SÉJOURNÉ-LEHMANN Andrée [LEHMANN Andrée épouse SÉJOURNÉ]

Par Michèle Bitton

Née le 29 décembre 1893 à Paris (IXe arr.), morte le 23 janvier 1971 à Paris (XIIIe arr.) ; avocate et militante féministe, secrétaire générale de la Ligue française pour le droit des femmes (LFDF), active au plan national et international, avant et après la Seconde Guerre mondiale.

Andrée Lehmann descendait de ces juifs alsaciens qui, dès le début de la Révolution, avaient revendiqué avec fierté l’honneur d’être Français, dira d’elle Madame Morey dans l’article nécrologique qu’elle lui consacrera dans Le Droit des femmes.
Son père, Victor Paul Lehmann, était représentant de commerce à sa naissance ; sa mère, Delphine Weill,était sans profession. Jeune fille, Andrée Lehmann souffrait d’une acuité visuelle réduite qui ne l’empêcha pas de passer un baccalauréat scientifique puis une licence en droit.

Elle s’inscrit au barreau de Paris en 1921, la même année que Marcelle Kraemer-Bach et Yvonne Netter qui furent également de grandes militantes féministes. En 1923, Andrée Lehmann soutint une thèse consacrée au travail féminin et collabora au cabinet d’avocats de Maria Vérone, alors présidente de la LFDF.

À l’âge de 29 ans, le 5 mars 1924, elle épousa Jean Jules Édouard Séjourné à la mairie du neuvième arrondissement de Paris. Son époux, de trois ans son cadet, était docteur en médecine. L’avocate Maria Vérone était un de leurs témoins.

Andrée Lehmann ne tarda pas à militer elle aussi très activement à la LFDF dont elle devint la secrétaire générale en 1924. Sur son initiative, la LFDF proposa des cours publics d’initiation au droit constitutionnel français, cours destinés à guider les femmes dans un monde juridique qui leur était peu favorable. Elle collabora régulièrement à la revue de la LFDF, Le Droit des femmes, où elle traitait des problèmes juridiques liés au divorce, aux régimes successoraux et à la réglementation du travail féminin. Elle condamna certaines mesures législatives en ce domaine, telle que l’interdiction du travail de nuit pour les femmes en arguant notamment qu’on ne permit pas à la femme de travailler après 9 heures le soir, alors qu’on l’autorisait à prendre son travail à 5 heures du matin. Pour elle, les seules réglementations applicables au travail féminin devaient aboutir à intégrer le principe « à travail égal, salaire égal » et les droits aux congés de maternité. Elle luttait aussi pour la suppression de l’incapacité juridique subie par la femme mariée et participa à la commission pour la modification du code civil en ce sens.

Elle n’hésita pas non plus à se joindre aux suffragettes, plus hardies que les suffragistes réformistes, qui harcelaient les sénateurs pour obtenir le droit de vote pour les femmes. Durant toute l’année 1928, les suffragettes menèrent des actions d’éclat aux abords du Sénat, arborant des banderoles et des chapeaux portant le leitmotiv « La femme veut voter ». Elle même fut arrêtée le 13 novembre 1928 avec une autre manifestante, Simone Weiler, également avocate, pour délit de stationnement sur le trottoir du Luxembourg, face au Sénat. Conduites au commissariat, elles furent traitées courtoisement. En 1929, pour la journée internationale des femmes du 8 mars, qui cette année-là est aussi marquée par la canonisation de Jeanne d’Arc, Andrée Lehmann fut parmi les « Ligueuses », les militantes de la Ligue française pour les droits des femmes, qui déposèrent devant la statue de la sainte une couronne portant l’inscription : « A Jeanne qui sauva la France, mais qui serait jugée indigne d’élire un conseiller municipal ». Une autre de ses actions spectaculaires fut de survoler le jardin du Luxembourg en avion le 7 juillet 1932 et d’envoyer sur le Sénat une pluie de tracts réclamant encore et toujours le droit de vote des femmes.

Dans les années qui précédèrent la Seconde Guerre mondiale, Andrée Lehmann, comme l’ensemble des militantes de la LFDF, adopta des positions pacifistes, voire ultra-pacifistes. « La mobilisation des femmes en temps de guerre », un article qu’elle publia dans la revue Le Droit des femmes en décembre 1938, rendit compte de sa position : « C’est à la paix que nous devons nous préparer, même si la tâche est rude. Si nous imitons les hommes, il faut désespérer du progrès. Les gouvernants de 1914 ont dit : c’est la dernière des guerres. Ils n’ont tenu aucune de leurs promesses, nous ne pouvons leur faire confiance. Le jour où tout sera clair, parce que les femmes exerceront leurs droits, il appartiendra aux femmes de dire librement si elles veulent êtres préparées à la guerre. ». Jusqu’à la veille de la guerre, elle voulut encore croire à la paix et joignit son nom à ceux des 150 000 signataires qui soutiennent le Centre d’action contre la guerre.

