Né le 4 décembre 1922 à Cannes (Var), mort le 25 novembre 1959 à Paris (VIe arr.), enterré à Ramatuelle  ; comédien, président du Syndicat français des acteurs.

Gérard Philipe naquit dans une famille aisée de la région cannoise. Son père était industriel. Il passa toute sa scolarité dans des internats religieux, y fut bon élève. En 1936, son père, Marcel Philip, appartenait à la ligue fasciste des Croix-de-Feu. Puis il s’enthousiasma pour Jacques Doriot et son rêve de national-socialisme à la française, adhéra au Parti populaire français et devint secrétaire de la fédération de Cannes, responsable du département des Alpes-Maritimes. Ses fils se rendaient au collège sous la protection de gardes du corps. Gérant pendant la guerre du Parc palace hôtel à Grasse, il y abrita l’état-major mussolinien. Interné en octobre 1944 au camp de Saint-Denis, il réussit à obtenir une libération conditionnelle ; cependant, le 24 décembre 1945, la cour de justice des Alpes-Maritimes le condamnait à mort pour intelligence avec l’ennemi et appartenance à un groupe anti-national. Il s’enfuit en Espagne, et ne rentra en France qu’après la loi d’amnistie de 1968. Tout en restant en contact avec son père et l’aidant, Gérard Philipe garda toujours le silence sur ce drame familial.
Au début de la guerre, Gérard Philipe semblait assez indifférent à la politique. C’est au contact des nombreux artistes réfugiés en zone libre qu’il décida de son métier de comédien, et se lia avec des personnalités plus proches de la Résistance que de la collaboration qui influencèrent son trajet vers la gauche. À cet égard la rencontre avec sa future femme eut son importance : de ses séjours dans la Chine du Kuomintang, Anne Fourcade rapportait l’impression que le peuple des villes souhaitait vivement l’avènement de Mao-Zedong. Ainsi, déjà très populaire à travers des rôles emblématiques de l’époque, Caligula de Camus au théâtre, L’Idiot de Dostoïevski ou Le Diable au corps au cinéma, Gérard Philipe fut un des premiers parmi les douze millions de Français qui signèrent en 1950 l’Appel de Stockholm réclamant l’interdiction des armes nucléaires. Il fut membre du Conseil national du Mouvement pour la paix, présidé par Frédéric Joliot-Curie. Compagnon de route du parti communiste, il préféra taire sa déception à la suite d’un voyage en Pologne en octobre 1954 ; deux ans plus tard, l’entrée des chars russes dans Budapest l’atterra, et il le fit savoir. Il n’en défila pas moins en mai 1958 contre l’arrivée du Général de Gaulle au pouvoir ; et, quelques mois avant sa mort, reçu à Cuba par Fidel Castro, il se montrait rempli d’espoir envers la nouvelle révolution.
C’est dans les deux dernières années de sa vie que Gérard Philipe prit une part active à la lutte syndicale. Le Syndicat national des acteurs (SNA), affilié à la CGT, était alors tiraillé entre deux tendances. Battu en 1945 par le courant issu de la Résistance, le conservatisme des « vieux » était entrain de reprendre de l’ampleur ; il prônait un corporatisme limité au théâtre de boulevard ou à la Comédie-Française, ignorant le bouillonnement suscité par la décentralisation théâtrale ou par le théâtre populaire de Jean Vilar*, et rejetant ce marché de l’emploi que pouvait constituer la télévision. Évincé de son siège de secrétaire général, Jean Darcante vint expliquer la situation à Gérard Philipe, lui demandant de se mettre à la tête des « jeunes ». On ne put éviter la scission ; or en devenant, le 29 septembre 1957, président d’une nouvelle organisation, le Comité national des acteurs, Gérard Philipe inaugurait une situation paradoxale puisque cette rupture avait entraîné le courant le plus proche de la CGT à s’en couper. Des pourparlers menés avec la CGT et le SNA aboutirent à une fusion des deux organisations rivales dans un Syndicat français des acteurs (SFA) sur la base d’une représentation à part égale dans le nouveau Conseil. Le 15 juin 1958, Gérard Philipe en accepta la présidence.
Loin de se borner à prêter sa notoriété, il se révéla un vrai chef syndical, n’hésitant pas à intervenir sur des questions apparemment ingrates de fonctionnement intérieur : « J’ai l’air de ne m’occuper que du rouage de notre institution, écrivait-il, mais si vous adoptiez ce resserrement, nous sentirions nettement, me semble-t-il, s’avancer le travail. » Dans la ligne d’un manifeste publié dès octobre 1957, Les acteurs ne sont pas des chiens, où il soulignait la précarité de ce métier, il se soucia de la ré-évaluation des bas salaires, du paiement des heures de répétitions, des retraites. Mais encore il se proposait d’ « établir dans toute la France cet esprit unique au monde que Vilar a réussi à créer au T.N.P.. » Car la province subissait un vrai sous-développement théâtral, la capitale accaparant l’essentiel des subventions publiques. Aussi, le 15 janvier 1959, le président du