DESPARD Charlotte

Par Muriel Pécastaing-Boissière (novembre 2011)

Charlotte DESPARD (née French), 15 juin 1844 (Ripple, Kent) – 10 novembre 1939 (Whitehead, Irlande du Nord), féministe, socialiste, pacifiste et républicaine irlandaise.

Charlotte French naquit le 15 juin 1844, au domaine familial de Ripple Vale, dans le Kent. Son père, John French, officier de marine à la retraite, mourut en 1854. Mentalement instable, sa mère, Margaret, née Eccles, fut internée en 1860. Elle décéda cinq ans plus tard.

Charlotte, ses quatre sœurs et son frère, furent envoyés à Édimbourg, chez des parents aux strictes valeurs presbytériennes. Charlotte y reçut les rudiments d’éducation typiques d’une jeune fille de la classe supérieure destinée au mariage, mais se prit de passion pour les poèmes de Shelley. Les enfants French quittèrent leur austère famille d’accueil dès que l’aînée, Mary, eut atteint sa majorité, et s’installèrent à Londres, grâce aux confortables revenus de l’héritage parental.

Charlotte voyagea trois ans en Europe en compagnie de ses sœurs célibataires, jusqu’à ce que la guerre de 1870 les contraigne à regagner l’Angleterre. Elle y rencontra alors Maximilian Despard (1839-1890), homme d’affaires anglo-irlandais cultivé, agnostique et radical, qui avait fait fortune à Hong-Kong. Charlotte Despard découvrit l’Irlande durant leur voyage de noces, en 1871. Le couple s’installa à Courtlands, leur domaine dans le Surrey.

Ce mariage heureux resta sans enfants. La santé de Max Despard, qui en fut sans doute la raison, les amena à passer leurs hivers en Méditerranée, en Inde, à Ceylan ou en Australie. Charlotte profita de ces voyages pour écrire une dizaine de romans sentimentaux, empreints d’exotisme, qui connurent un certain succès, en particulier The Rajah’s Heir (1890), inspiré par les spiritualités orientales. A Voice from the Dim Millions (1884), son seul roman social, témoigne déjà d’une prise de conscience des injustices de la société victorienne.

Charlotte Despard fut vivement affectée par la mort de son mari, en 1890, dont elle porta toujours le deuil. Désormais à la tête d’une fortune considérable, et jouissant de cette liberté sociale spécifique aux veuves victoriennes, elle décida de s’investir dans la philanthropie. Inspirée par la lecture des transcendentalistes américains Walt Whitman (1819-1892) et Henry David Thoreau (1817-1862), Despard renonça au luxe et au confort pour s’installer dans le quartier ouvrier irlandais extrêmement pauvre de Nine Elms, au sud de Londres. Elle y fonda un dispensaire, une soupe populaire et un club de jeunes : le Despard Club. Sa conversion au catholicisme, en 1891, finit de lui garantir la confiance des familles ouvrières du quartier, bien qu’elle en eût une interprétation toute personnelle, y mêlant bientôt socialisme, puis théosophie.

Consciente des limites de l’action caritative, et déçue par le parti libéral, dont elle avait espéré de vastes réformes sociales, Charlotte Despard adhéra, en 1895, à la Social Democratic Federation, fondée en 1884 par Henry Mayers Hyndman. Elle la représenta lors du quatrième congrès de la Seconde Internationale, à Londres, en 1896, et mit les locaux du Despard Club, rebaptisé le Social Hall, à la disposition des militants socialistes, pour des réunions politiques, des conférences ou des divertissements.

Fin 1894, Despard fut élue membre du Board of the Lambeth Poor Union, le comité en charge de l’assistance publique du vaste quartier défavorisé de Lambeth, qui comptait alors plus de sept mille indigents. Elle resta près de dix ans membre de ce comité, connu à l’origine pour son inefficacité et son absence de compassion. Elle œuvra à le réformer, à améliorer les conditions de vie dans les hospices et à créer des cantines scolaires gratuites. En 1902, Despard voyagea dans tout le Canada pour y vérifier l’accueil des orphelins envoyés là par le comité, qui dut revoir cette politique après son rapport cinglant.

Avec sa frêle silhouette vêtue de noir, sa mantille sur des cheveux blancs et, aux pieds, des sandales de cuir confectionnées par son ami, le socialiste et transcendentaliste Edward Carpenter, Charlotte Despard devint une figure incontournable de la vie sociale et politique londonienne, présente aux rassemblements socialistes ou syndicaux et aux nombreuses manifestations de grévistes des années 1900 et 1910.

