BLACK Clementina Maria

Par Marie Terrier

Née le 27 juillet 1853 (Brighton), décédée le 19 décembre 1922 (Barnes, Surrey) ; syndicaliste, journaliste et écrivain réformiste.

Clementina Black naquit à Brighton le 27 juillet 1853 dans une famille issue de la classe moyenne supérieure. Elle était l’aînée de huit enfants (cinq filles et trois garçons). Son père, David Black, exerça plusieurs professions liées à la justice et au droit (notaire, greffier et médecin légiste). Sa mère, Clara Maria, était la fille de George Patten, peintre du Prince consort (Albert, le mari de la reine Victoria). Clementina fut éduquée à la maison, selon des principes laïcs. Elle devint très à l’aise en français et en allemand, comme l’attestent ses travaux de traduction ultérieurs (elle traduisit en particulier des biographies de Rembrandt, Rodin et Millet). Clementina développa également un intérêt marqué pour l’art, la littérature, la politique et l’économie, et écrivit plus tard de multiples ouvrages et articles sur ces sujets. Ses frères et sœurs reçurent également une excellente éducation : sa plus jeune sœur, qui devint plus tard Constance Garnett, s’illustra à Cambridge et devint une traductrice célèbre de Tolstoï, Dostoïevski et Tchekhov. Après de brillantes études, l’un de ses frères devint mathématicien, un autre, médecin.

En 1875, son père fut paralysé et sa mère décéda. Clementina devint donc responsable du foyer, ce qui ne l’empêcha pas de publier sa première nouvelle, en 1876, dans le New Quarterly Magazine et ses deux premiers romans : A Sussex Idyl, en 1877, et Orlando, en 1879. À part An Agitator, publié en 1894, ses romans n’avaient aucun rapport avec ses combats politiques. Sans pour autant tomber dans le sensationnalisme, elle décrivait des histoires d’amour en insistant sur l’émotion et le suspense. Inscrite à la bibliothèque du British Museum depuis 1877, Clementina Black fréquentait déjà les milieux intellectuels londoniens lorsqu’en 1882, elle s’installa avec ses sœurs dans le centre de Londres, non loin du quartier de Bloomsbury. Elle fit la connaissance d’intellectuels socialistes et devint une intime de la famille Marx, en particulier d’Eleanor Marx, qui joua un grand rôle dans l’éveil de sa conscience politique et sociale.

Pour des raisons de santé, Clementina Black fit, en 1885, un voyage en Suisse et en Italie avec son amie, la poétesse Amy Levy. Elle revint à Londres, en 1886, et prit part au mouvement de protestation des chômeurs dans les années 1886-87. Elle refusait de baisser les bras face à la baisse des salaires que certains qualifiaient d’inexorable car conforme aux lois de l’économie politique. Pour lutter contre la pauvreté, elle lança, en 1887, l’idée d’une Consumers’ League. L’objectif était d’éveiller la conscience des consommateurs et de les fédérer, afin d’acheter uniquement auprès des entreprises qui versaient des salaires « décents » et offraient des conditions de travail correctes. Cette ligue réussit à publier des « listes blanches » et des « liste noires » où étaient indiqués les noms d’entreprises à favoriser ou à éviter. Même si le projet de Clementina Black fut un échec à court terme, faute d’un soutien massif, il fut repris au tournant du siècle aux Etats-Unis et en Europe. La responsabilisation des consommateurs, n’était pas pour Black le seul moyen de remédier à la pauvreté des travailleurs. Elle était convaincue que les ouvriers, et en particulier les femmes, devaient former des syndicats pour défendre leurs intérêts. À la fin de l’année 1886, elle rejoignit la Women’s Protective and Provident League (Ligue féminine de protection et de prévoyance - WPPL) qui venait de perdre sa fondatrice, Emma Paterson. Dès février 1887, elle en fut nommée secrétaire. Elle consacra alors son énergie à la gestion des activités de la Ligue, basée dans le quartier de Bloomsbury, à écrire des articles et des lettres ouvertes pour tenter d’éveiller la conscience des classes moyennes, et à militer sur le terrain en incitant les ouvrières à former des syndicats. A la fin des années 1880, le mouvement syndical commençait à prendre de l’ampleur et à être reconnu. La WPPL afficha alors plus clairement ses objectifs et devint Women’s Trade Union League (Ligue syndicaliste des femmes) en 1888. De 1887 à 1889, Black participa aux congrès annuels du Trades Union Congress (TUC) en tant que représentante du London Women’s Trade Council (fédération de syndicats féminins londoniens). En 1888, elle présenta une motion en faveur d’une égalité de salaire entre les hommes et les femmes. Le TUC l’adopta en dépit des réticences de nombreux syndicalistes qui s’opposaient à l’idée même d’un salariat féminin pour des raisons économiques et sociales.

