LAVIGNE Raymond, Jules, François

Par Marc Giovaninetti

Né le 1er septembre 1922 au Bleymard (Lozère) ; militant communiste ; résistant ; poète, journaliste (Ce Soir, l’Humanité), romancier ; UJRF, membre du bureau fédéral de la Seine ; PCF, secrétaire de section Paris 17e.

Le père de Raymond Lavigne, originaire comme sa mère d’une lignée de paysans auvergnats, était receveur des PTT, successivement dans différentes localités du centre-sud de la France ; Raymond naquit au hasard d’une de ces affectations en Lozère, puis il grandit à Bagnac-sur-Célé dans le Lot. Il avait un frère aîné, Gaston, puis naquirent encore deux enfants, un frère et une sœur. Le père était « républicain », « sympathisant » communiste après la guerre, mais non engagé, la mère, sans profession, est dite « apolitique » sur la fiche de renseignements complétée par le jeune militant en 1947. Après une période de ferveur religieuse dans son enfance, le jeune Raymond, muni du certificat d’étude brillamment réussi à Figeac en 1934, poursuivit sa scolarité à Cahors, boursier à l’école primaire supérieure, « le secondaire des pauvres » écrit-il dans son livre de souvenirs. Il y approfondit son goût pour la lecture et la littérature. Il poursuivit ses études à Rodez quand la guerre fut déclarée, prenant de l’indépendance grâce à un emploi de surveillant, écrivant des poèmes, et une fois décroché le brevet d’études supérieures, il occupa pendant plusieurs mois en 1941 différents postes d’instituteur auxiliaire aux confins du Cantal et de l’Aveyron. Affecté aux Chantiers de la Jeunesse pétainistes en 1942, il travailla en forêt à fabriquer du charbon de bois. S’y montrant résolument antiallemand, il fut envoyé directement après huit mois au Service du Travail obligatoire en Allemagne ; comme Georges Marchais, précise-t-il dans son livre autobiographique, écrit en pleine période de controverse sur le passé du secrétaire général pendant l’Occupation. Lui fut affecté dans une usine métallurgique d’un village des Sudètes, où il occupa un poste de tourneur. Il imagina alors un subterfuge avec son frère aîné, qui avait déjà une responsabilité dans un maquis du Lot : prétextant la santé défaillante de leur père, il obtint l’autorisation de rentrer, et il débarqua du train à Paris début novembre 1943. Tout en conservant son vrai nom, il rentra dans l’illégalité, mais, hébergé dans la capitale par un cousin, il décida d’y rester.

Subsistant grâce à un emploi de bureau obtenu à la Sorbonne, il commença à travailler pour la Résistance. Sa spécialité, c’était les faux papiers, qu’il composait avec une habileté croissante, à l’aide de matériel de reproduction allemand dérobé par la Résistance grâce à de complexes manœuvres. Il imprimait aussi des tracts et d’autres documents. Pendant ces mois d’Occupation, par l’entremise d’amis communs, il se lia aux poètes Robert Desnos et Jacques Prévert, qu’il rencontrait à la brasserie Lipp ou chez eux. Il côtoyait aussi des personnalités comme Jean-Paul Sartre* ou Simone de Beauvoir. Il échappa de peu à l’arrestation qui fut fatale à Robert Desnos.

À partir de 1944, Raymond Lavigne trouva un nouvel emploi, convoyeur d’enfants de prisonniers français placés dans diverses institutions à la campagne. Mais il continuait ses activités de faussaire, jusque dans les trains bondés où il voyageait.

À la Libération de Paris, il fut combattant FTP dans le XVIIe arrondissement où il habitait, puis il s’engagea dans l’armée française pour poursuivre l’offensive victorieuse. Il participa dans les Vosges à la reconstitution des commandos d’Afrique décimés après le débarquement en Provence, combattit avec le grade de sergent, participa à des batailles acharnées, puis demeura plusieurs mois dans le pays vaincu avec les forces d’occupation. Ces actions lui valurent la décoration de la Croix de Guerre.

Il adhéra aux Jeunesses communistes, devenues UJRF (Union de la Jeunesse républicaine de France), et au PCF, le lendemain de sa démobilisation, le 1er janvier 1946. Bien qu’opposé à certaines décisions, comme par exemple celle d’organiser séparément les filles et les garçons, prise à la fin de l’année, il prit des responsabilités, devenant secrétaire de la section des Jeunesses du 17e, puis membre du bureau fédéral de la Seine, et se lia à la plupart des responsables parisiens, Guy Ducoloné, Paul Laurent, Henri Krasucki, Louis Baillot.