SFA présentait un projet de décentralisation dramatique et lyrique constituant huit régions autonomes dotées chacune de plusieurs troupes et financées à 40 % par l’État. Réforme hardie pour l’époque, Jean Vilar lui-même n’y était guère favorable et le critique du Monde, Robert Kemp, n’hésitait pas à écrire le 17 janvier : « Est-il bien nécessaire d’exciter la province contre Paris ? N’est-il pas toujours certain que Paris est la source où boivent les théâtres de province ? » Si André Malraux, le ministre des affaires culturelles, préféra s’appuyer sur l’implantation de maisons de la culture, ces idées firent néanmoins leur chemin. Surchargé de travail, peut-être déjà atteint par le cancer fulgurant qui l’emporta, Gérard Philipe démissionna de sa fonction en avril 1959, demeurant au Conseil syndical sur les instances de ses compagnons. Michel Etcheverry le remplaça.
Toutefois c’est surtout l’aventure du théâtre populaire qui marqua son engagement aux yeux du grand public. Le paysage théâtral de l’après-guerre était assez réduit, et le comédien dût s’employer dans un théâtre de boulevard lui procurant argent et célébrité sans le satisfaire. De là l’idée de rejoindre Jean Vilar, qui se décrivait en cette fin 1950 comme un « metteur en scène sans troupe, un régisseur sans théâtre, un animateur sans argent. » Engagé au Festival d’Avignon au même tarif que l’ensemble de la troupe, il y interpréta en 1951 les rôles du Cid et du Prince de Hombourg - choix audacieux en ce temps-là : la pièce de Kleist conte la Prusse et son ordre guerrier. Le succès de ce festival incita les pouvoirs publics à créer dès la rentrée le Théâtre national populaire (TNP) ; le palais de Chaillot n’étant pas encore prêt à l’abriter, il fut provisoirement installé en banlieue, à Clichy, à Suresnes où furent organisés plusieurs week-ends de théâtre s’achevant sur des bals. La présence toute frémissante de romantisme de Gérard Philipe rehaussa l’entreprise de son éclat, s’imprima pour longtemps dans la mémoire du public. Si bien que Jean Vilar lui écrivit : « Tu es le seul comédien de la génération de l’après-guerre qui ait compris sentimentalement le problème populaire... Car c’est ainsi, sentimentalement, qu’il faut le traiter, ce théâtre populaire. » Dix ans après la mort du comédien, il précisait : « Il semble qu’il ait déjà le pressentiment de ce que doit être, de ce que va être le comédien moderne, ou du moins le comédien des théâtres populaires. Il dit que dans les salles banlieusardes, alors absolument inconfortables, glacées l’hiver, étouffantes l’été, sans loge et non équipées, le public le provoque à donner le meilleur de lui-même. » Selon Vilar lui-même, le comédien était si obsédé par la question du public que leur entente en était parfois troublée. Car la mise en œuvre d’un théâtre populaire cristallisait de violentes polémiques. Si la droite ironisait sur le public très parisien qui affluait en banlieue, le parti communiste, Jean-Paul Sartre ou les brechtiens de la revue Théâtre populaire n’épargnaient pas moins Jean Vilar. Tout en affichant une solidarité de troupe, Gérard Philipe s’impatientait en sourdine, désireux d’accentuer les efforts en direction du public populaire.
Gérard Philipe fut l’acteur-culte des années cinquante. À Paris, à Moscou, à Pékin ou dans un Japon encore sous le choc des bombes d’Hiroshima et de Nagasaki, il soulevait la même ferveur. Seuls le critiquèrent avec acerbité les futurs réalisateurs de la Nouvelle Vague, qui peu après s’enthousiasmèrent pour un jeune acteur, Jean-Paul Belmondo, dont ils utiliseront le style goguenard et désabusé pour préfigurer une froide modernité. Gérard Philipe, lui, appartenait à une génération qui eut vingt ans sous la deuxième guerre mondiale et que hantait le spectre d’un nouveau conflit généralisé, menaçant à travers la guerre froide, les guerres de Corée, d’Indochine et d’Algérie, l’épisode du canal de Suez. Il fut l’incarnation même des aspirations d’une jeunesse avide de clarté, d’idéal du bien, combattant pour un monde plus généreux. Qu’il jouât l’Idiot ou des personnages plus maléfiques, il leur insufflait sa passion, sa fragilité, son élégance. Dès 1941, l’auditionnant avant qu’il ne débute, Marc Allégret notait « que ce jeune homme avait en lui de rares réserves de pureté. » Vingt ans après, Anne Philipe qu’il avait épousée à Neuilly-sur-Seine le 29 novembre 1951, récusait le mythe : « Pourquoi en faire un ange ? » disait-elle en 1961, « Gérard voulait être un homme. Il savait que là est le plus difficile. Il avait ses défauts et ses qualités... » Sans doute. Mais, comme pour remplir une mission de service public en cette époque si divisée entre le bien et le mal, Gérard Philipe tenta d’ajuster sa carrière, sa vie militante à ces tréfonds de pureté qu’il révélait sur scène et qui apparurent à ses contemporains comme son génie.

