WILSON Charlotte [née MARTIN]

Par Marie Terrier, avec Constance Bantman (nouvelle entrée, janvier 2012)

Née le 6 mai 1854 dans le village de Kemerton (Worcestershire) et morte le 28 avril 1944 à Irvington-on-Hudson (Etat de New York, Etats-Unis) ; socialiste, anarchiste et féministe

Charlotte Martin naquit en 1854 dans une famille aisée des classes moyennes supérieures. Son père, Robert Spencer Martin, était médecin et il était membre du Royal College of Surgeons. Sa mère, Clementina Susannah, née Davies, appartenait à une famille influente au sein du mouvement évangélique (mouvement en faveur d’une réforme de l’Eglise anglicane). Enfant unique, Charlotte Martin fut d’abord élevée à la maison, puis, à l’âge de quinze ans, elle fut envoyée en pension pendant trois ans au Cheltenham Ladies’ College dans le Gloucestershire. Elle reçut une excellente formation, surtout comparée à celle des autres jeunes filles de l’époque. Comme de nombreuses personnalités ayant contribué au renouveau socialiste de la fin du XIXe siècle, Charlotte Wilson n’abandonna jamais les valeurs évangéliques qui lui furent inculquées dans son enfance (l’amour de son prochain, la charité, le devoir de mener une vie vertueuse, de s’améliorer et de servir la communauté, etc.). En 1873, elle eut la possibilité d’entrer dans l’institution qui devint le Newnham College, à Cambridge et fit donc partie des premières Anglaises qui eurent accès à l’enseignement supérieur. C’est à cette époque qu’elle découvrit les idées progressistes et qu’elle abandonna définitivement la religion.

En septembre 1876, elle épousa un de ses cousins, Arthur Wilson, qui était courtier. Ils s’installèrent à Hampstead, dans une banlieue aisée du nord de Londres, où Charlotte Wilson se consacra à des œuvres de charité et à des activités éducatives. En 1883, elle fut très marquée par le procès des anarchistes de Lyon et découvrit la pensée politique de Kropotkine. Dès 1883, Charlotte Wilson se définissait comme une « socialiste anarchiste » (au XIXe siècle, l’anarchisme était considéré comme une forme de socialisme). Elle envisageait le socialisme dans la dimension politique et économique, mais surtout dans sa dimension éthique. Fin 1884, les Wilson décidèrent d’adopter une « vie simple ». Ils s’installèrent dans une maison de campagne à Wyldes, près d’Hampstead. La simplification de l’habitat, de l’habillement, du régime alimentaire et des manières était conçue comme un premier pas vers la réforme morale nécessaire à l’avènement du socialisme.

En 1884, Charlotte Wilson rejoignit la Société fabienne (Fabian Society) et la Fédération sociale-démocrate (Social Democratic Federation – SDF), les deux principaux groupes du « renouveau socialiste » de la période. En décembre 1884, elle entra au Comité exécutif de la Société fabienne. D’après sa contemporaine, Edith Nesbit, « elle était extrêmement active au sein du conseil exécutif » (« She was the life and soul of the executive council »). Pendant les deux années qui suivirent, Charlotte Wilson prit une part très active dans les débats qui aboutirent à la formulation de la doctrine et de la stratégie fabienne. Elle était à la tête de la tendance anarchiste de cette petite société nouvellement créée. En 1886, elle rédigea la partie sur l’anarchisme du Fabian Tract n°4, What Socialism Is. En militant en faveur d’un socialisme anarchiste, elle s’opposait à la tendance collectiviste qu’elle considérait comme le « rêve d’une régulation scientifique de l’industrie » (« dream of the scientific regulation of industry »). Elle souhaitait réhabiliter la notion de spontanéité dans l’organisation sociale afin de lutter contre les tendances oppressives inhérentes à toute autorité régulatrice. Ses idées étaient écoutées avec respect. Elle créa la Hampstead Historic Society afin de lire et de discuter de l’œuvre de Karl Marx, encore très mal connue en Angleterre. Des radicaux et des socialistes de diverses tendances, notamment ses collègues fabiens tels que Bernard Shaw et Sidney Webb, mais également des représentants de l’économie néoclassique tels que Francis Ysidro Edgeworth participèrent à ces débats. Malgré son influence, Charlotte Wilson démissionna du comité exécutif de la Société fabienne en avril 1887, lorsqu’il devint évident que les Fabiens défendaient un socialisme collectiviste et lorsqu’ils se prononcèrent en faveur d’une stratégie parlementaire, dite « gradualiste », et non révolutionnaire, pour atteindre leurs objectifs.