Le 1er avril 1947, il commença sa carrière de journaliste, affecté au quotidien Ce Soir dont Jean-Richard Bloch était encore directeur, bientôt remplacé après sa mort par Louis Aragon. Le rapport du PCF qui précédait cette nomination l’appréciait en ces termes : « Jeune élément, éducation politique moyenne, mais tendance à oublier les réalités et à s’envoler un peu. À une bonne activité à la Jeunesse ; était proposé par la fédération de la Seine pour l’École centrale de la jeunesse, mars 1947. » Dès ses premiers jours de journalisme, il eut la chance d’être envoyé pour enquêter sur les grèves qui démarraient aux usines Renault de Billancourt. Il en rapporta des reportages qui assirent sa réputation, et il fut affecté au service de politique intérieure, dirigé par Georges Bouvard. Ayant suivi l’École centrale de journalisme du Parti pendant trois semaines, en novembre, il fut jugé « intelligent, vif d’esprit, doté d’une bonne plume […] ; bons travaux pratiques, a eu plus de difficultés avec les cours théoriques ; susceptible de devenir un bon journaliste. »

Pendant les premières années de la Guerre froide, il suivit pour le journal de nombreux autres conflits sociaux, parfois extrêmement violents, à Clermont-Ferrand, à Brest, et surtout la grande grève des mineurs du Nord, cette dernière en compagnie de Jacques-Francis Rolland pour Ce Soir et Pierre Hervé pour l’Humanité. Il se mêlait aussi aux nombreuses manifestations parisiennes, soit comme militant soit comme journaliste, notamment à la terrible manif anti-Ridgway de mai 1952, dont il laissa un témoignage saisissant. En novembre 1947, il fut sérieusement frappé par la police. Il était simultanément secrétaire de la section Épinette du 17e arrondissement, bien qu’habitant dans le 8e, mais à proximité, rue de Leningrad, tandis que son frère Gaston, instituteur, était nommé au comité fédéral de la Seine à partir de décembre 1951. Au plus fort de la répression anticommuniste, le rédacteur en chef Pierre Daix interdit aux journalistes de continuer à s’exposer comme militants, et Georges Bouvard ayant outrepassé la consigne, il fut rétrogradé et Raymond Lavigne nommé à sa place, sans que leurs relations amicales en aient souffert.

En 1951, Raymond Lavigne considère qu’il fut « manipulé » par André Marty, dont il devint le journaliste attitré pendant cinq mois dans le cadre de l’affaire Henri Martin. Marty, dont il dénonce dans son livre la « brutalité et la roublardise au service de son ambition », l’avait distingué pour un de ses articles ; il lui confia le suivi du procès, à Brest, du jeune quartier-maître communiste, et le « bombarda » aux Comités Henri Martin. Raymond Lavigne écrivit même une plaquette de Poèmes pour Henri Martin, publiée cette année-là, à la suite de deux autres éditées au cours des deux années précédentes, à tonalité moins militante, Ne m’oubliez pas et La Belle saison
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Toujours en 1951, il accompagna comme journaliste à Berlin-Est la délégation française conduite par Louis Baillot au 3e Festival mondial de la Jeunesse, et se flatte d’avoir dîné au cours d’une réception entre les deux grands écrivains communistes Pablo Neruda et Nazim Hikmet. Il interviewa aussi Yves Montand, et Jean-Paul Sartre quand ce dernier se rapprocha des communistes.

Ce Soir sortit son dernier numéro le 28 février 1953. Une semaine plus tard, Lavigne et les autres journalistes communistes de la rédaction étaient recasés à l’Humanité, dans le même bâtiment où les deux journaux siégeaient en commun, au 37 rue du Louvre. Il y fit sa rentrée le jour même de la mort de Staline, dont il eut, insigne honneur, à rendre compte des réactions dans la ville d’Ivry, celle de Maurice Thorez. À l’Humanité, il fut successivement simple rédacteur, avec toujours la spécialité des questions sociales, puis chef du service des correspondants, premier secrétaire de rédaction, chef du service des informations, rédacteur en chef adjoint, secrétaire général. Après six ans de cette dernière fonction qu’il considère comme ayant été « un purgatoire », il fut affecté en 1966 à l’Humanité Dimanche, qui changeait de formule, en tant que rédacteur en chef adjoint. Il dresse dans son livre des portraits fort élogieux de Marcel Cachin, « l’urbanité personnifiée », d’Étienne Fajon, à qui il voue une « immense estime », de Pierre Courtade, qui l’ « intimidait », d’Octave Rabaté. À l’Humanité Dimanche, il succédait à Jean Recanati, et collaborait avec André Carrel. Au cours de ses dernières années avant la retraite, il était devenu reporter, une fonction qu’il appréciait tout particulièrement. Bien qu’il reconnaisse qu’à l’Humanité « la langue de bois » était bien plus rigoureuse qu’à Ce Soir, il estime ne « pas avoir été trop atteint » par ce travers, et dresse de lui-même un bilan satisfait mais sans gloriole de « bon journaliste », qui « a tout fait, de l’entrefilet à l’éditorial, du billet au grand reportage », en touchant à tous les sujets.