Devant l’ampleur des discriminations légales, morales et économiques subies par les femmes, particulièrement les ouvrières et les indigentes, Despard conclut que seule l’obtention du droit de vote féminin pourrait y remédier. Bien que socialiste, elle se rallia en 1901 à Women’s Liberal Federation, mais la quitta lorsque celle-ci demanda juste le même droit de vote censitaire que celui accordé aux hommes. Despard adhéra alors à l’Independent Labour Party (ILP), fondé en 1893, et y devint proche de George Lansbury et de Margaret Bondfield, mais aussi de James Keir Hardie qu’elle retrouva au sein de la Women’s Social and Political Union (WSPU).

En effet, en 1906, Annie Kenney et Teresa Billington-Greig demandèrent à Despard de soutenir la WSPU et elle en devint secrétaire honoraire. Son militantisme lui valut d’être brièvement emprisonnée à plusieurs reprises. Néanmoins, en désaccord tactique et politique avec la présidente et fondatrice de la WSPU Emmeline Pankhurst et sa fille Christabel, Despard quitta le mouvement en octobre 1907. Elle fonda avec soixante-dix autres dissidentes, dont Billington-Greig, membre, comme elle, de l’ILP, la Women’s Freedom League (WFL), dont elle assura la présidence. En 1908, Despard sillonna les routes de Grande-Bretagne dans une carriole d’où elle harangua sans relâche des foules rurales peu réceptives, voire franchement hostiles. Elle encouragea la désobéissance civique, avec sa Women’s Tax Resistance League, dont les membres préféraient voir leurs biens saisis plutôt que de s’acquitter de leurs impôts tant qu’elles n’étaient pas représentées au Parlement. Elle choisit aussi la voie de la résistance passive : en octobre 1908, Muriel Matters (1877-1969), membre de la WFL, s’enchaîna à la grille en fer forgé cachant aux regards les femmes venues assister aux débats à la Chambre des Communes depuis le balcon public qui leur était réservé. L’ouvrage d’art dut être démonté par un forgeron pour en détacher Matters et ne fut jamais remis en place. Cette action, assimilée à la destruction d’un bien public, coûta à Despard le soutien officiel de la National Union of Women’s Suffrage Societies (NUWSS) de Millicent Garrett Fawcett, (1847-1929). En 1911, les membres de la WFL refusèrent de répondre au recensement décennal. Plus largement féministe que la WSPU ou la NUWSS, la WFL de Despard luttait contre toutes les discriminations envers les femmes, en particulier au niveau judiciaire.

En 1914, Despard, qui s’était élevée contre la guerre des Boers en 1899, se rangea aux côtés des pacifistes, bien que son frère, le Maréchal John French (1852-1925) fût à la tête du corps expéditionnaire britannique à Ypres. Elle milita au sein de la Women’s International League, fondée à La Haye en 1915, puis, lorsque la mobilisation fut décrétée, en 1916, du National Council Against Conscription. Avec la WFL et la Women’s Labour League, Despard s’opposa aux mesures discriminatoires imposées aux femmes par le Defence of the Realm Act (DORA), dont le couvre-feu, et contre les inégalités salariales dans les usines de guerre.

Despard vit dans la Révolution de 1917 la réalisation de ses espoirs politiques et quitta la présidence de la WFL pour préparer la révolution britannique. Le soviet qu’elle organisa à Newcastle fut violemment rejeté par les ouvriers et les soldats de la ville, mais la Women’s Peace Crusade qu’elle co-fonda attira de très nombreuses pacifistes favorables à la Révolution lors des rassemblements auxquels elle s’adressa à travers tout le pays. Elle vendit plus de 100 000 exemplaires de son pamphlet pacifiste An Appeal to Women. En 1920, Despard rejoignit la lutte victorieuse contre l’aide britannique aux Russes Blancs, brandissant la menace d’une grève nationale. Elle se rendit en Union Soviétique en 1930, avec les Irish Friends of Soviet Russia, et revint enthousiaste de cette visite très encadrée.

Lorsque le droit de vote fut accordé aux femmes de plus de trente ans, en janvier 1918, ainsi que celui de se présenter au Parlement, Despard fut candidate travailliste pour Battersea, quartier ouvrier de Londres, lors des élections de décembre, mais son pacifisme lui coûta la victoire. Présente au Congrès International des Femmes, à Zurich, en 1919, elle y critiqua vivement le Traité de Versailles. Sa visite des orphelinats hongrois pour Save the Children Fund, en 1920, lui en confirma la cruauté. Elle dénonça aussi dans le Manchester Guardian la persécution des juifs et des communistes menée par le régent de Hongrie, l’Amiral Horthy.

Les élections de 1918 amenèrent la victoire du Sinn Féin en Irlande, dont celle de l’amie de Despard, Constance Markiewicz née Gore-Booth (1868-1927), première élue aux Communes, mais qui refusa d’y siéger pour rejoindre le parlement indépendantiste. Despard milita dès lors au sein de l’Irish Self-Determination League, se mettant de nouveau en porte-à-faux de son frère qui, Viceroy d’Irlande de 1918 à 1921, y fit venir les Black & Tans, ces vétérans britanniques coupables d’exactions envers la population irlandaise. En 1909, déjà, Despard avait donné une conférence à l’Irish Socialist Republican Club de James Connolly (1868-1916), à Dublin, puis avait fait campagne en faveur du projet de loi d’autonomie (Home Rule) de l’Irlande de 1912, et d’une égalité homme-femme dans cette future Irlande autonome.

