KAHANE Ernest

Par Jacques Girault

Né le 1er octobre 1903 à Piatraniams (Roumanie), mort le 19 novembre 1996 à Paris (XIIIe arr.) ; chercheur et professeur d’Université ; militant syndicaliste ; militant communiste ; président de l’Union rationaliste.

Son père, né dans une famille juive mais « parfaitement incroyant » comme son épouse, vint en France en 1900. Inscrit à l’école nationale des Ponts et Chaussées, ingénieur en 1902, il perdit la vue au début des années 1910. Sans ressources stables, vivant de « petites découvertes qu’il exploitait en famille », militant socialiste SFIO, il était l’ami du père de Jacques Solomon*, médecin d’origine roumaine comme lui. Ernest Kahane ne put poursuivre sa scolarité à l’école primaire supérieure Arago, car étranger, au-delà de novembre 1915. Il se cultiva en lisant des ouvrages à son père. Tout en travaillant, il suivit les cours du soir de l’Association philotechnique et fut reçu au concours de l’Institut de Chimie de Paris dont il sortit ingénieur en 1924. Il obtint par la suite le baccalauréat « mathématiques » (1926) tout en travaillant comme ingénieur suppléant au laboratoire central des PTT pour contrôler le caoutchouc des câbles téléphoniques. Naturalisé, il effectua son service militaire à Aubervilliers dans une compagnie spéciale de chimistes de laboratoire travaillant sur les gaz de combat puis fut affecté dans un laboratoire civil travaillant sur la charge en noir de carbone du caoutchouc. De retour à la vie civile en 1926, il entra dans le laboratoire pharmaceutique Lematte-Boinot.

Parallèlement, inscrit à la faculté des sciences de Paris, Kahane obtint les certificats d’une licence d’enseignement (1928) qu’il compléta, encouragé par ses employeurs, par ceux nécessaires aux études de pharmacie. Pharmacien diplômé en 1932, moniteur de travaux pratiques au laboratoire de toxicologie de la faculté de Pharmacie (1932-1938), il quitta son laboratoire pharmaceutique en 1931 pour préparer une thèse de doctorat ès sciences sur les applications analytiques de l’acide perchlorique qu’il soutint en 1934 (publiée en trois fascicules chez Hermann), dans le laboratoire dirigé par René Fabre, sous la direction de Georges Urbain.

Kahane appartenait à la Société chimique de France et à la Société de chimie biologique pour lesquelles il présenta des communications. Il fut à l’origine de la création, en mai 1932, de l’Association des « Jeunes Chimistes », puis de l’association « Jeune science », en juillet 1936, avec un groupe de jeunes « travailleurs scientifiques » membres ou proches du Parti communiste comme Jeanne Lévy*, André Pacaud, Paul Rumpf, Jacques Solomon* et, le leader du groupe, Maurice Parat. Ce groupe, qui rassembla jusqu’à 340 adhérents, pouvait être considéré comme la première manifestation, sous une forme organisée, de l’émergence d’une couche sociale nouvelle, en quête de statut et de reconnaissance, les chercheurs scientifiques. Ses membres prirent aussitôt une place importante au sein du syndicat de l’enseignement supérieur et firent adopter un programme revendicatif par ses dernières assemblées générales en 1939 (revendication d’un statut du chercheur scientifique, en particulier).

Récusé comme professeur à la faculté de pharmacie, en raison, selon lui, de ses origines juives, Kahane fut nommé maître de conférences de chimie générale et analytique, non titulaire, à l’École nationale d’agriculture de Grignon (1938-1955). De 1945 à 1952, il dirigea aussi le laboratoire de microanalyse organique qui venait d’être créé au CNRS. Il monta son laboratoire à l’institut de la rue d’Assas, dépendant de la faculté de Médecine ; puis Paul Langevin* lui proposa de s’installer à l’École de Physique et Chimie de Paris.