Son bilan de militant communiste est tout aussi complaisant, puisqu’après trente-quatre ans de Parti, au seuil de la retraite, il n’hésita pas à coiffer son livre de souvenirs du titre Je suis un communiste heureux, affirmant dans l’introduction que « le Parti communiste est ce qui se fait de mieux, de plus sérieux », et concluant d’un vigoureux « je persiste et signe ». En 1955, entré depuis deux ans à l’Humanité, il avait été désigné pour suivre un stage de quatre mois à l’École central du Parti, comme en atteste une lettre de Gaston Plissonnier. Avant son départ, Étienne Fajon signait une appréciation laconique : « journaliste convenable, excellent animateur et organisateur de son service », alors que l’évaluation de fin de stage est élogieuse : « connaissances sérieuses ; a suivi l’enseignement avec facilité ; il sait, de plus, organiser son travail et le fait rapidement et sérieusement. Gai, ouvert, assez modeste, c’est un camarade paraissant capable de réussir dans des tâches assez difficiles. » Lui, dans son ouvrage autobiographique, reconnaît avec franchise sa « naïveté indécrottable » et son « optimisme viscéral », confirmés par son préfacier des éditions de la Table ronde : « Raymond Lavigne m’a toujours paru un enfant pur et émerveillé ».

Dans ce livre, il s’élève cependant avec force contre certaines critiques adressées au PCF et à son journal, pendant la guerre d’Algérie notamment. Il relate sa visite à Constantine et à Alger au début du conflit ; il accompagnait Maître Henri Douzon, chargé de la défense du jeune soldat communiste Claude Lecomte et de plusieurs militants nationalistes.

Raymond Lavigne admet avoir composé le titre du reportage d’André Stil publié à la une le 20 novembre 1956, qui valut tant de sarcasmes au rédacteur en chef : « Budapest recommence à sourire à travers ses larmes ». Il décrit longuement l’assaut des factieux extrémistes contre le siège du journal installé depuis peu boulevard Poissonnière, le soir de l’intervention armée en Hongrie, la complicité de la police et la résistance victorieuse du personnel et des militants accourus de tout Paris et de la banlieue. Lui-même était rentré précipitamment de la réception à l’ambassade d’URSS où se célébrait comme si de rien n’était l’anniversaire de la Révolution d’Octobre. Pour cette répression soviétique de 1956, il s’exprime avec circonspection dans ses souvenirs ; en revanche, il témoigne de son soulagement lorsque le PCF désapprouva l’intervention à Prague en 1968, mais de sa compréhension lorsque ce fut le tour de l’Afghanistan. Des positions conformes à celles adoptées à ces occasions ou après coup par la direction de son parti.

Son souvenir le plus marquant de journaliste-reporter, il ne l’attache cependant pas à un événement politique, mais à un fait divers tragique, celui de la rupture du barrage de Malpasset qui dévasta la ville de Fréjus en décembre 1959.

En 1958, Raymond Lavigne, qui fut aussi pendant une dizaine d’années secrétaire du Syndicat national des journalistes CGT, avait été chargé de composer la première délégation occidentale destinée à être accueillie en Corée du Nord. Le voyage devait s’enchaîner avec un séjour en Chine communiste, et dura pour lui trois mois au total. Claude Lanzmann, le futur réalisateur de Shoah, qui en fit partie et le relate longuement dans son récent livre de souvenirs, davantage pour des raisons sentimentales que politiques, décrit leur groupe comme « un ensemble baroque et hétéroclite », une forme d’hommage à l’ouverture d’esprit de son organisateur, qui appliquait en cela les prescriptions d’alors de son parti. Il incluait des journalistes de la « presse bourgeoise », Le Figaro par exemple, des cinéastes et des artistes comme Chris Marker, Armand Gatti, Francis Lemarque. Les deux hommes ne rapportent évidemment pas les mêmes souvenirs de voyage, mais partagent une certaine indulgence et nostalgie pour ces pays repliés sur leur régime. Le journaliste ne précise pas que dix ans plus tard, il eut à s’occuper de fonder et présider l’association d’amitiés franco-coréennes France-Pyongyang, ce dont il s’acquitta avec Jean Kanapa, notamment, en établissant son siège à Bagneux et en déposant les statuts au cours de l’année 1969. Il ne retourna pas pourtant séjourner en Extrême-Orient, et pour ce qui le concerne, l’association n’eut guère d’activité.