SOURCES : Archives de la Cinémathèque française, de la Maison Jean Vilar d’Avignon, du Syndicat français des acteurs. — Entretien avec Anne-Marie Philipe, fille de Gérard Philipe.— Etat civil.

Gérard Philipe, Les acteurs ne sont pas des chiens, in Arts 16-22 octobre 1957. — Anne Philipe et Claude Roy, Gérard Philipe - Témoignages et documents, éd. Gallimard 1960. — Anne Philipe, Le Temps d’un soupir, éd. René Julliard 1963. — Anne Philipe, Caravanes d’Asie, éd. René Julliard 1955. — Gérard Bonal, Gérard Philipe, éd Le Seuil, 1994. — Georges Sadoul, Gérard Philipe, éd. Seghers, Paris 1967. — Georges Sadoul, Gérard Philipe, éd. Lherminier, 1979. — Pierre Cadars, Gérard, éd PAC, 1983. — Maurice Périsset, Gérard Philipe, éd Jean-Pierre Ollivier, Paris, 1975. — Dominique Nores, Gérard Philipe, éd la Manufacture 1988 — Alfred Simon, Jean Vilar Qui êtes-vous ? éd. La Manufacture 1987. — Jean-Paul Brunet, Jacques Doriot, éd. Balland, 1986, Paris. — Olivier Barrot, L’Ami posthume, Gérard Philipe 1922-1959, éd. Grasset et Fasquelle, 2008. — Gérard Philipe, Anne Philipe, Georges Perros, Correspondance 1946-1978, éd. Finitude, 2008. — Claude Liscia Philipe, éd. Henri Veyrier, 1984 Paris — Paul Giannoli, La Vie inspirée de Gérard Philipe, éd. Plon, 1960. — Philippe Durant, Gérard Philipe, PAC, 1983.

Claude Liscia

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