WHEELER Anna Doyle

Par Laurent Colantonio (nouvelle notice, janvier 2012)

Née en 1785 à Clonbeg Parish, comté de Tipperary, Irlande ; morte en 1848 ou 1849 ; féministe et réformatrice sociale.

Fille de Anna Doyle (née Dunbar) et de Nicholas Milley Doyle, pasteur anglican diplômé de Trinity College (Dublin). Son père meurt alors qu’elle n’a pas encore deux ans. Son oncle, le Général Sir John Doyle, et son frère ont fait de belles carrières d’officiers dans les forces coloniales britanniques. Autodidacte, la jeune Anna se passionne pour le français, la philosophie et la géographie. À 15 ans, contre l’avis de sa famille, elle se marie avec Francis Massy-Wheeler (1781-1820), un jeune héritier aisé. En quelques années, elle met au monde six enfants, dont deux seulement ont survécu : Henrietta (née en 1801) et Rosina (née en 1802, qui épousera le romancier Edward Bulwer-Lytton). Délaissée par un mari noceur et buveur, Anna Wheeler trouve refuge dans la lecture des philosophes du XVIIIe siècle, Diderot, Voltaire, Condillac, D’Holbach et Mary Wollstonecraft. En août 1812, bravant les conventions, elle se sépare de son mari, et quitte l’Irlande avec ses filles pour s’installer sur l’île de Guernesey, où son oncle occupe alors le poste de gouverneur. Elle y croise des personnalités politiques des îles Britanniques et du continent. En 1815 elle rejoint d’abord Londres, où ses filles poursuivent leur scolarité, puis s’installe quelque temps à Caen où elle fréquente un groupe saint-simonien (1816-1818).

Anna Wheeler est une pionnière en matière d’égalité des sexes. Dans le sillage de Mary Wollstonecraft, elle dénonce la subordination des femmes et rejette l’idée suivant laquelle l’infériorité de leur condition sociale serait « naturelle ». Elle soutient les propositions de son ami Jeremy Bentham en vue de réformer la représentation politique et d’élargir le suffrage, mais regrette qu’il n’inclue pas l’extension des droits politiques aux femmes. Au début des années 1820, entre Londres et Dublin, elle poursuit son dialogue intellectuel avec Bentham, et surtout avec Robert Owen et son compatriote irlandais William Thompson, qu’elle a rencontré chez Bentham. Entre 1823 et 1826, elle vit à Paris, où elle tient salon et rencontre Charles Fourier. Elle use de ses compétences linguistiques et littéraires pour faire l’interface entre les principaux réformateurs sociaux, de part et d’autre de la Manche : elle traduit et diffuse en particulier les publications saint-simoniennes et fouriéristes en Angleterre. En vain, elle déploie toute son énergie pour persuader Owen, Fourier et les saint-simoniens de conjuguer leurs efforts afin d’établir ensemble des communautés destinées aux ouvriers et à leurs familles, où l’harmonie, la coopération et l’égalité règneraient entre les hommes et les femmes, dans tous les domaines.

En 1825, sa collaboration avec William Thompson, devenu un ami très proche, se concrétise par la publication d’un des textes fondateurs du féminisme socialiste, l’Appel de la moitié du genre humain, les Femmes, contre les prétentions de l’autre moitié, les Hommes, à les maintenir dans une situation d’esclavage politique, civil et domestique (Appeal of One Half the Human Race, Women, against the Pretensions of the Other Half, Men, to Retain them in Political and thence in Civil and Domestic Slavery). Si Thompson signe seul, il précise dans une « Lettre introductive à Mrs Wheeler » qu’il partage la « propriété commune » de ce manifeste avec Anna Wheeler, dont il se fait l’interprète de la pensée, telle qu’elle l’a déjà exposée dans d’autres publications, notamment sous le pseudonyme de Vlasta (une Suédoise du XVIe siècle, mentionnée par l’Abbé Grégoire, dont la mission était de libérer les femmes du joug des hommes). L’Appel répond au philosophe James Mill qui, dans l’article ‘Government’ (1820) du supplément à la cinquième édition de l’Encyclopædia Britannica, déclare que les femmes n’ont pas besoin de représentation politique, car leurs intérêts sont inclus dans ceux de leur mari ou de leur père. Thompson et Wheeler affirment au contraire qu’un système social, même réformé, qui néglige la moitié de la population ne peut prétendre à fournir le plus grand bonheur au plus grand nombre. L’Appel critique vertement les principales institutions sociales (écoles, Églises, mariage, etc.) qui, en privilégiant des intérêts particuliers (ceux des hommes) là où elles devraient défendre l’intérêt général, se font les agents de l’oppression des femmes et de leur exclusion de la sphère publique. « Toutes les femmes, précise le texte, et en particulier les femmes mariées, ayant été réduites à l’état d’impuissance et de servitude […], ayant subi souffrances et privations, ont plus besoin des droits politiques que n’importe quel autre portion de l’humanité ». Le succès de l’Appel offre une plus grande visibilité à Anna Wheeler, dont les conférences publiques attirent un public croissant. La plus célèbre d’entre elles, intitulée « Les droits des femmes », s’est tenue à Londres, en 1829, dans une chapelle près de Finsbury Square.

