LE GUILLANT Louis [ François, Louis]

Par Danielle Papiau

Né le 26 février 1900 à Lorient (Morbihan), mort le 8 février 1968 à Paris (XIVe arr.) ; psychiatre ; militant de la transformation du système psychiatrique, membre du Parti communiste de 1947 à 1955, créateur de la neuropsychiatrie infantile, animateur de la formation des infirmiers psychiatriques dans le cadre des Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (CMEA), expert sur les questions de fatigabilité au travail.

Louis le Guillant était le fils d’un marchand de tissus et d’une institutrice. Il fit des études de sciences naturelles à Rennes, puis devint externe des hôpitaux de Paris en 1921. En 1926, il devint interne des hôpitaux psychiatriques. Au sein de la même promotion, se formèrent Henri Ey, Jacques Lacan, Daniel Lagache, Pierre Male.

En 1928, Le Guillant fut nommé médecin de l’Infirmerie spéciale de la Préfecture de Police, en 1929 chef de clinique de neuropsychiatrie infantile chez le professeur Heuyer à l’hôpital des Enfants malades, puis chef de clinique titulaire à Sainte-Anne avec le docteur Claude. En 1932, reçu premier au concours des Médecins des hôpitaux psychiatriques, il fut nommé médecin chef de l’hôpital psychiatrique de La Charité-sur-Loire dans la Nièvre. Il avait vingt-cinq ans.

Contraint à évacuer l’hôpital psychiatrique du fait de l’avancée des armées allemandes en 1939, il fut témoin de la réinsertion dans le monde familial et dans le monde du travail d’un certain nombre de malades qui s’étaient enfuis, alors qu’ils étaient considérés comme « chroniques ». Dans un article de la Revue d’hygiène mentale de 1947, il interpella l’ensemble de ses confrères sur le fait que « 22 sur 33 des malades ont révélé une aptitude à vivre en liberté alors qu’ils étaient internés depuis plusieurs (voire vingt) années, et qu’aucune sortie n’était envisagée pour eux », alimentant le débat sur la nécessité d’une transformation de l’assistance psychiatrique, débat qui dominait à la Libération, lorsque se révéla la mort de faim et de froid de 45 000 malades mentaux durant la guerre. Ayant réintégré La Charité-sur-Loire, il accueillit dans son hôpital maquisards et jeunes réfractaires du Service du travail obligatoire (STO).

Membre du Conseil technique de l’enfance déficiente et en danger moral, dirigé par le professeur Heuyer, il assura le secrétariat de la commission dépistage en 1943-1944.

Dans le gouvernement de la Libération, il devint, de 1944 à 1947, conseiller technique du ministre communiste de la Santé, chargé de la coordination des services de l’enfance en difficulté. Face à une situation issue du gouvernement de Vichy, dominée par le courant « familial et clérical », il fut le promoteur d’une coopération entre spécialistes (il soutint, avec Henri Wallon, la création du premier Centre psycho-pédagogique au lycée Claude-Bernard) et du développement d’institutions laïques dotées d’une pédagogie optimiste centrée sur les besoins de l’enfant.

Il poursuivit un long trajet, aux côtés de G. Heuyer, de Pierre Male, pour promouvoir une nouvelle discipline, la neuropsychiatrie infantile, qui s’adressait, pour l’essentiel, à des enfants présentant « des retards divers de développement intellectuel, moteur ou des troubles du comportement, sans étiologie organique », défendant le fait qu’il s’agissait de situations individuelles et momentanées qu’il fallait intégrer dans l’histoire familiale et sociale, ce qui supposait des méthodes nouvelles d’investigation et un travail d’équipe avec les éducateurs et les travailleurs sociaux.

Militant du « désaliénisme », pour que soient substituées à l’enfermement des malades, des structures de soins ouvertes sur la cité, il était membre de la direction du Syndicat des psychiatres des Hôpitaux psychiatriques et participait au groupe de réflexion BATEA (« ensemble » en basque) qui regroupait les psychiatres progressistes et résistants (Ajurriaguerra, Bonafé, Daumezon, Duchêne, Ey, Follin, Fouquet, Lacan et Tosquelles)

Reçu premier au concours des Médecins des hôpitaux psychiatriques de la Seine, il devint médecin chef de l’hôpital de Villejuif. Il créa le Centre de traitement et de réadaptation sociale (CTRS) de Villejuif, lieu ou s’expérimentaient les idées qui fondèrent la politique de secteur.

