Né en mars 1790 à Ballymagrahan, comté de Down, Irlande ; mort à Dublin en 1854 ; chartiste.

Patrick O’Higgins est le chef de file des chartistes irlandais n’ayant pas émigré vers la Grande-Bretagne.
Fils d’un paysan catholique appauvri, le jeune Patrick quitte prématurément le domicile familial pour gagner sa vie à Dublin. Il débute comme apprenti chez un marchand de lainages, puis s’établit au 14, North Anne Street. Tandis que ses affaires prospèrent, il s’engage dans les années 1820, aux côtés de Daniel O’Connell, en soutien à la cause de l’émancipation des catholiques du Royaume-Uni, obtenue en 1829.
Le 21 juin 1834, sur ses fonds personnels, O’Higgins lance le journal la Tribune, qui soutient à la fois la revendication nationaliste en faveur de l’abrogation (Repeal) de l’Union entre l’Irlande et la Grande-Bretagne, et l’instauration du suffrage universel masculin. O’Higgins admire le débuté radical William Cobbett mais prend progressivement ses distances avec O’Connell. À partir de 1835, il s’oppose à l’alliance politique (connue sous le nom de Lichfield House Compact) contractée entre le chef irlandais et le gouvernement whig de Lord Melbourne. L’année suivante, des difficultés financières le contraignent à interrompre la publication de son journal. De plus en plus isolé dans le camp nationaliste, O’Higgins se rapproche des chartistes britanniques à la fin des années 1830. Il écrit dans le Northern Star (L’Etoile du Nord) et, en 1839, prend la parole lors d’un meeting chartiste à Huddersfield, au nord de l’Angleterre, en présence de Feargus O’Connor.
Au cours de l’été 1839, O’Higgins fonde à Dublin une Association Chartiste (Chartist Association), modeste mais active, qui se réunit une fois par semaine et s’emploie à diffuser les idées et la presse chartistes. L’audience du mouvement croît régulièrement, à Dublin et dans d’autres villes irlandaises comme Belfast, Newry, Drogheda et Loughrea, où des associations locales sont créées. En août 1841, afin de mieux coordonner leurs actions, une structure nationale est mise en place, l’Association irlandaise pour le suffrage universel (Irish Universal Suffrage Association, IUSA). O’Higgins en devient le président, et le restera jusqu’à sa dissolution en 1848. L’IUSA fonctionne comme une branche irlandaise de l’Association nationale pour la Charte (National Charter Association), fondée en Grande-Bretagne en 1840, dont elle poursuit les mêmes objectifs, y compris le soutien aux revendications autonomistes irlandaises. L’IUSA a pour devise « La Paix-la Loi-l’Ordre ». Elle est opposée à l’usage de la violence et soutient la lutte constitutionnelle et les initiatives populaires d’envergure (pétitions, réunions publiques) pour arriver à ses fins. Les membres de l’IUSA se réunissent chaque dimanche pour débattre et commenter la presse chartiste chez leur président. O’Higgins incarne alors la présence chartiste sur le sol irlandais. Il est connu et reconnu jusqu’en Grande-Bretagne, notamment pour ses discours, ses articles dans le Northern Star et son rôle actif lors des conventions chartistes de Birmingham (1843) et Manchester (1844) où il préside plusieurs commissions. O’Higgins est aussi le rédacteur de la Déclaration de l’Association irlandaise pour le suffrage universel, un texte qui témoigne du souci des chartistes irlandais d’ancrer leur action dans le monde ouvrier urbain. Ainsi l’une des règles stipule-t-elle que le Comité permanent (Standing Committee) de l’Association doit comporter 7 travailleurs (« working men  ») sur les 13 membres qui le constituent. En outre, la cotisation est très faible, afin que les plus modestes puissent adhérer.
Dynamique, le mouvement chartiste irlandais organisé autour de Patrick O’Higgins ne souffre cependant pas la comparaison avec son grand frère britannique. Il s’implante modestement dans la working class dublinoise, mais n’a sans doute jamais compté beaucoup plus de 1 000 membres, sur une île où prime alors la question nationale et où l’industrialisation est peu avancée. À partir de 1841, il n’est pas en mesure de concurrencer la montée en puissance de l’Association pour l’abrogation de l’Union (Repeal Association) d’O’Connell. Si O’Higgins et les chartistes irlandais soutiennent eux aussi le projet autonomiste, comme ils l’écrivent dans la brochure Chartism and Repeal (1842), ils s’opposent à Daniel O’Connell, en qui ils n’ont plus confiance. Pour sa part, inquiet des risques de déstabilisation sociale qu’il représente, O’Connell se pose en farouche opposant au chartisme et s’emploie, en usant de tous les moyens d’action et de propagande à sa disposition, à discréditer le mouvement auprès de l’opinion. Dans Civil and Religious Liberty (1843), les chartistes irlandais dénoncent l’ostracisme dont ils font l’objet, de la part du mouvement o’connellite comme de l’Église catholique.
Les soubresauts de la vie politique irlandaise à partir de 1846 contribuent à ajouter un chapitre à l’histoire des relations entre l’Irlande nationaliste et le chartisme. Cette année-là, en effet, la Jeune Irlande (Young Ireland) rompt avec O’Connell et se rapproche des chartistes. La collaboration entre les deux organisations se renforce après la révolution parisienne de Février 1848. Des meetings communs sont programmés, en Grande-Bretagne, puis en Irlande. Patrick O’Higgins participe activement à ce mouvement de convergence. En avril 1848, il est présent lors du rassemblement qui se tient à Dublin, dans Lower Abbey Street, pour accueillir une délégation de chartistes britanniques. Au cours du printemps et de l’été 1848, les autorités britanniques prennent très au sérieux la menace d’une alliance subversive entre chartistes et nationalistes irlandais. En août, O’Higgins, suspecté de cacher des armes à son domicile, est arrêté et emprisonné sans jugement jusqu’en mars 1849, date à laquelle il est relâché, sous la pression d’importantes protestations publiques. À cette date, le chartisme irlandais est moribond, sinon déjà mort. O’Higgins participe encore à une éphémère Association démocratique irlandaise (Irish Democratic Association, 1849-1850), qui cherche à faire la synthèse entre socialisme et nationalisme radical, mais les mois de prison l’ont beaucoup affaibli. Il meurt en 1854 à Dublin, où il est enterré, au cimetière de Glasnevin.

BIBLIOGRAPHIE : Rachel O’Higgins, ‘The Irish influence in the Chartist movement’, Past and Present, n° 20, 1961, p. 83-96 ; John W. Boyle, The Irish Labor Movement in the Nineteenth Century, Washington, Catholic University of America Press, 1988 ; Takashi Koseki, Patrick O’Higgins and Irish Chartism, Tokyo, Institute of Comparative Economic Studies, 1990 ; Christine Kinealy, ‘"Brethren in bondage" : Chartists, O’Connellites, Young Irelanders and the 1848 Uprising’, in F. Lane et D. Ó Drisceoil (eds), Politics and the Irish Working-Class, 1830-1945, Londres, Palgrave Macmillan, 2005 ; Bridget Hourican, ‘Patrick O’Higgins’, in J. McGuire et J. Quinn (eds), Dictionary of Irish Biography, Cambridge, Cambridge University Press/ Royal Irish Academy, 2009, vol. 7.

Laurent Colantonio (nouvelle notice, octobre 2011)

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