Raymond Lavigne peut encore se prévaloir de sa longue amitié avec Pascal Sevran, rencontré à l’occasion d’un concours de chansons organisé par l’Humanité Dimanche, où le futur animateur, âgé de 17 ans, échoua, mais devint un fidèle du domicile du journaliste, qui présidait le jury, et de son épouse, parolière, qui contribua à sa formation. Cette dernière, Simone Gaffié, qui écrivait ses textes sous le pseudonyme de Serge Lebrail, décéda en 1977, sans que le couple ait eu d’enfants. Le jeune Pascal Sevran adopta les idées politiques de son mentor, jusqu’à vendre publiquement l’Humanité Dimanche. Une douzaine d’années plus tard, les deux hommes ont écrit ensemble un recueil de divertissement, portraits humoristiques des stars de la chanson, Les Rigolos, publié en 1975. Sur la lancée, Raymond Lavigne publia avec un autre auteur un guide Paris à l’œil, qui eut assez de succès pour être repris par les éditions France Loisirs. À la fin des années 1970, il a écrit et publié une série de polars aux titres rocambolesques, dont le personnage principal, l’Auvergnat, relevait du village de Calvinet dans le Cantal, berceau de la famille Lavigne. À sa retraite, l’auteur s’y est installé et y vit toujours avec sa seconde épouse. Dans ces années-là, son frère Gaston, toujours communiste lui aussi, était maire adjoint de la petite ville voisine de Figeac, dans l’équipe dirigée par le socialiste Martin Malvy.

Sans prétendre à l’exhaustivité, ajoutons qu’il a été occasionnellement conférencier sur des paquebots de croisière, qu’il a écrit plusieurs pièces de théâtre pour enfants, qu’il a été parolier de chansons. Il a aussi collaboré au scénario d’un film sorti en 1956, Les Copains du dimanche, où jouaient des acteurs aussi illustres que Jean-Paul Belmondo, dont c’était le premier rôle au cinéma, et Michel Piccoli, et il a participé à la série d’émissions de télé pour enfants réalisées par Jean Tourane autour du petit canard Saturnin. Raymond Lavigne a encore écrit, au tournant des années 1990, plusieurs monographies de diverses localités françaises, Sarlat, Montataire, Balaruc-les-Bains, Damparis, Trappes. Il continue à exercer sa curiosité en s’intéressant à des personnalités de sa région dont il publie des portraits dans une revue locale.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article137561, notice LAVIGNE Raymond, Jules, François par Marc Giovaninetti, version mise en ligne le 14 juillet 2011, dernière modification le 14 mars 2016.

Par Marc Giovaninetti

ŒUVRE : Recueils de poésies : Voyage en pure lune, juin 1942 - juin 1944, RPR, 1945 ; Ne m’oubliez pas, 1949 ; La Belle saison, Seghers, 1950 ; Poèmes pour Henri Martin, Seghers, 1951. — Scénario de film : Les Copains du dimanche, de Henri Aisner, 1956. — Avec Pascal Sevran, Les Rigolos, Authier, 1975. — Avec Mathieu Blanchard, Paris à l’œil, Authier, 1976. — Neuf titres de romans de la série L’Auvergnat, Editions Authier, 1977-1980. — Livre autobiographique, Je suis un communiste heureux, La Table ronde, 1981. — Monographies de villes : Sarlat, un art de vivre, Messidor, 1987 ; Saint-Pierre-des-Corps ou la clarté républicaine, Messidor, 1988 ; Montataire, debout depuis les Jacques, Messidor, 1990 ; Balaruc-les-Bains, une ville au pluriel, Messidor, 1991 ; Damparis, l’empreinte de la pierre, Scanéditions, 1992 ; Trappes, mémoires d’avenir, Mairie de Trappes, 1997. — Biographies : « Aristide Sarrauste, 1825-1903, fondateur de la Famille de l’Orphelin », et « Jean-Marie Gaston, félibre, poète et parolier », dans Chroniques du Veinazès, n° 39, septembre 2010, et n° 42, mai 2011.

SOURCES : Archives du PCF, dossier personnel Raymond Lavigne. — Raymond Lavigne, Je suis un communiste heureux, La Table ronde, 1981. — André Carrel, Mes Humanités : itinéraire d’un homme engagé, l’Œil d’or, Paris, 2009. — Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, Gallimard, 2009. — Site de la Bibliothèque nationale de France. —<www.vsd.fr/contenu-editorial/en-cou...> , 25 janvier 2006. — <www.amitiefrancecoree.org/pages/His...> , sans date. — <www.thebookedition.com/l-auvergnat-...> .

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