Déçue par la timidité des revendications syndicales d’après-guerre, en particulier des cheminots de la National Union Of Railwaymen de Jimmy Thomas (1874-1949), à qui elle avait offert les locaux du son Club, en 1919, Despard quitta Londres pour l’Irlande, à la signature du Traité anglo-irlandais de 1921. Elle s’installa à Roebuck House, près de Dublin, avec Maud Gonne (1866-1953), muse du poète Yeats, mais surtout nationaliste irlandaise, veuve de John MacBride (1865-1916), exécuté avec James Connolly après l’insurrection de Pâques 1916, et mère de Sean MacBride (1904-1988). Lorsque la guerre civile éclata en 1922, elles lancèrent la Women’s Prisoners Defence League, avec Hanna Sheehy-Skeffington (1877-1946), co-fondatrice de l’Irish Women’s Workers’ Union, le syndicat des ouvrières irlandaises.

Malgré les raids incessants de la police, Despard transforma Roebuck House en coopérative ouvrière, en 1924. Militante communiste depuis 1920, elle quitta le Sinn Féin pour rejoindre l’Irish Workers’ Party (IWP), le parti ouvrier irlandais de Roddy Connolly (1901-1980), en 1926. L’échec de sa coopérative suivi de celui de l’IWP, qui perdit le soutien de l’IRA en 1927, furent de grandes déceptions pour Despard.

Elle emménagea dans Dublin, en 1933, mais l’Irish Workers’ College qu’elle y fonda fut incendié par la Saint Patrick’s Anti-Communist League, alors qu’elle s’y trouvait. Réfugiée à Belfast, elle en fut chassée par les émeutes anti-catholiques de 1935.

Malgré son âge avancé, Despard milita activement contre le fascisme, y compris à Londres, où elle retournait tous les étés. À l’occasion des célébrations de son quatre-vingt-dixième anniversaire qui s’y tinrent, en 1933, Harry Pollitt, secrétaire général du parti communiste britannique, s’exclama : « Elle a plus fait pour le communisme qu’aucun d’entre-nous. » Lorsque la guerre civile éclata en Espagne, en 1936, Despard se joignit aux manifestations de solidarité envers les Républicains, à Londres, mais aussi en Belgique et en France.

Ayant distribué l’intégralité de sa fortune tout au long de sa vie de luttes, Charlotte Despard mourut, ruinée, le 9 novembre 1939, d’une mauvaise chute dans son cottage, à Whitehead, sur la côte nord-irlandaise. Elle fut enterrée non loin de Constance Markiewicz, dans le cimetière républicain de Glasnevin, à Dublin. Son cercueil, suivi par une foule de deux mille personnes, fut porté par les principaux leaders communistes et républicains irlandais, dont Peadar O’Donnel (1893-1986), Roddy Connolly, Sean MacBride, Sean Murray (1898-1961) et Frank Hugh O’Donnell (1894-1976). Maud Gonne prononça son éloge funèbre.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article139626, notice DESPARD Charlotte par Muriel Pécastaing-Boissière (novembre 2011), version mise en ligne le 9 février 2012, dernière modification le 18 février 2012.

Par Muriel Pécastaing-Boissière (novembre 2011)

ŒUVRES PRINCIPALES (par ordre chronologique) : A Voice from the Dim Millions (roman, 1884) ; The Rajah’s Heir (roman, 1890) ; « Why I became a “suffragette” », Women’s Franchise (4 July 1907) ; Women and the New Era. Londres : Suffrage Shop, 1910 ; Woman’s Franchise and Industry (pamphlet, 1912) ; Theosophy and the Woman’s Movement. Londres : Theosophical Publishing Society, 1913 ; An Appeal to Women (pamphlet, 1917) ; Songs of the Red Dawn (pamphlet, 1932).

BIBLIOGRAPHIE : LINKLATER, Andro. An Unhusbanded Life : Charlotte Despard : Suffragette, Socialist & Sinn Feiner. Londres : Hurchinson, 1980. MULVIHILL, Margaret. Charlotte Despard : A Biography. Londres : Harper Collins, 1989. MULVIHILL, Margaret. “Despard, Charlotte (1844–1939)”, Oxford Dictionary of National Biography, Oxford U. P., 2004 ; online edn, May 2010. RAPPAPORT, Helen. “Despard, Charlotte” in Encyclopedia of Women Social Reformers, Volume 1. ABC-CLIO, 2001.

Version imprimable Signaler un complément