Kahane adhéra à la Fédération générale de l’enseignement (section de l’enseignement supérieur) quand il était moniteur à la faculté de pharmacie. A la Libération, dès qu’il entra au CNRS, il participa, avec Louis Barrabé*, à l’organisation du syndicalisme universitaire et à la création du Syndicat national de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Membre de la commission administrative du SNESRS-CGT de 1946 à 1954 comme représentant de la section du CNRS, membre du bureau national de 1947 à 1952, secrétaire du bureau parisien du syndicat entre 1946 et 1949, il fut secrétaire général adjoint du SNESRS de 1950, 1951 et 1952. En 1951, Marcel Prenant*, avec lequel il entretenait des relations difficiles, fut élu comme second secrétaire général adjoint. Il renonça à toutes ses responsabilités nationales, « pour raisons de santé », selon le procès-verbal de la CA du 29 novembre 1952. Il présida encore une séance du congrès de 1953. Dans son témoignage, il indiquait « Ce travail syndical m’a pesé de plus en plus et je l’ai abandonné quand j’ai trouvé un successeur, Evry Schatzmann*. Il m’a dit, au bout d’un an ou deux : je te rends justice, je ne te croyais pas quand tu disais à quel point le travail était difficile dans ce syndicat ». Ce retrait pouvait refléter une position inconfortable : il avait fait ses premières armes militantes en mobilisant, avant la guerre, les jeunes chercheurs ; devenu un universitaire respecté, en particulier au sein du SNESRS, il se sentait très mal à l’aise devant les conflits au sein du syndicat qui aboutirent, en 1956-57, à la scission du SNESRS. En 1948, alors que la majorité de ses adhérents étaient de la tendance « pro-cégétiste », il se prononça en faveur de l’autonomie dans le cadre de la Fédération de l’Education nationale. Membre de la FEN-CGT, il fit partie de la CA nationale de la FEN au titre de son syndicat de 1946 à 1949 comme titulaire, puis comme suppléant de 1950 à 1952. Il fut le secrétaire de la commission d’organisation générale de l’enseignement et siégea à la commission des conflits de 1946 à 1948. Il suivit de près la réorganisation du CNRS et participa aux commissions de travail en tant que représentant syndical.

Ernest Kahane participa, dans les années 1930, aux mobilisations antifascistes. Ami de Jacques Solomon, il devint familier de la famille Langevin dont il partageait les valeurs. Mobilisé comme maréchal des logis artificier à Vesoul (Haute-Saône), privé de son poste en application des lois raciales, il fut autorisé à poursuivre ses recherches à Grignon « à titre privé » en raison de sa notoriété de chercheur. Pendant la Résistance, replié à Lyon, travaillant pour une usine de l’Ardèche sous le nom de « Jean Dubas », il fut expert en explosifs des FTPF en France-Comté comme dans le Languedoc. Il adhéra au Parti communiste à la fin de 1943. À la Libération, membre du Front national universitaire, il participa dans les rangs de l’armée française à des expertises dans les usines chimiques d’Allemagne.

Selon son témoignage ultérieur, soucieux de préserver l’indépendance de la pensée scientifique, Kahane hésita beaucoup avant de soutenir laconiquement les idées de Lyssenko. Comme la plupart des scientifiques communistes, il refusa la conception émise en février 1949 par la direction du PCF de la supériorité de la « science prolétarienne », mais il ne les critiqua pas publiquement dans un premier temps. Après les deux assemblées de biologistes communistes, le 21 juin 1953 et le 4 avril 1954, réunies autour d’un long rapport du biologiste Victor Nigon*, qui remettait ouvertement en cause les positions de Lyssenko, Kahane démissionna en novembre 1954 de la présidence de l’Association française des amis de Mitchourine qu’il avait accepté de présider lors de sa création.