S’éloignant de la Société fabienne, Charlotte Wilson se consacra alors pleinement au mouvement anarchiste. En tant qu’anarchiste, elle était avec Agnes Henry, la socialiste anglaise la plus proche de la communauté internationale des réfugiés politiques établie à Londres. Elle fut l’une des premières à commenter le travail du nihiliste Stepniak et servit d’intermédiaire entre les exilés anti-tsaristes et leurs défenseurs issus des milieux progressistes londoniens. Dès mars 1885, Charlotte Wilson s’associa à Henry Seymour qui venait de fonder le premier journal anarchiste en Angleterre, The Anarchist. Ensemble, ils fondèrent le Cercle anarchiste anglais (English Anarchist Circle). Lorsque Kropotkine fut libéré de prison en 1886, elle l’invita à venir s’installer à Londres. La collaboration entre Seymour, Kropotkine et Wilson ne dura qu’un temps en raison de différends politiques ; Kropotkine et Wilson fondèrent le Freedom Group, un petit groupe d’intellectuels anarchistes, proches de la Socialist League de William Morris. Le groupe lança le journal Freedom en octobre 1886. Wilson assurait les rôles d’éditorialiste, rédactrice en chef, éditeur et trésorière de ce journal qui comptait parmi ses collaborateurs des personnalités telles que les Français Louise Michel et Jean Grave ou encore l’Italien Errico Malatesta. Pendant une dizaine d’années, Charlotte Wilson joua un rôle déterminant dans la défense des principes anarchistes en Angleterre : elle donna de nombreuses conférences, elle participa à la publication d’opuscules et écrivit notamment Anarchisme et Attentat (Anarchism and Outrage) en 1893, au moment où l’Europe connut une vague d’attentats d’inspiration anarchiste. La répression exercée par les autorités européennes contre les anarchistes isola le mouvement en Angleterre, déjà très affaibli par ses positions anti-étatistes au sein d’un mouvement socialiste majoritairement acquis au parlementarisme. Suite à des problèmes de santé, Wilson démissionna du poste de rédacteur en chef de Freedom en 1895 pour se consacrer à des activités militantes moins controversées. Elle fonda un groupe pour la protection de la lande de Hampstead (Hampstead Heath) et elle encouragea classes ouvrières et classes moyennes à cohabiter dans le quartier de Hampstead Garden Suburb. En 1906, le couple Wilson s’installa dans la région d’Oxford et se partagea désormais entre sa nouvelle résidence et son appartement londonien.

Wilson revint au socialisme dans les années 1900, tandis que son activité militante prit une inflexion nettement féministe. Elle rejoignit le Women’s Industrial Council (WIC) fondé par Clementina Black, la Women’s Local Government Society (fondée en 1907 afin de revendiquer le droit, pour les femmes, d’être candidate aux élections municipales), mais également la Women’s Freedom League (groupe féministe fondé notamment par Charlotte Despard et Teresa Billington-Greig à la suite d’une remise en cause du leadership d’Emmeline Pankhurst). Dans les années d’avant guerre, elle assuma un rôle prépondérant dans le mouvement féministe international, assistant à de nombreuses conférences dans toute l’Europe. Elle reprit également ses activités au sein de la Société fabienne en 1908. Avec l’aide de Maud Pamber Reeves, elle fonda le Fabian Women’s Group dont elle devint secrétaire. Wilson et ses collègues fabiennes revendiquaient plus de droits politiques, mais également la reconnaissance de certains droits sociaux, notamment par la mise en place d’allocations de maternité et d’allocations familiales. Sous l’égide du WIC et du Fabian Women’s Group, elle participa à des d’enquêtes sur la situation politiques et sociales des femmes anglaises, quelle que soit leur origine sociale et leur profession. Charlotte Wilson retrouva une place prépondérante dans la Société fabienne. De 1911 à 1915, elle fut à nouveau élue au comité exécutif. En 1911, elle participa même aux négociations entre la Société fabienne et l’Independent Labour Party.

Au début de la guerre, Charlotte Wilson se retira de la vie politique et participa à des œuvres de bienfaisance destinées aux soldats, qui lui valurent de recevoir la prestigieuse Médaille de l’Ordre de l’Empire Britannique (Order of the British Empire). En 1932, à la mort de son mari, elle s’occupa de son neveu. Ils s’installèrent aux Etats-Unis où elle mourut en avril 1944, à l’âge de 89 ans.