Clementina Black joua un rôle dans la grève victorieuse des allumettières de Bryant & May de l’été 1888 (voir les notices sur Mary Driscoll et Annie Besant). Invitée à une réunion de la Fabian Society, elle donna une conférence intitulée « Female Labour » (« Le Travail féminin »), dénonçant la baisse des salaires dans certains secteurs industriels et encourageant la formation de ligues de consommateurs et de syndicats d’ouvrières non-qualifiées. À la suite de cette réunion où fut évoqué le sort des allumettières de l’East End, Annie Besant publia l’article « White Slavery in London » (« L’esclavage des blancs à Londres »), catalyseur dans le déclenchement de la grève. En tant que secrétaire du WPPL, Black se joignit aux efforts des socialistes et des syndicalistes qui aidèrent les ouvrières à s’organiser (tenue de réunions, rencontre avec des hommes politiques, collecte de fonds, création d’un syndicat).

En juillet 1889, Black démissionna de la WPPL à cause de l’opposition de ses membres à un syndicalisme militant et à la mise en place d’une législation protectrice pour les femmes. Black participa alors à la création de la Women’s Trade Union Association (WTUA), aux côtés, entre autres, d’Amie Hicks, Clara James et John Burns. De 1890 à 1891, Black fut secrétaire de cette association basée dans l’East End de Londres. En juillet 1890, Black et Burns aidèrent les ouvrières d’une fabrique de chocolat à s’organiser et à régler le contentieux avec leur employeur au sujet des salaires et des amendes. Les efforts de Black se tournèrent également vers les villes de province. Avec nombre de ses collègues syndicalistes, elle participa en 1892 aux manifestations en faveur de la nomination de femmes inspecteur des usines et des ateliers (factory inspector). Malgré le lancement du mouvement de syndicalisation des travailleurs les plus pauvres, la WTUA eut beaucoup difficultés à organiser efficacement un grand nombre d’ouvrières : employeurs et contremaîtres mettaient tout en œuvre pour freiner la progression du syndicalisme chez les ouvrières ; en outre, beaucoup alternaient entre travail en usine, travail à domicile, et autres travaux saisonniers, ce qui ne facilitait pas la tâche des militants qui s’adressaient à un groupe « dispersé », en constante évolution, et dont la conscience politique ne correspondait pas toujours aux attentes des dirigeants de la WTUA.