Dans France nouvelle, le 11 décembre 1948, il écrivit un grand article intitulé « A propos du grand débat sur les travaux et théories de l’académicien soviétique Lyssenko. La nouvelle génétique et la recherche scientifique en URSS ». Après avoir exposé les théories de la « génétique classique », il présentait les conceptions et les résultats des travaux de Lyssenko et de Mitchourine, y voyant les conséquences heureuses d’un débat dans la société soviétique et du choix d’une nouvelle politique du gouvernement. Il estimait que « La recherche scientifique n’est pas une activité de luxe mais une activité nécessaire à la société ». Cet article informait seulement sur le débat et les choix faits en URSS, sans prise de position autre que ce qui illustrait la différence entre les conceptions des gouvernements français et soviétique en matière de recherche scientifique. Dans La Pensée, en juillet-août 1949, il signait avec Victor Nigon*, un article sous le titre « Le problème de l’hérédité. Son évolution ». Indiquant que les travaux de Mitchourine étaient « contemporains du développement de toute la génétique classique », les orientations proposées par Lyssenko montraient « la supériorité du mitchourinisme dans la connaissance et dans l’action ». Écrits dans un contexte de difficultés organisationnelles, ces articles, destinés à défendre l’URSS sur le plan scientifique, constituaient avant tout un soutien politique à Lyssenko et un soutien scientifique à Mitchourine. Lyssenko était défendu comme le représentant du mitchourinisme. A partir de printemps 1952, la fin du monopole de Lyssenko à Moscou et la publication des articles antilyssenkistes dans des revues de l’Académie des sciences soviétiques, permirent à Kahane de clarifier ses positions scientifiques sur le lyssenkisme. Encouragé par ces écrits, il n’hésita pas alors à prendre position contre un ouvrage soviétique traduit en français (V. Safonov, Audace, Moscou, Éditions en langues étrangères, 1953) dans lequel Olga Lépéchinskaïa, dont la réputation internationale tenait au soutien à Lyssenko, tentait de discréditer Pasteur. Tout au long de 1954, il engagea une réflexion sur Pasteur avec l’aide des biochimistes communistes, et publia dans La Pensée, après avoir démissionné de la présidence de l’AFAM, en janvier 1955 un article défendant ouvertement Pasteur contre les analyses d’Olga Lépéchinskaïa, qui était maintenant discréditée dans la communauté scientifique, y compris à Moscou. Cet article de Kahane obtint le soutien de A.N. Bakouliev, président de l’Académie des Sciences médicales de l’URSS. Par la suite, ses contributions à La Pensée se limitèrent à des comptes rendus d’ouvrages. Il rendit compte en 1977 de l’ouvrage de Dominique Lecourt, Lyssenko. Histoire réelle d’une "science prolétarienne", paru aux éditions François Maspero (1976).

Pendant cette période, Kahane participait, sans avoir de responsabilités aux instances dirigeantes des questions idéologiques mises en place par le PCF (la section idéologique qui continuait à soutenir le lyssenkisme, les cercles idéologiques par disciplines). Lors du colloque en mai 1953 pour le 70e anniversaire de la mort de Marx, ses interventions, dans les séances sur « l’objectivité des lois naturelles » et « L’éducation polytechnique », portèrent sur des aspects de la théorie marxiste. Lors des journées nationales d’études des intellectuels communistes en mars 1953, dont les travaux furent publiés dans La Nouvelle Critique, son rapport consacré à la science soviétique invita aussi à la réflexion sur l’organisation de la recherche et sur les résultats des travaux soviétiques en matière de biologie notamment. Il fallait, selon lui, constituer une « bibliographie correcte » en dépit de l’obstacle de la langue. Il critiquait, à propos de la science soviétique et de son lien avec la société et l’économie, « ceux d’entre nous s’il s’en trouve qui ne l’ont pas observée par eux-mêmes, c’est qu’ils ont fui l’occasion de l’observer, c’est qu’ils ont évité la discussion sur les choix de la science soviétique, c’est qu’ils ont failli à leur devoir de chercheurs et de communistes ». Intervenant lors de la journée d’études des biologistes communistes, le 21 juin 1953, marquant des nuances par rapport à la croyance dans la supériorité de la science soviétique, il émit le vœu de l’organisation d’un colloque avec des chercheurs soviétiques pour mieux connaître leurs pratiques et leurs résultats.

En juillet 1956, Kahane, dans un article d’Europe, « Sur la biologie », effectua une critique virulente du monopole lyssenkiste imposé dans les revues communistes par la Section idéologique du PCF alors que ce monopole n’était plus la règle en URSS depuis plusieurs longtemps. Concernant la critique du lyssenkisme, il reprit en les développant ce qu’il avait écrit dans La Pensée à propos de l’interprétation des travaux de Pasteur. Il regrettait aussi le manque de vigilance critique de l’ensemble des biologistes communistes français.

Ernest Kahane devint maître de conférences puis professeur de chimie biologique à la Faculté des sciences de Montpellier de 1955 à sa retraite en 1973. Militant syndical en mai 1968, il fut le co-président de l’assemblée des professeurs qui se transforma en assemblée constituante avec des représentants des étudiants et du personnel. Membre des Amitiés franco-chinoises, il rendit compte d’un voyage en Chine dans une réunion publique en mai 1957 à Montpellier. Il était aussi membre de France-URSS et des Amitiés franco-albanaises. Il présidait le groupe de l’Union rationaliste de Montpellier et était le vice-président du Comité de défense des libertés démocratiques en Afrique noire et entretenait des liens avec les associations d’étudiants africains.