Bien que son œuvre soit assez mal connue, Charlotte Wilson n’en demeure pas moins une des figures principales du renouveau socialiste des années 1880. Elle milita également au cœur de la branche libertaire du mouvement socialiste international dans les années 1890 et fut l’une des premières Anglaises à défendre le socialisme anarchiste en Angleterre. La forte dimension éthique de son engagement (héritée de son éducation religieuse), le détour par un discours révolutionnaire avant le ralliement au socialisme parlementaire au milieu des années 1890, ainsi que la défense des causes de son temps telle que le féminisme, sont des éléments caractéristiques du militantisme socialiste de l’époque. Il n’est donc pas surprenant que Wilson ait attiré l’attention de ses contemporains qui admiraient en outre son dynamisme, son intelligence et sa sincérité. Un certain nombre de romanciers s’inspirèrent ainsi de sa personnalité pour créer leurs personnages, comme Fabian Bland (pseudonyme d’Hubert Bland et Edith Nesbit) dans The Prophet’s Mantle (1885) et Something Wrong (1886), Ethel Lilian Voynich dans The Gadfly (1897) ou encore Isabel Meredith (pseudonyme d’Olivia et Helen Rossetti) dans A Girl among the Anarchists (1903).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article139666, notice WILSON Charlotte [née MARTIN] par Marie Terrier, avec Constance Bantman (nouvelle entrée, janvier 2012), version mise en ligne le 15 février 2012, dernière modification le 4 avril 2018.

Par Marie Terrier, avec Constance Bantman (nouvelle entrée, janvier 2012)

ŒUVRES PRINCIPALES : “Anarchism”, signé “An English Anarchist”, Justice, novembre 1884 ; “The Condition of the Russian Peasantry”, To-Day, juillet et août 1885 ; “Social Democracy and Anarchism”, The Practical Socialist, janvier 1886, vol. I, n°1 ; “Anarchism” in What Socialism Is, Fabian Tract n° 4, Londres : Fabian Society, 1886 ; Anarchism and Outrage, Londres : Freedom Pamphlet n°8, 1893 ; BLAGG, Helen et WILSON, Charlotte. Women and Prisons. Fabian Women’s Group Series n° 3, Londres : Fabian Society, 1912 (republié dans ALEXANDER, Sally (dir.), Women Fabian Texts, Londres : Routledge, 1988) ; Fabian Women’s Group. Three years’ work, 1908–1911, Londres : George Standring, 1911 (republié dans ALEXANDER, Sally (dir.), Women Fabian Texts, Londres : Routledge, 1988) ; WALTER, Nicolas (dir.), Anarchist Essays, Londres : Freedom Press, 2000 ; voir également les journaux : The Anarchist et Freedom : A Journal of Anarchist Socialism

BIBLIOGRAPHIE : HINELY, Susan Denene, « Charlotte Wilson : Anarchist, Fabian, and Feminist », Ph. D., Stanford University, 1987 ; HINELY, Susan Denene, « Charlotte Wilson, the “Woman Question”, and the Meanings of Anarchist Socialism in Late Victorian Radicalism », International Review of Social History, pp 1-34, publié en ligne par Cambridge Journals le 5 janvier 2012 – version papier prévue pour avril 2012 ; WALTER, Nicolas, « Charlotte Wilson », Oxford Dictionary of National Biography, Oxford, 2004 ; 1°) Anarchisme : BANTMAN, Constance, « Anarchismes et Anarchistes en France et en Grande Bretagne 1880-1914 », thèse, Université de Paris-Nord, 2007 ; BEVIR, Mark, « The Rise of Ethical Anarchism in Britain,1885-1900 », Historical Research, vol. 69, n°. 169, 1996 ; OLIVER, Hermia. The International Anarchist Movement in Late Victorian London, Londres : Croom Helm, 1983 ; QUAIL, John. The Slow Burning Fuse : the Lost History of British Anarchists, Londres : Granada, 1978 ; SHPAYER-MAKOV, Haia, “Anarchism in British Public Opinion 1880-1914”, Victorian Studies, vol. 31, n° 4, été 1988 ; 2°) Société fabienne : BRIGGS, Julia. Edith Nesbit : A Woman of Passion (1987). Stroud : Tempus, 2007 ; COLE, Margaret. The Story of Fabian Socialism. Londres : Heinemann, 1961 ; HARRISON, Royden. The Life and Times of Sidney and Beatrice Webb : 1858-1905, the Formative Years. Basingstoke : Palgrave, 2000 ; MACKENZIE, Norman et Jeanne. The First Fabians (1977). Londres : Quartet Books Limited, 1979 ; MCBRIAR, A. M. Fabian Socialism and English Politics, 1884-1918. Cambridge : Cambridge University Press, 1962 ; PEASE, Edward Reynolds. The History of the Fabian Society (1916). Londres : A. C. Fifield, 1963 ; SHAW, Bernard. The Fabian Society : Its Early History. (1892). Londres : Fabian Society, 1909 ; WOLFE, Willard. From Radicalism to Socialism : Men and Ideas in the Formation of Fabian Socialist Doctrines, 1881-1889. New Haven et Londres : Yale University Press, 1975

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