Fondateur de La Sauvegarde, revue des Associations régionales de la Sauvegarde de l’enfance, il fut membre du comité directeur jusqu’en 1960. De 1949 à 1950 il assura la direction médicale du Centre d’Observation de Vitry.

Longtemps compagnon de route, il adhéra au Parti communiste en 1947, lorsque les ministres communistes furent expulsés du gouvernement. Sensible à l’apport de la psychanalyse dans la compréhension de phénomènes inconscients, il lui reprochait cependant de ne pas rechercher des justifications expérimentales et de ne pas prendre en compte les conditions sociales. Il fut un des signataires de l’article paru dans La Nouvelle Critique en 1949 qui condamnait les usages politiques et l’interprétation des conflits sociaux par la psychanalyse, article qui avec le titre « d’Autocritique » dont on l’avait pourvu, signait le rejet et la condamnation de la psychanalyse par le PCF.

Le PCF lui confia le poste de rédacteur en chef de la revue La Raison : Cahiers de psychopathologie scientifique qu’il a créée en 1951. Il en fut l’âme et la cheville ouvrière. L’objectif était de développer une psychopathologie scientifique fondée sur une conception unitaire de l’homme, dans la lignée du projet de Georges Politzer. « Il s’agit de dénoncer la crise de la psychiatrie, qui au moment où elle devient efficace contre les maladies mentales, se trouve menacée par un danger relatif à son usage social : réduire les problèmes politiques et sociaux en problèmes psychiatriques, grâce à une extrapolation abusive de situations et de mécanismes individuels à l’échelle collective. » La revue s’attachait à faire connaître les découvertes de Pavlov et la psychiatrie soviétique. Le Guillant mit en place, avec ses assistants et ses internes, des protocoles de recherches afin de montrer les apports de Pavlov à la fondation d’une psychiatrie scientifique. En même temps, la revue combattait vigoureusement la psychanalyse ainsi que les thérapies de groupe (Moreno, Lewin) venues des USA.

Il était à cette période la voix officielle des communistes chez les psychiatres, et à ce titre s’affrontait au symposium de 1952 avec Tosquelles sur la valeur de la psychothérapie institutionnelle émergente comme technique de transformation de l’hôpital psychiatrique en lieu soignant, au nom d’une position radicale qui tendait à identifier l’hôpital psychiatrique au lieu de la relégation des malades, et de la défense d’une psychiatrie sociale fondée sur la réinsertion notamment dans le monde du travail. En désaccord avec le tournant de l’après 1956 de La Raison, il fut remplacé par Lucien Bonnafé comme rédacteur en chef.

Par loyauté à l’égard du PCF il accepta d’écrire, en 1953, dans la Nouvelle Critique un article sur « Les médecins criminels ou la science pervertie » à l’occasion du procès des blouses blanches - au cours duquel des médecins soviétiques étaient accusés d’avoir attenté à la vie de Staline -, en réponse à un article de Claude Bourdet qui affirmait l’impossibilité d’un tel fait de la part de médecins. Le Guillant y rappela longuement les crimes des médecins nazis. La révélation du mensonge du procès le plongea dans un profond désarroi, « au seuil de la dépression » selon le témoignage de Dominique Desanti. Il n’écrivit plus jamais dans une revue communiste et s’éloigna de l’organisation.

Sa fidélité à ces engagements s’exprima dès lors par sa participation à l’activité des CEMEA (Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active), mouvement d’éducation populaire qui s’était engagé dans la formation des infirmiers psychiatriques. Il épousa d’ailleurs en 1952 la directrice, Germaine Le Hénaff, responsable d’une maison d’enfants qui avait accueilli des enfants juifs pendant la guerre.