Parallèlement, Kahane, membre de l’Union française universitaire, exerça les présidences de l’Union rationaliste de 1968 à 1970 après avoir été son secrétaire général de 1953 à 1968, du cercle parisien de la Ligue française de l’enseignement de 1976 à 1979, du cercle Ernest Renan. Il anima la rédaction du Dictionnaire rationaliste, écrivit de nombreux articles pour les périodiques de ces organisations (Le Courrier rationaliste, Les Cahiers rationalistes, Cahiers laïques). Il créa les Éditions rationalistes. Il préfaça des ouvrages inspirés par le rationalisme ou des ouvrages de chercheurs de diverses nationalités (ainsi en 1951, des textes de Mitchourine). Témoignant en 1986 dans le cadre des recherches sur l’histoire du CNRS, il se définissait comme « un marginal total », et non comme « un exemple représentatif des chimistes et des chercheurs ». Pourtant il fut soucieux d’affirmer sa fonction professorale. Joueur d’échecs, il pratiquait le dessin et l’écriture poétique (ses enfants publièrent en 1958 un recueil, Connaissance de soi).

Ernest Kahane se maria en 1924 avec Marcelle Wurtz, d’origine alsacienne, élevée dans la tradition protestante, qui opta pour « un athéisme chatouilleux », amie de la famille Langevin. Alors étudiante en mathématiques, elle fut sa collaboratrice. Le couple eut trois fils dont André Kahane et Jean-Pierre Kahane. Son autre fils, Roger Kahane, s’inspira de la vie de sa famille dans un film Je suis vivante et je vous aime (1998).

Après sa retraite, en 1973, Kahane et son épouse (décédée en 1991) quittèrent Montpellier pour vivre dans leur maison d’Orveau (Essonne). Toujours membre du PCF, il continuait à écrire régulièrement dans les Cahiers Laïques, dans les Cahiers d’histoire et de philosophie des sciences, dans le bulletin de la Société philomatique de Paris dont il était membre actif depuis l’avant-guerre.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article137595, notice KAHANE Ernest par Jacques Girault, version mise en ligne le 15 juillet 2011, dernière modification le 12 mai 2012.

Par Jacques Girault

ŒUVRES : Kahane fut l’auteur de 240 travaux scientifiques (chimie générale, chimie analytique, toxicologie, biochimie). Le fichier de la BNF comprend une quarantaine de références, souvent des articles de revues ou des ouvrages de chimie. Parmi des ouvrages, citons dans la collection "Les classiques du peuple" des Éditions sociales, des Pages choisies de Pasteur (1957), de Claude Bernard (1961), de Lavoisier (1974). S’ajoutent aussi des ouvrages publiés aux Éditions rationalistes (Teilhard de Chardin en 1960, La vie n’existe pas ! en 1962, Dictionnaire rationaliste en 1964).
Ajoutons Évolution des idées sur l‘origine de la vie, CNRS, 1977, Boussingault entre Lavoisier et Pasteur : biographie cordiale, Cahors, 1988 et diverses participations à des ouvrages scientifiques.
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SOURCES : Témoignage recueilli par Micheline Charpentier, Jean-François Picard (12 décembre 1986), Site Internet, http://www.histcnrs.fr/.~- Archives du comité national du PCF. — Presse syndicale. — Renseignements fournis par Jean-Pierre Kahane et par Michel Pinault. – M. Pinault, « Les scientifiques et le Front populaire », in X. Vigna, J. Vigreux et S. Wolikow (dir.), Le pain, la paix, la liberté, Expériences et territoires du Front populaire, Paris, La Dispute- Editions Sociales, 2006. - J.A. Thomas, La Société philomathique de Paris, colloque, Paris, 1990. - Uztopal (Deniz), Pouvoir idéologique et savoir scientifique. L’Histoire sociale de la Science et des scientifiques communistes français dans la Guerre froide, thèse, Université de Paris I, 2012. - Notes d’Hélène Chaubin et de D. Uztopal.

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