Au cours de ses nombreux voyages et séjours à Londres, Dublin, Caen, Paris, elle aura été une incessante propagatrice des idées féministes et des projets de réforme sociale inspirés par Owen, Fourier ou Thompson. Au début des années 1830, elle est toujours en contact avec les rédactrices de journal féministe La Tribune des Femmes, dont elle traduit des articles pour la presse owenienne. Elle s’attire la désapprobation de Disraeli, qui la décrit dans une lettre de janvier 1833 comme « pas très plaisante, […] très intelligente mais terriblement révolutionnaire ». En 1833, Anna Wheeler est très affectée par la mort de Thompson, avec lequel elle formait un véritable « couple intellectuel ». Sa santé déclinante l’éloigne progressivement de l’activité militante, elle connaît de longues périodes de dépression, mais continue d’entretenir une abondante correspondance épistolaire, notamment avec Fourier (les lettres sont conservées aux Archives nationales, à Paris). En 1839, elle sert de guide à Flora Tristan au cours de ses Promenades dans Londres. Durant les dernières années de sa vie, elle souffre de névralgie paralysante, qui réduit encore ses capacités d’action et l’empêche de rendre visite à ses amis en France. On ne connaît pas la date exacte de sa mort, qui se situe probablement en 1848 ou 1849.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article139645, notice WHEELER Anna Doyle par Laurent Colantonio (nouvelle notice, janvier 2012), version mise en ligne le 10 février 2012, dernière modification le 17 octobre 2019.

Par Laurent Colantonio (nouvelle notice, janvier 2012)

ŒUVRE : Appeal of One Half the Human Race, Women, against the Pretensions of the Other Half, Men, to Retain Them in Political, and Thence in Civic and Domestic Slavery (Appel de la moitié du genre humain, les Femmes, contre les prétentions de l’autre moitié, les Hommes, à les maintenir dans une situation d’esclavage politique, civil et domestique), Londres, 1825, 221 p., réédité, Londres, Virago, 1983. Texte écrit en collaboration avec William Thompson, mais non signé par Anna Wheeler ; ‘Rights of Women’, The British Co-operator, avril 1830, p. 12-15 ; ‘Rights of Women’, Part 2, The British Co-operator, mai 1830, p. 33-36 ; (Sous le pseudonyme de Vlasta), ‘To the editor of the Crisis’, The Crisis, vol. 2, n° 35 & 36, 31 août 1833, p. 277-279.

BIBLIOGRAPHIE : Richard K. P. Pankhurst, ‘Anna Wheeler : a pioneer socialist and feminist’, Political Quarterly, vol. 25, n° 2, 1954, p. 132–43 ; Barbara Taylor, Eve and the New Jerusalem : Socialism and Feminist in the Nineteenth Century, Londres, Virago Press, 1983 ; Wendy Wanklyn, ‘The Feminisms of Mary Wollstonecraft and William Thompson’, PhD Thesis, 363 p., University of Oxford, 1988 ; Dolores Dooley, ‘Anna Doyle Wheeler’, in M. Cullen and M. Luddy (eds), Women, Power and Consciousness in 19th Century Ireland, Dublin, Attic, 1995, p. 19–53 ; Dolores Dooley, Equality in Community : Sexual Equality in the Writings of William Thompson and Anna Doyle Wheeler, Cork, Cork University Press, 1996, 448 p. ; Margaret McFadden, ‘Anna Doyle Wheeler (1785-1848) : philosopher, socialist, feminist’, in Linda Lopez McAlister (ed.), Hypatia’s Daughters. Fifteen Hundred Years of Women Philosophers, Bloomington, Indiana University Press, 1996, p. 204–14 ; Dolores Dooley, ‘Wheeler, Anna (1785 ?–1848)’, in Oxford Dictionary of National Biography, Oxford University Press, 2004, online edn, 2009 ; Dolores Dooley, ‘Anna Doyle Wheeler’, in J. McGuire et J. Quinn (eds), Dictionary of Irish Biography, Cambridge, Cambridge University Press/ Royal Irish Academy, 2009, vol. 9 ; Michel Prum, « William Thompson (1775-1833) : aux sources du féminisme socialiste », in M. Monacelli et M. Prum (dir.), Ces hommes qui épousèrent la cause des femmes. Dix pionniers britanniques, Paris, L’Atelier, 2010, p. 69-80.

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