LORGERIL Joseph, Marie de

Par André Caudron, Nathalie Viet-Depaule

Né le 1er janvier 1917 à Cherbourg (Manche), mort le 20 novembre 1956 à Nyon (Suisse) ; jésuite, prêtre-ouvrier, tôlier ; membre de la commission exécutive du syndicat CGT (USTM), secrétaire de section de la Fédération des mal-logés, membre du Mouvement de la paix.

Fils du comte Paul de Lorgeril, aide-major puis médecin de campagne, et de Geneviève de Gouberville, Joseph de Lorgeril était le septième des quatorze enfants (dix survécurent) d’une vieille famille d’aristocratie normande et bretonne, composée de légitimistes ralliés à la République par obéissance à Léon XIII et fondateurs de cercles d’ouvriers dans le sillage d’Albert de Mun. Après l’enfance passée à Pleugueneuc (Ille-et-Vilaine), le jeune garçon entra à l’institution Sainte-Croix, tenue par les jésuites au Mans (Sarthe), puis intégra la Compagnie de Jésus au noviciat de Laval (Mayenne), le 9 novembre 1934. C’est là qu’il fit sa « régence », stage d’une ou plusieurs années que les jésuites faisaient habituellement comme professeurs ou surveillants dans un collège, au cours de leurs études. Il se révéla excellent pédagogue, jusqu’en 1939. Il était attiré par la Chine, mais le service militaire au camp de La Courtine (Creuse), en 1939-1940, lui fit découvrir la condition ouvrière et mesurer combien l’Église se tenait éloignée du prolétariat.

Hésitant alors entre la médecine et la vie religieuse, il choisit en fin de compte de poursuivre ses études de philosophie au scolasticat de Jersey, dans les îles anglo-normandes. En 1944, il connut une seconde mobilisation au cours de laquelle il rencontra des Francs tireurs et partisans ainsi que des jeunes communistes. Ces fréquentations le confortèrent dans l’idée d’un apostolat consacré au monde des usines. Il fit ensuite ses études de théologie à Lyon où il fut notamment en relation avec le père Pierre Ganne.

Ordonné prêtre le 31 juillet 1948, « Jo Lorgeril », comme il se faisait appeler, rejoignit l’année suivante l’équipe des militants du quartier populaire de Notre-Dame de la Gare, dans le XIIIe arrondissement de Paris, équipe de prêtres, diocésains ou religieux, jésuites surtout, et de laïcs dont plus d’un allait rallier l’Union des chrétiens progressistes (UCP). Il fit en 1949 un stage de formation accélérée en tôlerie, suivi de quelques mois dans une entreprise du XIIIe arrondissement, et subit l’expérience du chômage dès février 1950. Il fut ensuite embauché à Ivry-sur-Seine (Seine, Val-de-Marne) chez Yac-Chauvin, fabricant de mobilier mécanique. Présent à l’usine toute la journée, assistant à de nombreuses réunions du soir, souvent appelé la nuit par l’un ou l’autre, en proie à la maladie ou aux privations de nourriture et de logement, il ne manquait jamais la lecture du bréviaire et venait le dimanche aider les prêtres de la paroisse.

Il organisa rapidement une section de la CGT dont il assura le secrétariat puis fut élu délégué au comité d’entreprise. Son activité militante déplut à la direction qui le licencia au cours de l’été 1952, mais elle fut désavouée par le tribunal des prud’hommes. C’est alors que ses anciens camarades de travail lui offrirent un calice avec cette inscription : « À Lorgeril, notre prêtre, délégué et secrétaire syndical, en souvenir de deux ans de lutte et d’amitié. » Les jésuites l’envoyèrent faire son « 3e An » (année de probation et de réflexion au terme de la formation) à Paray-le-Monial (Saône-et-Loire) où il fit le vœu, le 21 novembre 1952, de rester « pauvre avec les pauvres, ouvrier avec les ouvriers ».

De retour à Paris, après un passage dans une petite entreprise de soudure à l’arc, Jo Lorgeril se retrouva chez Panhard, membre de la commission exécutive du syndicat CGT et délégué de l’USTM à l’échelon parisien. Il jouait aussi un rôle important dans son quartier où il assurait le secrétariat de section de la Fédération des mal-logés.

Le 20 décembre 1953, le père Général, sur ordre du Vatican, obligea les prêtres jésuites à cesser le travail en usine. Jo Lorgeril obtint l’autorisation de continuer à vivre dans le XIIIe où sa silhouette, avec son vélo et son cartable d’écolier au cuir râpé, était devenue populaire, mais il lui fallut, voulant rester « soumis » à l’Église, quitter l’atelier. Ce fut pour lui une épreuve terrible. En avril 1954, il était hospitalisé, au seuil d’une lente agonie qui dura deux années. Soigné pour dépression et pour sclérose en plaques, contraint au silence, sans qu’on puisse déterminer avec certitude la cause de sa dégradation physique, il finit par s’éteindre dans la clinique de Métairie, près de Genève. Il fut inhumé à Saint-Gervais où l’ordre des jésuites disposait d’une concession près du Mont-Blanc (Haute-Savoie).

Il avait offert sa vie « pour l’Église et pour la classe ouvrière ». Beaucoup ont fait le lien entre cette mort et le choc psychologique subi par le prêtre-ouvrier. Le cardinal Feltin, archevêque de Paris, écrivit à ce sujet : « Il avait vraiment réalisé ce que nous souhaitions voir chez tous ceux qui s’adonnaient au travail comme lui. Les décisions qui ont été prises sur cette forme d’apostolat l’ont, certes, beaucoup affecté, et on peut dire qu’il en est mort. »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article139587, notice LORGERIL Joseph, Marie de par André Caudron, Nathalie Viet-Depaule, version mise en ligne le 7 février 2012, dernière modification le 9 septembre 2012.

Par André Caudron, Nathalie Viet-Depaule

ŒUVRE : « Au cœur d’une vie d’apôtre, notes spirituelles »,Christus, n° 28, octobre 1960.

SOURCES : Archives des jésuites, IPA 900-1. – Archives historiques de l’archevêché de Paris, Notre-Dame de la Gare 8C ; fonds Feltin. – Arch. Mission de France, Georgette Pelloux, Chroniques de la mission sur le XIIIe, manuscrit. – Maurice Failevic, Journal d’un prêtre-ouvrier, FR3, diffusion 1er décembre 1976. – Apôtres et ouvriers, Association « Aidons-les », préface de Jean Lacan, Courbevoie, 1981. – Alain Woodrow, Les jésuites, histoire de pouvoirs, éditions Jean-Claude Lattès, 1984. – Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, 1, Les Jésuites (Paul Duclos), Beauchesne, 1987. – Étienne Fouilloux, « Des chrétiens à Ivry-sur-Seine (1930-1960) », Banlieue Rouge, Autrement, n° 18, octobre 1992. – Dominique Avon, Philippe Rocher, Les jésuites et la société française XIXe-XXe siècles, Toulouse, Privat, 2001. – Charles Suaud, Nathalie Viet-Depaule, Prêtres et ouvriers. Une double fidélité mise à l’épreuve 1944-1969, Karthala, 2004.

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