Clementina Black adopta progressivement une stratégie plus politique, se prononçant en faveur de la création d’un parti ouvrier. Même si elle ne s’impliqua pas directement dans ce projet, elle était convaincue que les acquis des ouvriers devaient être entérinés par des mesures législatives. Elle se mit à faire du lobbying parlementaire. La création du Women’s Industrial Council (Conseil industriel des femmes - WIC), en novembre 1894, s’inscrivait dans cette logique. Cette nouvelle organisation, dont Clementina Black était à l’origine, regroupait des femmes issues des classes moyennes qui souhaitaient éveiller la conscience du public et des hommes politiques en publiant des enquêtes sur les conditions de travail des ouvrières. Black devint présidente du WIC et rédactrice en chef de son journal, le Women’s Industrial News. En 1896, elle commença une campagne pour la mise en place d’un salaire minimum et concentra ses efforts sur les femmes qui travaillaient à domicile, plutôt qu’à l’usine, comme c’était souvent le cas pour les couturières. En juin 1899, elle participa à la International Conference of Women, où elle fit un discours pour une meilleure formation des domestiques. En 1904, Black participa à la fondation de la National Anti-Sweating League (Ligue nationale contre le système du travail à la pièce ; dans ce « système de la sueur », les ouvriers étaient payés à la pièce et le travail s’effectuait à domicile ou dans des petits ateliers pour le compte d’entrepreneurs sous-traitants). C’est à cette époque que Black écrivit deux ouvrages qui eurent un succès retentissant : Sweated Industry and the Minimum Wage, en 1907 (La Sous-traitance, la rémunération à la pièce et le salaire minimum), et Makers of our Clothes : a Case for Trade Boards, coécrit avec Adèle Meyer, en 1909 (Les Fabricants de nos vêtements : une étude à l’attention des commissions de régulation du travail). Dans ces deux textes, Black mêlait avec brio analyse économique et propagande en faveur de l’instauration d’un salaire minimum légal. Elle y dénonçait les conséquences du « laissez-faire » et demandait l’intervention de l’État pour réguler le marché du travail. Les autres dirigeants du WIC étaient beaucoup plus réservés sur la question du salaire minimum, ce qui poussa Clementina Black à démissionner de son poste de présidente en 1909. Pourtant, la fin de l’année 1909 vit le passage d’un Trade Boards Act, loi qui créait des institutions capables de fixer un salaire minimum dans certains secteurs. Cette victoire pour le monde du travail apporta une légitimité au combat de Clementina Black et l’encouragea à demander l’extension des lois sociales. En 1911, elle reprit son poste de présidente au WIC. Dans les deux décennies qui précédèrent la Première Guerre mondiale, le WIC devint un groupe de pression efficace et ses membres furent reconnus comme des experts sur les conditions de travail des ouvrières. Le WIC joua un rôle considérable dans la mise en place progressive d’une législation sociale favorable aux travailleurs. Malgré ces succès, la direction du WIC devait faire face à des critiques internes. Les dirigeantes issues des milieux ouvriers, telles qu’Amie Hicks et Clara James, quittèrent le WIC en 1908, car elles regrettaient que les ouvrières deviennent un objet d’étude, plutôt qu’un groupe à organiser pour qu’il apprenne à se défendre par lui-même.

En raison d’une suspension de la plupart des activités féministes et syndicales pendant la guerre, les activités militantes de Black à cette époque sont difficiles à identifier. En 1915, elle dirigea la publication de Married Women’s Work. Dans cet ouvrage, comme dans A New Way of Housekeeping (1918), Black ne prônait pas le maintien ou le retour des femmes au foyer (comme le faisaient de nombreuses féministes des classes moyennes), elle pensait, au contraire, que les femmes devaient acquérir leur indépendance économique et que les réformes gouvernementales devaient les y aider. En outre, elle préconisait une rationalisation et une mise en commun des tâches ménagères. La création de crèches, ainsi qu’une réforme de l’architecture et de l’agencement des maisons familiales devaient également alléger le travail domestique.

Black défendait les intérêts économiques et sociaux des femmes, mais également leurs droits politiques. Elle tenta d’établir des ponts entre deux mouvements historiquement réticents l’un envers l’autres : le féminisme et le mouvement ouvrier. En 1910, elle faisait partie de la délégation du WIC reçue par le Premier ministre (Herbert Henry Asquith) pour discuter du droit de vote des femmes. Dans les années 1900, elle militait aux côté des féministes constitutionnalistes, siégeant au comité exécutif de la National Union of Women’s Suffrage Society de Millicent Fawcett (Union nationale des sociétés pour le droit de vote des femmes) et participant à la rédaction de son journal The Common Cause. En 1913, elle fut élue vice-présidente de la London Society for Women’s Suffrage.