Aucune pétition ne suffit à éviter la guerre et Andrée Lehmann dut aussi la subir en tant que juive. Les lois raciales de Vichy la contraignirent à suspendre l’exercice de sa profession d’avocate et à fuir Paris. Elle qui aimait tant défier l’adversaire et combattre au premier rang à visage découvert, dût se cacher en zone libre écrivit Madame Morey, en ajoutant : « Elle ne dût d’échapper aux camps de la mort qu’à ce fait qu’elle avait épousé un catholique, le docteur Séjourné. ».

De retour à Paris après la guerre, elle reconstitua et continua à présider la LFDF, un des rares groupes féministes qui reprit ses activités, contrairement à la plupart des organisations suffragistes qui les interrompirent du fait que les femmes avaient obtenu le droit de vote en 1944. La LFDF ne disparaîtra qu’en 1981, dix ans après le décès d’Andrée Lehmann-Séjourné.

Dès 1944, elle fait également paraître un ouvrage historique, Le Rôle de la femme dans l’histoire de la Gaule, un livre qu’elle avait sans doute eu le temps de mûrir durant les années de guerre. Dans son introduction, elle développa une approche féministe de l’histoire devenue aujourd’hui courante, mais assurément novatrice au moment de sa parution, cinq ans avant la parution du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. « L’histoire est restée jusqu’ici l’œuvre des hommes. A peu prés seuls, ils l’ont écrite. Il est conforme à la nature humaine qu’ils aient cru que seuls, ils l’avaient faite. […] C’est ainsi sans doute, que le rôle joué par la femme dans l’histoire est, à presque toutes les époques, mal connu et très souvent : méconnu. »

Elle poursuivra cette veine historique avec Le rôle de la femme dans l’histoire de la France au Moyen âge (1952) et consacrera également une brochure plus courte au Rôle de la femme française au milieu du XXe siècle, un texte qui connaîtra plusieurs rééditions.

En 1947, le journal de la LFDF, Le Droit des femmes, réapparut et Andrée Lehmann en assura la direction. Poursuivant le travail de Maria Vérone, décédée en 1938, elle associa aussi la LFDF aux travaux de l’UNESCO, l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture. Elle assura également la vice-présidence de l’Alliance internationale des femmes et celle de l’Open Door International, des associations qui défendent le travail féminin. Jusqu’en 1968, elle reste membre du Comité directeur de l’AFFDU, l’Association française des femmes diplômées des universités. Affaiblie par une maladie de cœur, elle meurt trois ans plus tard à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris.

Cette figure éminente des combats féministes de l’entre-deux-guerres, des combats qu’elle a également su poursuivre après 1944, n’a pas encore suscité d’études approfondies qui éclaireraient davantage son itinéraire.

Principales féministes dans le Maitron
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Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article138188, notice SÉJOURNÉ-LEHMANN Andrée [LEHMANN Andrée épouse SÉJOURNÉ] par Michèle Bitton, version mise en ligne le 8 septembre 2011, dernière modification le 5 décembre 2016.

Par Michèle Bitton

OEUVRE : Andrée Lehmann, œuvre sélective
De la réglementation légale du travail féminin. Etude de législation comparée, Thèse de doctorat, Paris, d’Arthez, 1924.
Le rôle de la femme dans l’histoire de la Gaule, Paris, PUF, 1944.
Le rôle de la femme française au milieu du XXème siècle, Paris, Berger-Levrault, 1950. Rééditions, Ligue Française pour le droit des femmes, 1960 ; 1965.
Le rôle de la femme dans l’histoire de France au Moyen-âge, Paris, Berger-Levrault, 1952.

SOURCES : Christine Bard, Les Filles de Marianne. Histoire des féminismes 1914-1940, Paris, Fayard, 1995. — Madame Morey, « La vie et l’œuvre féministe d’Andrée Lehmann », Le Droit des femmes, 6 juillet 1971, pp. 2-7. — Catinat Anne-Laure, « Les premières avocates du barreau de Paris » in Mil neuf cent, n°16, 1998. Figures d’intellectuelles. pp. 43-56. — Fonds Andrée Lehmann. Bibliothèque Marguerite Durand (Paris) : manuscrits, correspondance et papiers divers. — État civil numérisé de Paris IXe arr. : naissances, 1894, acte n°2 ; État civil : Paris, IXe arr., mariages 1924, acte 268 ; Paris XIIIe arr., décès 1971, acte n°266.

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