MORAND Jeanne [Dictionnaire des anarchistes]

Par Anne Steiner

Née le 17 août 1887 à Bey (Saône-et-Loire), morte le 26 février 1969 à Fitz-James (Oise) ; couturière puis domestique ; individualiste, puis anarchiste.

Fille d’un terrassier anarcho-syndicaliste, Jeanne Morand exerçait la profession de couturière à Saint-Marcel (Saône-et-Loire). Elle arriva à Paris à l’âge de 18 ans et se plaça comme domestique. Lectrice assidue du Libertaire, elle ne tarda pas à fréquenter les Causeries populaires.

Du 20 mai 1905 au 15 mars 1907, elle fut employée comme domestique chez les époux Henry, boulevard saint-martin. À l’âge de 21 ans, elle quitta ses employeurs pour s’installer au siège de l’anarchie, rue du Chevalier de la Barre. Elle fut arrêtée et condamnée à plusieurs reprises à de courtes peines de prison pour troubles à l’ordre public, collage d’affiches, outrages, voies de fait et rébellion, participation à des manifestations interdites. Combative, elle n’hésite pas à mordre et griffer les agents qui tentent de l’interpeller.

Elle fut la dernière compagne de Libertad mais le quitta en mai 1908. Elle l’assista cependant durant les dernières semaines de sa vie. Après la mort de Libertad, le 12 novembre 1908, elle assura pour quelques mois la gérance de l’hebdomadaire individualiste l’anarchie aux côtés d’Armandine Mahé*. Placée en détention à la suite de la participation à la manifestation anticlemenciste lors de l’inauguration du monument dédié à la mémoire de Charles Floquet, elle fut remplacée par Lucien Lecourtier.

Ses jeunes sœurs, Alice et Marie, qui l’avaient rejointe à Paris, évoluaient dans les mêmes [cercles qu’elle. L’une deviendra la compagne de l’anarchiste individualiste [Émile Bachelet*, l’autre celle de Louis Lecoin. À partir de 1910, elle vécut avec l’anarchiste Jacques Long, faisant des ménages pour gagner sa vie.

Dans les années qui précédèrent la guerre, Jeanne fut nommée secrétaire du Comité féminin contre la loi Berry-Millerand (voir Thérèse Taugourdeau). Elle publia alors un certain nombre d’articles antimilitaristes dans la presse libertaire et prit très souvent la parole dans des meetings. En 1913, elle participa à la création d’un « cours de diction et de comédie pour les artistes amateurs du « Théâtre du peuple » et prit part également à la fondation de la coopérative Le cinéma du peuple (voir Yves Bidamant), qui produisit des œuvres documentaires et de fiction montrant les conditions de vie des ouvriers et l’organisation des luttes.

En août 1914, elle se réfugia en Espagne avec son compagnon Jacques Long, réformé, puis revint en France en 1915 pour aider des anarchistes français à se soustraire à l’incorporation et pour poursuivre la propagande antimilitariste. Ses deux frères, déserteurs, s’étaient réfugiés en Angleterre.

En janvier 1919, Jeanne Morand et Jacques Long furent expulsés d’Espagne pour propagande anarchiste. Inculpés par le parquet de Bordeaux, mais laissés en liberté provisoire, ils se réfugièrent aux Pays-Bas puis en Belgique. Le 19 novembre 1920 Jeanne Morand et Jacques Long furent condamnés par contumace, par le Tribunal de Bordeaux à la détention perpétuelle en enceinte fortifiée pour « intelligence avec l’ennemi ».

À bout de ressources, ils revinrent en France en 1921. Jacques Long se suicida le 20 juillet de cette même année. Jeanne se constitua prisonnière le 10 avril 1922 et fit appel de sa condamnation. Celle-ci fut ramenée à cinq ans de prison et à dix ans d’interdiction de séjour pour appel à la désertion. Au tribunal qui l’accusait d’être une antipatriote, elle répondit : « Empêcher la mort de jeunes Français est un acte plus patriotique que de les y envoyer. » Incarcérée à Rennes, elle mena deux grèves de la faim éprouvantes pour obtenir le statut de détenue politique et bénéficia d’un large soutien à l’extérieur, bien au-delà de la mouvance libertaire. Elle reprocha d’ailleurs au Libertaire son sectarisme par rapport aux militants communistes emprisonnés.

Après sa deuxième grève de la faim, en février 1924, elle obtint le statut de prisonnière politique. Grâce à sa combativité et à la mobilisation organisée par le Comité de défense sociale, Jeanne Morand bénéficia d’une grâce et fut libérée le 29 août 1924. À sa sortie de prison, elle conserva des liens forts avec plusieurs de ses anciens camarades, en particulier E. Armand, mais son militantisme se fit moins offensif. Elle participa cependant au congrès de l’UA de novembre 1924, mais elle fut rayée en août 1927 de la liste des anarchistes surveillés par la police.

Toujours libertaire de conviction, Jeanne accueillit chez elle au cours de l’été 1929 les cinq enfants envoyés par la Colonie libertaire enfantine dont étaient responsables Marius Theureau, P. Lentente, Maurice Langlois et G. Rolland*. Elle collabora dans l’entre deux guerres à La Revue anarchiste de Sébastien Faure, à la série quotidienne du Libertaire (décembre 1923-mars 1925) et au Végétalien en 1926.

Atteinte de délire paranoïaque dès le début des années 1930, elle connut dans les années qui suivirent une vie errante et misérable, et se retrouva pensionnaire de diverses institutions charitables.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article138986, notice MORAND Jeanne [Dictionnaire des anarchistes] par Anne Steiner, version mise en ligne le 27 novembre 2011, dernière modification le 4 avril 2018.

Par Anne Steiner

SOURCES : Arch. PPo de Paris ( BA 928 ; BA 1702 ; BA 1499 ; BA 2270 ; BA 1702). — Anne Steiner, Les En-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la Belle Epoque, L’Echappée, 2008, p. 25. — Notes de Rolf Dupuy et Marianne Enckell.

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