Il poursuivit son engagement pour l’amélioration des conditions d’accueil et de soins des malades mentaux en publiant dans la revue Esprit, avec Daumezon, Koechlin, Ey, Bonnafe, Sivadon, Tosquelles et Duchène « Misère de la psychiatrie » article qui fit date et réenclencha le processus de négociation qui aboutit à la circulaire de mars 1960 créant la sectorisation psychiatrique. Il participa au groupe de Sèvres en 1957-1958 qui tentait de réunir la profession dans une réflexion collective autour de la thérapeutique institutionnelle et de la place des infirmiers dans la prise en charge des malades.

Membre de l’élite de la psychiatrie publique, Louis Le Guillant était un produit de la promotion scolaire républicaine. Il garda de sa formation et de ses origines une profonde sensibilité à la souffrance sociale et la volonté de fonder la légitimité de ses positions dans les débats professionnels ou idéologiques sur un rationalisme scientifique qui l’amena à dépasser les frontières de sa discipline et à s’ouvrir aux sciences sociales. Ainsi, c’est en s’appuyant sur des travaux issus de la clinique qu’il rendit caduque la notion de perversion constitutionnelle soutenue par G. Heuyer (1948). À la demande des syndicats, il posa les fondements des études sur la souffrance au travail (chez les bonnes, les téléphonistes, les conducteurs de locomotives à grande vitesse).

Il prit sa retraite en 1965 et mourut en 1968. Henri Ey, dans son hommage, évoqua « cet amour de l’humanité, qu’il réservait ombrageusement à ceux qui paraissaient les plus humbles et les plus humiliés. »

Il s’était marié une première fois à¨Paris (Ve arr.), le 26 août 1933, avant de se remarier à Villejuif le 19 décembre 1953 avec Germaine Le Hénaff.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article137596, notice LE GUILLANT Louis [ François, Louis] par Danielle Papiau, version mise en ligne le 15 juillet 2011, dernière modification le 14 mai 2019.

Par Danielle Papiau

ŒUVES CHOISIES : « Une expérience de réadaptation sociale instituée par les événements de la guerre », L’Hygiène mentale, n° 6, 1946-1947. — « Ouverture d’un centre psycho-pédagogique au lycée C.-Bernard », Sauvegarde de l’enfance, n° 3, 1946. — « Objet et méthode de la neuropsychiatrie infantile », L’Évolution psychiatrique, oct.-déc. 1948. — « L’étude scientifique des dossiers d’enfants inadaptés », Sauvegarde de l’enfance, n° 18-19, 1946. — « Symposium sur la psychothérapie collective », L’Evolution psychiatrique, tome 3, 1952. — avec J. Begoin, « Quelques remarques méthodologiques à propos de la névrose des téléphonistes », Les Conditions de vie et de santé, n° 1, 1957. — « Histoire de Madame L », La Raison, n° 18, 1957. — « L’affaire des sœurs Papin. Incidences psycho-pathologiques de la condition de bonne à tout faire. », Les Temps modernes, n° 210, 1963. — Avec L. Bonnafé et H. Mignot, « Problèmes posés par la chronicité sur le plan des institutions psychiatriques », Rapport au Congrès de psychiatrie et de neurologie de langue française, Masson, 1964. — « Conditions de travail des agents de conduite de la SNCF : La V.A.C.M.A. Répercussion sur la vie familiale », Supplément au Courrier des cheminots, 1966. — Jeunes difficiles ou temps difficiles ? , Éditions Scarabée, 1969.

SOURCES : Louis Le Guillant, Quelle psychiatrie pour notre époque ? Travaux et écrits, Eres, 1984. — Annick Ohayon. Psychologie et psychanalyse en France. L’impossible rencontre (1919-1969), La Découverte. 2006. — L. Murard et F. Fouquet (dir.), « Histoire de la psychiatrie de secteur, ou le secteur impossible », Recherche, n° 17, mars 1975. — Biographie de L. Le Guillant, Centre hospitalier Charcot. — La Raison, cahiers de psychopathologie scientifique , 1951-1958. — Etat civil.

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