Clementina Black resta célibataire. Elle était très proche de sa sœur et de son beau-frère, les Garnett, avec qui elle passait beaucoup de temps à discuter, notamment de littérature. En 1893, elle obtint la garde d’une de ses nièces, Gertrude Speedwell, dont les parents venaient de se suicider. En 1913, son travail pour l’amélioration du statut des femmes fut reconnu officiellement et lui valut l’attribution d’une civil list pension de 75 livres par an (pension de la fonction publique). Elle décéda (probablement d’une attaque cardiaque), le 19 décembre 1922, à Barnes, dans le Surrey.

Même si Clementina Black ne devint pas une militante socialiste à proprement parler et conserva les valeurs de sa classe sociale (notamment dans ses romans), elle n’adopta jamais une attitude moralisatrice envers les classes ouvrières. Elle n’hésita ni à militer dans les quartiers pauvres de Londres et des villes industrielles de toute l’Angleterre, ni à faire don d’une grande partie de ses revenus aux organisations avec lesquelles elle militait. Courageuse et travailleuse acharnée, elle adoptait une approche pragmatique, plutôt que théorique, des réformes économiques et sociales qu’elle cherchait à promouvoir. D’après une journaliste contemporaine, Clementina Black fut, avec Emma Paterson, l’une des femmes les plus actives dans la promotion du syndicalisme féminin à la fin du XIXème siècle. Pourtant, son nom et son œuvre sont pratiquement tombés dans l’oubli. L’histoire n’a pas fait beaucoup de place à cette femme située à la charnière de plusieurs mondes : la bourgeoisie et la classe ouvrière ; les milieux littéraires, politiques et sociaux.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article139769, notice BLACK Clementina Maria par Marie Terrier, version mise en ligne le 27 février 2012, dernière modification le 5 août 2016.

Par Marie Terrier

ŒUVRES : Voir la liste très détaillée établie par Liselotte Glage à la fin de sa biographie de Clementina Black. Dans cette liste sont présentés ses romans et nouvelles ainsi que ses textes à caractère politique, économique et social. On peut y ajouter : The Consumers’ League – A Proposal that buyers should combine to deal only with employers who pay their workers fairly, Londres, 1887 ; “What High Wages Mean”, Longman’s Magazine, juillet 1889 ; “Women’s Trades Union Association”, Daily News, 5 février 1890 ; “The Need of Trade Unions for Working Women”, The Women’s Herald, 21 mai 1892 ; A Natural Alliance, Women’s Cooperative Guild, 1892 (sur les liens entre les mouvements coopératif et syndical) ; “Scientific Training of Domestic Servants”, The International Congress of Women of 1899, vol. 6, Londres, 1900, pp. 86-89 “Trade Schools for Girls in London”, The Economic Journal, sept 1906 ; “Report of the Departemental Committee on the Truck Acts”, The Economic Journal, juin 1909 (commentaire critique du rapport de la commission des Truck Acts, les lois permettant de lutter contre toute forme de rémunération en nature et contre les diverses retenues sur salaire) ; “The Next Step in Women’s Suffrage”, Nation, 26 février 1910 ; “Women and the Civil Service”, Spectator, 8 juillet 1916 (lettre co-signée par d’autres membres du WIC) ; “Industry and Motherhood’, Spectator, 30 septembre 1916 ; “Unemployment of Professional Women”, Spectator, 7 janvier 1922 (lettre co-signée par d’autres membres de la London Society for Women’s Service)

BIBLIOGRAPHIE : Bernstein, Susan, “Radical Readers at the British Museum : Eleanor Marx, Clementina Black, Amy Levy”, Nineteenth Centuty Gender Studies, 3.2, 2007 (http://www.ncgsjournal.com/issue32/...) ; GLAGE, Liselotte, Clementina Black, a study in social history and literature, Heidelberg : C. Winter, 1981 ; Grenier, Janet E., “Clementina Black”, Dictionary of National Biography ; Hannam, June, “Women Industrial Council”, Oxford Dictionary of National Biography, Oxford, 2004. Voir également les sources dans les notices du DNB citées ci-dessus.

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