positions politiques de Chris Marker, c’est aussi trouver le centre de gravité de la gauche : proche du PCF après la Libération, il se rapprocha d’une certaine extrême gauche sur les questions internationales et anti-impérialistes et n’était pas insensible aux thèmes autogestionnaires de l’après 68 (le conflit LIP dans Puisqu’on vous dit que c’est possible, 1973), voire à un certain maoïsme (il participa ainsi au commentaire de Kashima Paradise de Bénie Deswarte et Yann Le Masson, 1973) avant de se rapprocher, de la « deuxième gauche » et du parti socialiste à partir de la fin des années 1970 et du début des années 1980. Indéniablement, Chris Marker aura marqué l’histoire du documentaire cinématographique, par son utilisation des archives, sa réflexion sur l’objectivité et la subjectivité en histoire, et par sa science du commentaire.

FILMOGRAPHIE (non exhaustive) :
Les statues meurent aussi (1950) ; Lettre de Sibérie (1958) ; Description d’un combat (1960), Cuba si (1961), La jetée (1962) ; Le Joli Mai – avec Pierre Lhomme (1962) ; Si j’avais quatre dromadaires (1966) ; Loin du Viêtnam (1967) ; À bientôt j’espère – avec Mario Marret (1968) ; La Sixième face du Pentagone – avec François Reichenbach (1968) ; La Bataille des dix millions & Maspero : les mots ont un sens (1970) ; Le train en marche (1971) ; L’ambassade (1973) ; Le Fond de l’air est rouge (1977), Sans soleil (1982) ; 2084 (1984) ; L’Héritage de la chouette (1989) ; Le Tombeau d’Alexandre (1992) ; Chats perchés (2004)

SOURCES : Archives Slon-Iskra. — Les groupes Medvedkine, livre-DVD, éd Montparnasse ; Iskra, 2006. — Micheline Berchoud, La véridique et fabuleuse histoire d’un étrange groupuscule : le C.C.P.P.O., Cahiers des amis de la maison du peuple, n°5, avril 2003. — Bénigno Cacérès, Christian Marker (textes assemblés par), Regards sur le mouvement ouvrier, Seuil, 1951. — Christian Corouge, Michel Pialoux, Résister à la chaîne, Agone, 2011. — Arnaud Lambert, Also known as Chris Marker, Le point du jour, 2008. — Bruno Muel, Francine Muel-Dreyfus, « Week-ends à Sochaux (1968-1974), in Dominique Damname, Boris Gobille, Frédérique Matonti, Bernard Pudal (dir), Mai-Juin 68, éd. de l’Atelier, 2008. — Bamchade Pourvali, Chris Marker, Cahiers du cinéma ; Scérén – CNDP, 2003

Tangui Perron, Catherine Roudé

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